Monter en Israël et s’ancrer dans le mouvement

Les nouveaux immigrants d'Amérique du Nord arrivant, le 14 août 2019, au nom de l'organisation Nefesh B'Nefesh dans le cadre d'une "Aliyah Flight" spéciale, à l'aéroport Ben Gurion du centre d'Israël. Photo de Flash90
Les nouveaux immigrants d'Amérique du Nord arrivant, le 14 août 2019, au nom de l'organisation Nefesh B'Nefesh dans le cadre d'une "Aliyah Flight" spéciale, à l'aéroport Ben Gurion du centre d'Israël. Photo de Flash90

Le mot Alya en Hébreu veut dire littéralement montée et induit déjà cette sensation de mouvement. La diaspora sollicitait notre mental, la Terre tant Promise fait ressentir à tout nouvel arrivant qu’il a un corps.

L’arrivée en Israël, si elle implique le passage d’une rive à l’autre, le passage du mental au sensoriel, n’est pourtant pas une fin en soi. Elle ne marque que le début du voyage. Car nous sommes tiraillés. Un mouvement contradictoire s’opère entre cette montée interieure et cette descente vers la matière, nous les âmes en errance en recherche d’une terre d’attache. Nous devons nous faire violence et nous arracher peu à peu du monde des idées pour nous enraciner dans la matière. Dans la Terre. Je ne m’incarne plus uniquement par mon esprit.

Je ressens donc je suis.

Tout cela n’est que le démarrage d’un processus intérieur que l’on ne peut réprimer. Nous sommes désorientés et cela nous permet d’entrevoir toute notre palette émotionnelle. La perte de repères et la sortie de la zone de confort cassent nos habitudes et déjouent tous nos plans. L’esprit est destitué, il avait toujours raison là-bas, il commence à perdre de son aura ici.

Je ressens donc je suis.

Nous pensions aller d’un endroit bien défini à un autre. Nous pensions que nous mettrions un terme à cette errance millénaire. Nous avions fait les bagages et levé les voiles. Les yeux rivés vers cet horizon que nous pensions connaître. Mais c’est une autre forme d’errance qui débute. Une errance savoureuse et nécessaire, passionnante et à bien des égards exigeante. Pour la première fois de nos vies, il ne sera possible à aucun d’entre nous de savoir à l’avance de quoi sera fait le voyage, quelles personnes il mettra sur notre chemin et quelle voie nous emprunterons.

Une seule chose sera sûre. La montée ne sera pas uniquement physique. Elle sera intérieure, intime, silencieuse parfois. Elle se fera dans la douleur et aussi dans l’extase. Et ce mouvement vers soi sera émouvant. Comme le bébé qui se met à crier pour dire qu’il est bien vivant.

Une montée en soi pour mieux se définir, pour reprendre ses droits, pour accepter de se voir tel quel. Sans couche sociale, sans fard et sans faux semblant. Le droit de faire différemment ou de ne pas faire du tout. Le droit à la sortie des voies toutes tracées d’avance pour nous. Le droit à ne pas plaire et même à décevoir. Le droit de ne pas exaucer les rêves des autres. Le droit de se réapproprier son destin.

Israel ouvre le champ des possibles et c’est vertigineux. Israel autorise mais encore faut il oser prendre le droit et l’exercer.

Déconstruire un système pour en reconstruire un bien à nous.

Ne plus flirter avec le sentiment d’imposture ou d’illégitimité.

S’imposer.

Retirer des couches pour en revêtir de nouvelles, plus ajustées tandis qu’on avait grandi avec du « prêt à porter ».

Curieusement, certains ne verront rien de notre changement. Tandis que pour d’autres, qui vivent bercés par ce balancier, il sera criant de vérité. Il leur permettra de se reconnaître entre eux et de se créer une communauté qui leur ressemble. Les pièces du puzzle seront peut-être les mêmes qu’avant mais assemblées différemment.

Evidemment que la liberté fait peur. Et elle continue de m’impressionner. Il y a des jours où on aimerait être dans la contrainte.Rester dans le monde des idées car le monde de la matière est moins séduisant. Le conformisme a quelque chose d’apaisant. Ne jamais côtoyer ses douleurs et faire taire les doutes. Car il y a toujours cette petite menace… qui s’atténue avec les années mais qui continue de roder… selon laquelle, le changement est synonyme d’instabilité, d’anormalité. Il est ennemi numéro 1. Il fait désordre. Heureusement, le corps est la. Lui sent au contraire que c’est la vie qui coule en lui… Et que le mot en hébreu Haim, « des vies », pour dire « la vie » ne pourrait pas être plus adapté.

Des vies.

La vie de la bas, la vie d’ici. Que dis-je, les mille vies d’ici.

Et que ce mouvement est le sel de la vie.

Sans alya, pas de parcours initiatique. Mais l’alya à elle seule n’est qu’un début. Un guet à franchir qui amène d’autres ponts à traverser.

Et finalement, n’est-ce pas le fait de les traverser sans avoir peur qui fait de nous des « Hébreux » ? Du mot HaHivri qui littéralement signifie celui qui passe, qui traverse, qui est en cours. L’Hébreu passe d’une rive à l’autre mais il n’est jamais totalement perdu. Il se raccroche en permanence à ses fondamentaux, ses seuls guides. A l’image de la fête de Pessah qui est à la fois la fête de la liberté et la fête la plus contraignante de notre calendrier. La liberté a peu de saveur sans un brin de contrainte.

On met une vie à se connaitre et à s’apprendre. Et on comprend en vivant en Israël que le changement et la stabilité n’ont jamais formé un duo si harmonieux. Est Juif celui qui se questionne, qui remet en question, qui cherche, qui essaye et qui rate. Enivré par la joie d’apprendre et de se sentir vivant. Tandis que le changement n’existe qu’en fonction de la stabilité qu’il perturbe, on peut au contraire tomber à force d’être statique. Paradoxalement, le mouvement vers l’avant est gage d’équilibre sur le long cours… J’ai personnellement souvent perdu les pédales à force d’immobilité…

« Lekh, lekha » dit la paracha du moment. « Va vers toi ». C’est l’ordre donné par Dieu à Abraham pour aller en Israël. Pars en éclaireur, à la conquête, mais de toi-même. Je me connais donc je suis.

C’est surement la principale leçon que l’alya m’a enseignée. Car celui qui s’assume libère une énergie et une joie palpables et communicatives.

On peut tout changer dans une vie, à condition d’être en accord avec son être profond. A condition de lui donner de l’espace afin qu’il vibre, enfin.

Prendre part sans se fondre dans la masse. Communier avec l’autre sans s’oublier. Ne jamais renoncer à la part non négociable de son être.

Traverser. Ne jamais se sentir arrivé. Passer d’une rive à l’autre. S’intégrer sans se travestir. Se remettre en question. Se dépasser. S’autoriser à rêver. Avoir le cœur assez grand pour pouvoir vivre plusieurs vies.

La seule chose immuable dans l’univers est le changement.

Avoir la tête dans les étoiles et les pieds bien ancrés dans le sol, à l’image de l’Olivier, le symbole d’Israël.

à propos de l'auteur
Mère de 3 enfants et femme active, Nathalie aime lire, écrire et jouer la comédie! Elle est la représentante de l'école de développement Switch Collective en Israel.
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