Naftali Bennett cherche à exister politiquement

Le ministre de la Défense Naftali Bennett assistant au lancement de la campagne du parti de droite Yamina, avant les élections générales israéliennes, le 12 février 2020. Photo de Tomer Neuberg / FLASH90
Le ministre de la Défense Naftali Bennett assistant au lancement de la campagne du parti de droite Yamina, avant les élections générales israéliennes, le 12 février 2020. Photo de Tomer Neuberg / FLASH90

Aux élections du 9 avril 2019, la Nouvelle Droite avait frôlé le seuil électoral mais ni Ayelet Shaked et ni Naftali Bennett n’avaient pu entrer à la Knesset. Ce fut un coup dur pour ceux qui se croyaient indispensables au pays, et surtout à la droite. Ils n’avaient pas réussi à convaincre.

La dissolution de la Knesset avait rebattu les cartes et l’espoir était revenu. Selon certaines informations, le leader Naftali Bennett avait décidé de confier la direction du parti à Ayelet Shaked. Une autre version prétend que c’était elle qui avait bousculé les règles en préemptant le parti pour écarter Bennett afin de devenir leader de toute l’extrême-droite. Elle avait gagné son pari puisqu’elle était seule sur la photo officielle avec le président à représenter la droite de la droite.

Il s’en est suivi une période où Bennett s’est trouvé loin des radars des médias, écrasé par l’omniprésence de celle qui dirigeait le parti avec lui. Dans son discours d’ouverture à la direction, Shaked avait déclaré qu’elle chercherait à s’unir avec l’Union des partis de droite (URWP) et d’autres partis de droite pour un grand rassemblement. Mais c’était sans compter sur les problèmes d’ego et de personnes.

Le dirigeant de l’URWP, Rafi Peretz, ne souhaitait pas concéder la direction de la liste à Shaked, et des désaccords ont surgi sur le nombre de places que chacun des trois partis impliqués recevrait sur la liste. Un autre sujet qui a été soulevé dans les négociations était de savoir si les extrémistes d’Otzma Yehudit, devait être inclus dans la nouvelle liste commune.

L’URWP et la Nouvelle Droite ont convenu d’une course conjointe le 29 juillet 2019, avec Ayelet Shaked de la Nouvelle Droite en tête de la liste conjointe. C’est à elle que revenait donc le rôle de conduire la liste de Yamina aux élections du 17 septembre 2019. Naftali Bennett était relégué au rang de militant fidèle.

Le résultat des élections ne fut pas à la hauteur des espérances puisque seuls sept sièges furent attribués : 3 pour la nouvelle droite de Shaked et Bennett, 2 pour l’extrême-droite Habayit Hayehudi de Rafi Peretz et 2 pour les ultranationalistes de l’Union nationale de Bezalel Smotrich.

Cette droite était en lambeaux, matraquée tout au long de la campagne électorale par les amis de Netanyahou. Bennett s’est donc trouvé marginalisé par une Shaked omniprésente dans les médias. Mais le danger était aux portes du Likoud car des négociations secrètes sous l’égide de Lieberman étaient lancées pour intégrer la nouvelle droite dans une coalition avec Bleu-Blanc de Benny Gantz.

En 2015, Bennett avait bataillé dur pour obtenir le poste de ministre de la Défense au point même de refuser d’entrer au gouvernement, mais il n’avait pas eu gain de cause. Netanyahou lui offrit le ministère de l’Éducation, estimant que Bennett était trop fragile et trop inexpérimenté pour diriger les militaires. Mais le risque était grand qu’il rejoigne Benny Gantz. D’ailleurs le 12 février, Avigdor Lieberman a conseillé à Yamina de rejoindre Benny Gantz dans une nouvelle coalition.

Alors pour sauver l’éventuelle nouvelle coalition dirigée par Netanyahou, Bennett a été nommé le 12 novembre 2019, ministre de la Défense dans le cadre d’une double action, le neutraliser dans un poste où il était néophyte et écarter celle qui avait les dents longues. Bennett pouvait ainsi peaufiner sa revanche : reprendre sa place devant celle qui l’avait marginalisé et ne pas imposer l’entrée au gouvernement de sa partenaire de la Nouvelle Droite comme condition pour être ministre de la Défense.

Bennett s’est senti pousser des ailes et a multiplié les réunions publiques avec les hauts officiers de Tsahal, invitant la presse pour immortaliser sa présence aux côtés du chef d’Etat-major. Il se lança dans des déclarations belliqueuses à l’encontre de Gaza ce qui fit réagir le général Yoav Galant qui lorgnait depuis longtemps ce ministère et qui n’a cessé de démontrer que ce «jeunot» était incompétent à ce poste. Une guérilla verbale s’ensuivit au détriment de la cohésion du gouvernement.

Le ministre de l’Absorption, Yoav Galant, a critiqué le ministre de la Défense pour ses déclarations enflammées : «Vous ne pouvez pas être ministre de la Défense dans l’État d’Israël et ne pas agir en conséquence. Vous avez écrit que le Hamas a envoyé des dizaines de bombes en Israël au cours des deux dernières semaines, un acte terroriste et une escalade dangereuse. Il s’avère que ceux qui ont dissipé des mots impitoyables dans le passé, et qui manquent fondamentalement de compréhension et d’expérience, souffrent de comprendre la situation et d’apporter une réponse appropriée. Par conséquent, donnez de la sagesse au silence. Si vous voulez agir, agissez mais je pense que c’était une déclaration irresponsable. Un bon ministre de la Défense dans l’État d’Israël doit premièrement bien comprendre le domaine de l’occupation, deuxièmement gagner la confiance des militaires et des forces de sécurité, et troisièmement bénéficier d’un large soutien de la part de couches très larges du public. Vous ne répondez aux trois critères». Il s’agissait d’un assassinat politique.

Beaucoup estiment que cette fulgurante attaque était télécommandée par Netanyahou qui ne voit pas d’un bon œil les partis à sa droite lui grignoter des voix pour l’empêcher d’arriver en tête aux élections du 2 mars 2020. En effet, depuis plusieurs semaines, le Likoud ne bouge pas dans les sondages, il régresse même. Yamina ne décolle pas non plus, renvoyé au bas du classement.

Bennett sent que les coups de boutoir du Likoud le forcent à stagner et qu’on cherche à le mettre sur la touche d’où l’inquiétude du gouvernement de le voir rejoindre Benny Gantz qui en ferait un trophée de choix. Alors Bennett attaque tous azimut avec des propositions irréalistes; il insiste pour imposer une annexion totale de la Cisjordanie : «Sans souveraineté – nous n’entrerons pas au gouvernement» mais refuse , dans les médias du moins, «d’entrer dans le gouvernement anti-religieux de gauche de Gantz».

Naftali Bennett n’est pas crédible au ministère de la Défense face à des généraux de haut vol qui peinent à l’entendre. Il n’est pas sûr qu’il ait bien fait d’accepter un poste qui le dépasse. Netanyahou lui a offert un ministère pour le cramer comme hier il avait donné le ministère des Finances à Yaïr Lapid qui s’est noyé dans les chiffres. Sans charisme, il est inaudible pour se faire entendre de Tsahal et du Likoud. Il cherche une place qu’il n’a pas encore trouvée mais comme une bête blessée, il peut rebondir si on cherche trop à l’enfermer dans les décombres d’une coalition gouvernementale en perdition.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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