Moshé Halbertal, « Du sacrifice » : Qu’est ce que le sacrifice ?

Voici un petit ouvrage, convenablement agencé et qui nous éclaire parfaitement sur la notion de sacrifice et sur l’extension du champ sémantique de ce terme, à la fois dans l’Antiquité juive ou chrétienne et, plus proche de nous, après la renaissance de la langue hébraïque.

Le terme majeur, le maître-mot pour désigner le sacrifice (que ce soit à ou pour) est QUORBANE. Mais il y a un autre vocable qui prend en quelque sorte la relève, c’est MINCHAH, qui connaît une remarquable occurrence dans le livre de la Genèse (4 ; 2-5), au moment où les deux frères Caïn et Abel présentent une offrande à la divinité : l’un offre une bête prélevée sur son menu bétail tandis que l’autre présente des céréales. Donc l’un offre un sacrifice sanguinolent et l’autre des végétaux, des produits de la terre… L’un est agréé par la divinité et l’autre pas. Nous ignorons la motivation d’un tel verdict. Tout comme nous ignorons par quel moyen la divinité a fait connaître son choix et son verdict….

Mais prenons les choses dans l’ordre : le sacrifice, dans le sens de QORBANE connote d’abord l’idée d’un don, puis d’un abandon et enfin d’un retrait ou d’un renoncement. Comme par exemple dans le sens : je me sacrifie (je m’abstiens de ceci ou de cela) ;  et aussi dans le sens où je me sacrifie pour un intérêt supérieur, quelque chose de vital dont dépend une cause plus élevée (la justice, la patrie, la foi, etc…)

Comme le signale l’auteur, ce terme de QORBANE a fini par élargir son champ sémantique originel, entièrement déterminé par la sphère religieuse : aujourd’hui, en hébreu moderne, le vocable a pris une nouvelle signification. QUORBANE signifie une victime d’un attentat, par exemple, et le verbe au factitif, le-haqrib veut dire payer de sa personne, se sacrifier pour un idéal, comme la défense de la patrie ou de la religion. Cette dimension nouvelle est importante, car elle est totalement absente du corpus biblique.

Ce livre de Halbertal consacre de sagaces développements au culte sacrificiel et au rituel ainsi qu’ à son importance dans la Bible hébraïque. On se souvient du sort des deux fils du pontife Aaron, Nadav et Abihu, qui n’en ont pas tenu compte et l’ont payé de leur vie…

Tout le livre du Lévitique porte sur les sacrifices et leur rituel. Nous verrons infra ce que les philosophes juifs, du Moyen Age à l’époque moderne, pensaient du maintien ou de l’abolition du culte sacrificiel. La destruction du second Temple de Jérusalem a mis fin à ce culte, lequel fut remplacé par le souffle de nos lèvres (aréshét sefaténou), c’est-à-dire par la prière. Ce qui fit dire à un célèbre rabbin réformé allemand, Samuel Holdheim (1806-1860), que seule la détresse a contraint les rabbins à opter pour la prière (Nur die Not lehrte die Rabbinen beten). Entendez par là qu’ils auraient bien aimé continuer de pratiquer le culte sacrificiel, attesté à la fois dans les lectures sabbatiques du Pentateuque à la synagogue et dans la liturgie quotidienne. Volontairement ou involontairement, ce judaïsme libéral et réformé rejoignait objectivement la thèse chrétienne qui abolissait tous les sacrifices puisque la divinité avait sacrifié son propre fils Jésus : ce sacrifice capital rendait superfétatoire toute autre action dans le même sens…

La tradition juive a dû faire face à un bouleversement total de son idéologie après la destruction du Temple de Jérusalem. Jusqu’ici, c’est-à-dire durant au moins deux millénaires, seul le culte sacrificiel accordait la rémission des péchés. Que faire sans Temple et sans Lévites ? Il fallut trouver un ersatz, en l’occurrence la prière. Mais on sent un malaise dans l’attitude qui a dicté ce choix : est ce une mesure provisoire, un expédient, dans l’attente de jours meilleurs ? C’est probablement le cas puisque les Juifs continuent, à ce jour, à prier, pour la reconstruction du Temple et le rétablissement du culte sacrificiel, seul moyen vraiment efficace et légitime pour la purification et l’absolution.

La philosophie du sacrifice enseigne que l’on rend à Dieu une partie de ce qu’il nous a donné. Mais une question reste posée : en a-t-il besoin ? Non point. D’un point de vue anthropologique cela suggère l’idée de partage, de don à autrui et de justice sociale. Une sorte de répartition, de redistribution des richesses et des moyens. Alors, s’agit-il d’un échange entre Dieu et les hommes ? La Bible offre quelques exemples hautement instructifs dont le plus ancien et le plus saisissant est contenu dans le chapitre 22 du livre de la Genèse, la ligature d’Isaac. On ne parle pas d’un QUORBANE Itshaq  mais d’une AQUEDAT Itshaq. Certes, il y eut toute une controverse sur ce sujet : quelques exégètes médiévaux allant jusqu’à dire que la mise à mort du fils a bien eu lieu, suivie d’un retour à la vie opéré miraculeusement par Dieu.

