Mon Yom Kippour

© Stocklib / Dmitry Pistrov
© Stocklib / Dmitry Pistrov

Mes demandes de pardon et celle que j’attends, qui n’arrive toujours pas.

Je l’avoue humblement, cela n’a pas été un Yom Kippour orthodoxe.

Alors jeune journaliste à “Maariv”, Yaïr Lapid a écrit il y a très longtemps une phrase à ce propos, qui m’avait frappé par sa naïveté désarmante et en même temps sa profondeur inattendue: “Je ne jeûnerai pas à Kippour avant qu’une voix céleste ne vienne demander pardon au peuple juif pour ce qui s’est passé pendant la Shoah”.

Dans mes années d’adolescence, j’ai eu une phase assez longue de foi religieuse, et je me rappelle avoir demandé à mon père z”l, qui, né à Cracovie dans une famille de ‘hassidim du courant Bobov, était sorti de quatre ans de ghetto et de camps de concentration radicalement athée et antireligieux, pourquoi il ne jeûnait pas à Kippour (il faisait ce jour-là la mise à jour de sa belle collection de timbres, décollait les timbres accumulés pendant les mois précédents, les classait dans ses albums, sortait les doubles, chaque pays ayant un petit carton avec son nom écrit de la belle écriture de ma mère z”l, qui pour sa part « faisait le jeûne » jusqu’aux premiers malaises qui l’empêchaient de continuer, et je crois me souvenir qu’il mangeait plus que d’habitude en cette journée). Sa réponse m’avait foudroyé: “J’ai fait le calcul et ai trouvé que j’ai déjà jeûné pour moi, ta mère, ta soeur et toi, et dix générations après vous”.

Le souvenir de la faim qu’il avait connue dans les camps était indélébile, et seuls ceux qui l’ont connue là-bas peuvent en ressentir la force et la profondeur. Le grand écrivain rescapé Yehiel Dinour (“Ka-tzetnik 135633”, 1909-2001), avait décrit les camps comme “le pays de la faim” (“eretz haraav”); et les croyants continuent imperturbablement à dire pendant la “Birkat hamazone” le verset “J’ai été jeune et je suis devenu vieux: jamais je n’ai vu un juste délaissé, ni ses enfants obligés de mendier leur pain.” Comprenne qui pourra… Ne frôlons-nous pas ici un négationnisme fait maison ? Oui, je sais, il s’agit d’un verset tiré d’un psaume de David (37,25), mais ce qui s’est passé il y a 80 ans n’aurait-il pas dû mener à une adaptation de ladite prière ? À une réflexion au moins, un débat ?

Mais revenons à mon Yom Kippour. Je n’ai ni jeûné, ni prié, mais me suis arrêté dans ma course quotidienne pour réfléchir au sens de tout cela, et ai aussi demandé pardon à tant d’inconnus blessés, humiliés, lésés par diverses décisions ou mesures prises par mon pays, et qui sont donc prises en mon nom aussi, que je le veuille ou pas.

Pardon, Dr. Ismaïl et infirmier en chef Nassar, qui vous êtes occupés de ma mère z”l avec compétence et affection pendant sa dernière année, dans la structure médicalisée où elle avait dû emménager. Ma mère n’était pas une personne qui se liait facilement, mais vous l’avez conquise.

Pardon donc à vous et à ces centaines de milliers d’Arabes israéliens, qui désirent sincèrement avoir toute leur place de citoyens, et qu’un ancien Premier ministre, Netanyahou, a passé son temps à délégitimer, alors que l’actuel, Yaïr Lapid, ne trouve tout simplement rien à vous dire. Pardon aussi pour avoir eu un député important, Mr. Matan Kahana, qui a déclaré en juin dernier: “S’il y avait un bouton qui puisse envoyer les Arabes [israéliens] par train en Suisse, je pousserais dessus”. Il s’est rétracté par la suite, mais le mal était fait et ce fantasme d’expulsion d’une population entière par train devrait faire le bonheur des psychanalystes…

Pardon aux Palestiniens non-armés, innocents de tout terrorisme, certains simplement occupés à leurs travaux agricoles, trop souvent agressés par des habitants des localités juives des Territoires (pas tous, pas tous, bien entendu, mais comment dire… je n’entends pas vraiment de condamnation de la part des autres), dans l’indifférence générale, exception faite de quelques groupes de soutien israéliens, qui souffrent d’ailleurs de la même violence.

