Nadav Lapid, Joann Sfar : Rattrapés par l’exil

Il est une maxime populaire juive, forgée au fer rouge des tragédies du XXe siècle, dont l’ironie dramatique ne cesse de se vérifier : « Si tu oublies Israël, ce sont les non-Juifs qui te rappelleront d’où tu viens. » Derrière la brutalité de l’aphorisme se cache un constat sociologique immuable : l’assimilation, le cosmopolitisme ou la distance critique prise avec l’État hébreu ne constituent jamais un sauf-conduit face au regard de l’autre. Deux figures artistiques contemporaines incarnent aujourd’hui, chacune à leur manière, ce douloureux principe de réalité : le cinéaste israélien Nadav Lapid et le dessinateur français Joann Sfar.

À première vue, tout les sépare. L’un fuit la fureur nationaliste de Tel-Aviv ; l’autre chérit les promesses laïques de Paris. Pourtant, leurs trajectoires récentes dessinent une même diagonale : celle de l’intellectuel juif brutalement rattrapé par une assignation identitaire qu’il pensait avoir dissoute dans l’universalité de son art.

Nadav Lapid : le piège de la fuite

Pour Nadav Lapid, le dicton s’applique de manière inversée, mais non moins féroce. Le cinéaste entretient avec Israël une relation viscérale, rageuse, presque chirurgicale. Dans ses films, notamment Synonymes, il met en scène sa propre tentative d’effacement : s’installer à Paris, refuser de parler l’hébreu, se fondre dans le paysage culturel français pour vider son corps de toute substance israélienne, jugée trop brute, trop militaire. Lapid voulait être un cinéaste du monde, un artiste pur.

Le réveil est pourtant d’un cynisme absolu. Ce que l’expérience de Lapid démontre, c’est que les cercles intellectuels occidentaux et les festivals internationaux ne l’ont jamais laissé être ce simple individu. Pour le système culturel mondial, il demeure le « cinéaste israélien ». Pire, il devient l’instrument d’une caution morale : on somme ses films de porter la culpabilité de son pays d’origine, ou on l’encense uniquement parce qu’il critique sa terre natale. En voulant fuir Israël pour embrasser l’universel, Lapid a découvert que le monde extérieur le ramenait constamment à sa case départ géographique et politique. Il n’a pas trouvé l’asile de l’art neutre ; il a trouvé le tribunal des nations.

Joann Sfar : la solitude de l’idéal républicain

À l’autre bout du spectre, Joann Sfar incarne l’amoureux transi de la République française, du dialogue interculturel et de la laïcité. À travers le prisme humaniste du Chat du Rabbin, Sfar a passé sa vie à dessiner une identité juive diasporique, fière, intégrée, et profondément ancrée dans l’universalisme de gauche. Pour lui, Israël était une réalité lointaine, souvent critiquée, jamais centrale dans son urgence d’exister en tant que citoyen français.

Mais le climat de ces dernières années, exacerbé par les fractures géopolitiques contemporaines, a fait voler cet édifice en éclats. Dans ses carnets récents, le dessinateur ne cache plus son immense solitude face à un antisémitisme décomplexé qui s’habille désormais des oripeaux du débat public. Sfar a vu son camp politique — cette gauche universaliste qu’il pensait être sa famille — relativiser sa détresse ou le sommer de choisir son camp. L’intellectuel républicain a été brutalement renvoyé à sa condition de Juif par le regard d’une société en crise. L’hypothèse d’Israël, autrefois lointaine ou superflue, resurgit alors non pas par choix idéologique, mais comme le refuge ultime imposé par le rejet de l’autre.

Deux miroirs d’un même destin

Le parallèle entre Lapid et Sfar met en lumière le piège de l’illusion universaliste lorsque l’histoire s’emballe :

Lapid a tenté de fuir la physicalité et le nationalisme d’Israël pour se fondre dans l’esprit européen, pour finir par réaliser que l’Europe le verra toujours d’abord comme un Israélien.

Sfar croyait profondément en l’universalisme français, pour finir par réaliser que la résurgence de la haine le repousse, malgré lui, vers une solidarité de destin avec Israël.

Qu’ils rejettent la terre de Tel-Aviv ou qu’ils chérissent les pavés de Paris, le verdict du monde extérieur reste le même. Ce ne sont ni les manifestes artistiques de Lapid, ni les déclarations d’amour républicaines de Sfar qui dictent leur identité aux yeux de la foule. C’est le regard de l’autre, teinté de suspicion ou de ressentiment, qui finit toujours par redessiner leurs frontières et leur rappeler d’où ils viennent. Une leçon de géopolitique intime, aussi vieille que l’exil.

à propos de l'auteur
Journaliste et analyste politique. Co-fondateur du mouvement citoyen « Nikion Kapaim ».
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