Je laisse de côté les sacrifices humains (la fille de Jephté dans le livre des Juges, par exemple), car cela ferait exploser les limites de cet article. Certains passages de la littérature prophétique s’insurgent contre de tels sacrifices humains dont Dieu ne veut absolument pas. Pourtant, on peut lire ce curieux verset à la fin du livre du Lévitique (27 ;23) : Tout interdit par lequel un homme est voué à l’interdit, ne sera pas rédimé , l’homme sera mis à mort.

A quoi sert, en gros, le sacrifice, tel qu’entendu dans la Bible ? Certes il y des sacrifices pacifiques (shelamim), des sacrifices entiers (holocaustes, ola) et les sacrifices d’expiation (hattat). Les sacrifices servent à trois choses : la communion avec Dieu, le don à autrui ou à Dieu et l’expiation des fautes et des péchés. Dans le culte juif ancien, le sacrifice permettait d’obtenir l’absolution. Laquelle présuppose la purification, si chère à la littérature talmudique et tant stigmatisée par l’église primitive. On le sent tout particulièrement dans la liturgie du jour des propitiations (Yom kippour).

L’idée de substitut et de rançon sont très présentes dans le livre du Lévitique : l’homme qui apporte son offrande au Temple entend que cet animal soit immolé à sa place ; c’est la signification du terme kofer ou kofer néfésh. Le sang de l’animal qui sera immolé remplace celui de l’homme, auteur du péché commis. Ainsi, l’autre terme central du sacrifice, l’hébreu kappara du verbe le-khapper,  est synonyme  de purification, de nettoyage,  le-tahér. Cette notion de substitution est essentielle et on la trouve dans la cérémonie du fameux bouc-émissaire : (Lev. 16 ; 21-22). Le prêtre impose ses deux mains sur la tête du bouc ; symboliquement il lui transfère tous les péchés d’Israël durant l’année écoulée et le libère dans une terre inaccessible : il emporte au loi, très loin, toutes les fautes d’Israël. Nous tenons ici la fonction symbolique du sacrifice. En lâchant le bouc en plein désert, il est promis à une mort certaine ; et cela nettoiera les péchés d’Israël comme le sang de la bête immolée purifie l’autel symboliquement.

Dans un tout autre contexte, cette cérémonie de l’imposition des mains sur la tête, se retrouve aussi dans la cérémonie d’ordination : le maître, en agissant ainsi, transmet symboliquement à son disciple son savoir et sa légitimité afin d’exercer la responsabilité rabbinique, de guide spirituel en Israël…

On a pu dire que le QUORBANE cherche à rapproche l’homme de Dieu, donc de faciliter la communion puisque la racine de ce verbe connote l’idée de rapprochement et de proximité. Mais cela reste peu convaincant d’un point de vue philosophique. Et ceci a conduit Maimonide (1128-1204) a dire dans son Guide des égarés que le culte sacrificiel tel que présenté dans le Pentateuque n’est autre qu’une simple concession à la débilité mentalité d’un peuple constitué d’anciens esclaves… Mais dans sa somme théologique, le Mishné Tora, écrit antérieurement, il parle des sacrifices, comme s’il les acceptait sans le moindre problème. Mais la position développée dans le Guide des égarés a suscité bien des critiques, et notamment celle du penseur Isaac Abrabanel, contemporain de l’expulsion des juifs d’Espagne, qui a contesté l’assertion de Maimonide selon lequel on n’évoque les sacrifices que pour éloigner l’idolâtrie. Abrabanel note avec raison que dans le livre de la Genèse il n’est pas question d’idolâtrie et pourtant les sacrifices sont bien là… Mais Abrabanel n’aurait jamais accepté l’hypothèse documentaire de la critique biblique.

Les fidèles d’une religion pratiquent le sacrifice afin de se concilier les bonnes grâces de la divinité. Il y a donc un binôme entre le culte sacrificiel et la notion de crainte, de peur d’un châtiment divin. Pourtant, le sacrifice le plus emblématique (même s’il ne fut jamais consommé) n’est autre que celui d’Isaac que son père, le patriarche Abraham, se dit prêt à effectuer par … amour du Créateur : afin de prouver son amour inconditionnel de Dieu, Abraham se dit prêt à renoncer à ce qui compte le plus pour lui, bien plus que sa vie : sa progéniture, sa descendance…

C’est dire combien cette notion de sacrifice est complexe.

(A SUIVRE)

 

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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