Parfois, une « rencontre » avec une unité militaire se termine tragiquement, comme dans le cas du presque octogénaire Omar Asad en janvier dernier.

Pardon aux réfugiés non-Juifs d’Ukraine, accueillis ici de manière révoltante dans les premiers jours au moins, et aux enfants de parents étrangers expulsés ou constamment menacés de l’être par des gouvernements et des fonctionnaires au cœur de pierre. Ils sont Israéliens des pieds à la tête, leur langue maternelle est l’hébreu, ils sont scolarisés avec les jeunes Israéliens, ont des « tribus » scoutes, mais voilà, ils ne sont « pas de chez nous« . A chaque menace d’expulsion, c’est une lutte nouvelle au cas par cas, et souvent, l’Israël humain l’emporte, mais pour combien de temps encore ?

Pardon aux dizaines de milliers d’enfants orthodoxes, prisonniers d’un système éducatif qui les fait sortir à 18 ans avec un niveau de connaissances moins qu’élémentaire, ce qui les condamne à une vie de pauvreté et de dépendance de leurs “maîtres spirituels”, tout cela avec la complicité de l’Etat. Les grands partis politiques, tous, vous ont abandonné à votre sort. Outre le scandale moral de cet abandon, ils ne veulent pas voir l’évidence : le fait d’avoir à sa charge une population si grande qui, faute d’instruction et de formation, ne prend pas sa place sur le marché du travail (seul un homme orthodoxe sur deux travaille) est une menace colossale sur l’avenir-même du pays, comme le démontrent les travaux du Prof. Dan Ben David, de l’Université de Tel-Aviv, qui crie dans le désert depuis des années.

Pardon enfin à nos adolescent/es et jeunes soldat/es, à qui nos gouvernements successifs ne promettent que la guerre comme seul avenir. S’abritant derrière le slogan “Nous n’avons pas de partenaire” (et s’en réjouissant de façon à peine voilée), ils ont classé le conflit israélo-palestinien au rayon des antiquités, prétendent “gérer le conflit”, comme si on pouvait “gérer” une gangrène sans empêcher qu’elle ne s’étende toujours plus, mais sont tous bien heureux quand même de voir Abou Mazen, au nom de ses propres intérêts, pratiquer avec nous une “coordination sécuritaire” qui a empêché déjà de très, très nombreux actes de terrorisme du Hamas ou du Jihad islamique.

Matraqués par un système éducatif nationaliste et militariste, vous ne vous posez guère de questions, comme par exemple celle de savoir si une déclaration “à la Sadate” de Mahmoud Abbas entraînerait de larges concessions d’Israël dans les Territoires et son accord pour la création d’un État palestinien (scoop anticipé : non), et pourtant vous serez ceux et celles qui paieront le prix de cette politique aveugle, arrogante et dangereuse.

Nombre de citoyens de ce pays, y compris de hauts gradés, n’hésitent plus à parler ouvertement de leurs blessures psychiques et traumatismes durables liés au conflit (mon récent article sur ce blog). Voulez-vous, vous aussi, en arriver là ?

C’était mon Kippour.

J’espère que nous serons pardonnés.

Quant à la demande de pardon que j’attends, cette année non plus aucune voix venue du Ciel n’a demandé au peuple juif pardon pour tout ce qui s’est passé pendant la Shoah.

Peut-être l’année prochaine…

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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