Mouna Hachim, « Les manuscrits perdus »

Le titre ne le dit pas le dire explicitement mais ce beau roman historique traite du vécu tumultueux des musulmans convertis de force au christianisme, les Morisques, après la fameuse Reconquista qui a rétabli l’unité politique et religieuse da la péninsule ibérique : après les Juifs, expulsés pour les plus chanceux car les autres furent simplement massacrés sur les routes maritimes ou terrestres de l’exode en 1492, les potentats locaux catholiques s’émurent de la présence peu rassurante de ces Morisques dont l’adhésion réelle à leur nouvelle religion était plus que suspecte.

Il s’agissait donc de l’éloigner un imminent et grave danger pour la sécurité intérieure des principautés ibériques. Un décret d’expulsion fut promulgué par Philippe III jetant hors de son vaste royaume tous ces pauvres Morisques, pourtant à leur terre d’origine par de multiples liens. Pour les autorités chrétiennes, en plus des accusations fantaisistes de banditisme, il y avait la crainte d’un cheval de Troie : en cas d’attaque contre l’Espagne, les Morisques pourraient aider des envahisseurs.

C’est donc de l’histoire de ces mêmes Morisques qu’il s’agit. L’auteur, dotée d’un réel talent littéraire, nous fait voyager à travers tous les siècles au cours desquels s’annonçait pas seulement le Nouveau Monde mais aussi, dans son sillage, un monde nouveau, avec d’autres projets, d’autres perspectives et d’autres défis.

On ne peut pas, dans l’espace ici imparti, s’arrêter sur tout ce qui se lit dans ce roman captivant, car tout en romançant l’histoire, l’auteure s’arrête sur des faits réels qu’elle commente de manière vivante. Je suis donc condamné à résumer à grands traits cette histoire qui gravite autour d’un héros, Afoqay, un Morisque qui sait les langues et notamment celle de ses ancêtres, convertis ou disparus, dans des localités où la moindre connaissance de la langue arabe ou du Coran, le moindre tentative de fuir pour vivre en toute liberté sa vraie foi faisait planer sur vous le soupçon de partir afin d’abjurer la foi chrétienne…

Voici comment l’auteure décrit les sentiments du héros Afoqay, une fois qu’il arrive enfin chez les siens : il écrivait toute sa gratitude à Dieu, d’avoir été libéré de sa captivité en terre chrétienne, des calvaires des routes, assimilés aux tourmenbts de la géhenne… (p109)

C’est Grenade qui fournit le principal décor car il y a d’autres cités ibériques ou même marocaines, toutes proches comme Fès, Marrakech ou Meknès où le héros est accueilli et bien traité… C’est donc dans la tour d’une mosquée de la cité grenadine que sont découverts un manuscrit et des livres de plomb.

Les autorités chrétiennes sont intriguées par cette découverte et cherchent à en connaître l’exact contenu. Elles missionnent donc un Morisque précisément, Afoqay, pour déchiffrer le texte. Mais c’est une arme à double tranchant : d’un côté, Afoqay est impatient de découvrir dans ces manuscrits que les racines de la péninsule ont authentiquement  musulmanes et qu’il serait donc bien chez lui dans cette Hispanie tant aimée, mais d’un autre côté, sa parfaite connaissance de la langue et de la civilisation arabes font planer sur un dangereux soupçon d’hérésie islamique.

Qu’on en juge : Et si Afoqay avait réussi à s’installer dans ce quartier grenadin où la majeure partie de la population avait été contrainte à l’exil puis à l’expulsion… s’il avait réussi à dissimuler son attachement indéfectible à la foi musulmane… le voilà maintenant sollicité par l’archevêque de Grenade en personne pour  tenter de percer le mystère du parchemin de la tour (p 31).

Et un peu plus loin, voici ce qui se lit : Afokay comprit alors enfin qu’il avait entre les mains le parchemin découvert lors de la destruction du minaret de l’ancienne mosquée principale qui gênait les travaux de la troisième nef de la cathédrale… (p 37)

Mais les thématiques sont très nombreuses dans le livre : par exemple, ces développements sur le prophète Mahomet, sur une religion unique universelle reconnue par tous, car elle se confond avec la Vérité, etc… Un voici un passage fort éclairant :  Les passages les plus significatifs annoncent l’arrivée du  prophète Mohammed. (p 136)

Cette coutume du livre ou du manuscrit perdu puis retrouvé, dissimulé dans un vénérable lieu de culte, existe dans d’autres religions, à quelques détails près… Je pense notamment au livre biblique du Deutéronome, découvert lors du renforcement des soubassements du Temple de Jérusalem et remis au roi Josias en 622 avant notre ère.

Et comme par hasard, cette découverte provoque une grande réforme religieuse qui trouve sa source dans cette découverte. On pense aussi aux Fragments d’un Anonyme de Hermann Samuel Reimarus, et publiés sans nom d’auteur par Lessing à Wolfenbuttel  Mais pour notre Morisque, il se réjouit de constater que des traits arabes se retrouvent dans des documents paléochrétiens. Je vous laisse conclure…

Page 57 on remarque ceci : Mais y avait-il plus saisissante conjonction de Jésus et de Mohammed annoncé six siècles après le précédent dans une même prophétie ?

Et afin d’éviter toute méprise conduisant à substituer nos propres idées au texte, je relève aussi ce passage : « Cette découverte permettait de réécrire l’histoire de Grenade, une ville jugée orientale,, toujours perçue comme un foyer de menaces, christianisée par la force, désormais hissée dans la sainteté… reliée qu’elle est au christianisme primitif et à l’Ill ibéris mythique en refoulant plusieurs siècles de présence islamique. ».

L’Espagne a donc décidé «d’arracher une branche maîtresse de son histoire.»

L’avant-dernière partie de cet ouvrage traite de certaines joutes théologiques (l’essence de l’islam, la sainte Trinité, la forme divino-humaine de Jésus), en gros on voit Afoqay, à la tête de son ambassade en pays chrétiens (les Provinces-Unies, le pays des Francs) tenter de prouver que l’identité arabo-musulmane est compatible avec la culture européenne, qui demeure malgré l’apport d’Athènes et de Rome, d’essence judéo-chrétienne..

Le personnage principal, revenu de tout, désillusionné et impuissant face aux erreurs tragiques des princes musulmans, retourne dans sa bonne ville de Marrakech où il ne réussira pas à trouver la quiétude propre aux recherches philosophiques… Mais même ce court répit ne réussit pas à le réconcilier avec le monde qui l’entoure.

Ce livre est très plaisant et contient de solides considérations d’ordre philosophique. Moi, cette fin me fait penser à l’épître d’Ibn Tufayl intitulé Risalat Hayy ibn Yaqdan. C’est un constat d’échec : le Sage ne trouve de repos nulle part dans ce bas monde.

Pour ceux qui veulent en avoir sur l’histoire de ‘al-Andalous (L’histoire de l’Espagne musulmane) il faut consulter le beau livre de Brian A. Catlos, que les éditions C.H. Beck de Munich viennent de traduire en allemand.

Mais le livre de Madame Mouna Hachim constitue un excellent point de départ.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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