Mon Yom Kippour à Tunis dans mon enfance

Vue extérieure de la Grande Synagogue de Tunis, Tunisie, mardi 15 mai 2018 (AP Photo / Hassene Dridi)
Vue extérieure de la Grande Synagogue de Tunis, Tunisie, mardi 15 mai 2018 (AP Photo / Hassene Dridi)

Le Yom kippour à Tunis dans les années 1960 avait un rituel immuable pour les jeunes et pour les adultes. Pour les jeunes, la veille de la fête se passait à arpenter le centre-ville, l’avenue de Paris, jusqu’au parc du Belvédère, juste après l’office religieux.

Notre naïveté nous poussait à chercher des nouveaux contacts avec les jeunes, garçons et filles, sachant que ce jour-là tout semblait permis. Il n’existait pas d’heure pour Cendrillon.

Entre deux visites à la Grande synagogue et surtout dans la salle de cinéma Vaugirard où des Juifs, «bizarres» à nos yeux, se réunissaient ce jour-là, nous nous retrouvions tard dans la nuit. Ils ne parlaient pas notre langue et leur hébreu des prières nous était incompréhensible.

En effet les rares polonais, qui avaient trouvé refuge à Tunis pendant la guerre, fêtaient Kippour à leur façon, avec les traditions héritées du Shtetel. Ils s’étaient bien intégrés au pays et ils avaient même contracté mariage avec de belles juives tunisiennes dans une mixité réussie.

Pour moi c’était l’occasion de retrouver mon voisin de rue, le fils du cordonnier le plus célèbre de Tunis dans sa boutique «l’express». Ce folklore était impressionnant parce qu’il jurait avec le nôtre mais c’était la force de la diversité juive, voire la constance juive.

J’adorais cette journée car mon père me l’a consacrait entièrement. Il passait la matinée à la synagogue du grand rabbin Bembaron, près de la rue du Voile, le quartier juif populeux et pauvre. La synagogue était tellement petite qu’elle débordait dans la rue qui était bloquée à la circulation ce jour-là.

Mais mon souvenir le plus percutant fut la promenade de l’après-midi avec mon père. Il se rendait dans le vieux ghetto de Tunis, la Hara, et faisait systématiquement le tour de toutes les petites synagogues pour y retrouver son passé. Il connaissait beaucoup de monde ce qui donnait l’impression que notre accueil était exceptionnel.

Je revois encore ce décor qui m’avait marqué en tant que jeune, ces rues sales et mal entretenues, ces bicoques dont on ignorait comment elles pouvaient encore tenir, cette pauvreté dans les tenues mais la joie de vivre dans les visages.

Nous étions dans un monde à part où les vieux, en sarouel traditionnel blanc et portant la chéchia rouge sur la tête, psalmodiaient en permanence les textes bibliques. Ils mettaient des couleurs dans leurs tenues à défaut de les avoir dans la vie. Mais ils souriaient et ne donnaient pas l’impression d’être en deuil ce jour-là. Ils n’ont jamais connu la tenue noire du Shtetel, celle des autres Juifs de l’autre côté de la mer. Certes le Temple avait été détruit, il y avait longtemps certes, mais la vie devait reprendre le dessus.

Nous n’avions pas l’impression d’être dans une commémoration triste. L’atavisme optimiste des séfarades primait toujours. C’était pour nous souvent des retrouvailles d’amis et certainement une fête de famille qui trouvait son apothéose lors de la dernière prière de Kippour, la Néhila. Ce texte, chanté en Tunisie, avait été écrit par Moshe Ibn Ezra (1055-1140) à Grenade.

Les séfarades de tous pays ont adopté cette chanson selon cinq versions différentes, toutes aussi émouvantes durant laquelle, toute la famille, filles et garçons, se réunissait sous le taleth du père, le châle de prière, pour être bénie par l’un des Cohen, descendant des prêtres du Grand Temple. Quelques minutes nous transportaient dans la chaleur de la famille, tous blottis autour du patriarche.

Cette tradition a été transportée à Paris, avec le même cérémonial jusqu’à ce que les jeunes rabbins orthodoxes intoxiqués aient décidé de renier le passé de leur père. Ils ont voulu singer les ashkénazes en imposant leurs nouvelles règles issues de nulle part. La Néhila devait dorénavant se faire avec une séparation totale entre sexes, pourtant de la même famille, car la vue d’une femme pouvait détourner l’attention du fidèle du droit chemin.

Il n’y a jamais eu de plus grande dichotomie entre les deux communautés juives, séfarades d’Orient et ashkénazes de l’Est, que lors de Yom Kippour. Pour les uns c’est l’espoir et même la joie et pour les autres, le deuil et les regrets éternels. C’est ainsi que l’anachronisme a surpassé nos traditions, comme si durant plusieurs siècles nos rabbins s’étaient totalement trompés.

La famille s’est alors disloquée le jour de Kippour en France. Les orthodoxes ont gagné et ils ont réussi à nous imposer leur tristesse et même leurs tenues noires de deuil éternel. Mais pour moi, Kippour restera celui de mes promenades à la Hara avec mon père, parti au Ciel trop tôt et celui de mon rabbin au gilet de paillettes et à sa chéchia rouge.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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