Mon premier cours de Torah
Hier, avant le cours, un homme est venu vers moi et m’a dit, presque comme une confidence :
« Vous avez des mains de chirurgien… Ou de pianiste. »
Je suis resté un instant surpris.
Ce n’était pas une remarque banale, ni même vraiment une observation physique. C’était autre chose. Une intuition, peut-être. Comme si, avant même de parler, quelque chose passait par le corps : par la manière d’être là, par la façon de poser ses mains dans l’espace.
N’étant ni l’un ni l’autre, je n’ai pas répondu grand-chose. Mais cette phrase m’a accompagné toute la soirée.
Quelques minutes plus tard, juste avant de commencer le cours, le même homme m’a regardé avec une certaine méfiance et m’a demandé :
– T’es rabbin ?
– Non, ai-je répondu.
– Alors, t’es quoi ?
J’ai souri et j’ai dit simplement :
« Je suis un élève. Tu veux qu’on étudie ensemble ? »
À cet instant précis, la tension est tombée. La gêne a disparu. Un espace de confiance s’est ouvert.
C’est ainsi que nous sommes entrés dans mon premier cours de Torah pour adultes.
Le thème de la soirée était l’évolution de l’identité juive à travers la rencontre avec les nations, à la lumière du Tanakh.
Un sujet qui m’habite depuis toujours. Mon champ de recherche, mais surtout la terre intérieure sur laquelle je continue de grandir.
Nous avons parlé d’Avraham, d’Égypte, d’exil, de confrontation et de dialogue.
Mais surtout, nous avons parlé de ce que cela signifie être juif dans un monde qui n’est pas juif – sans se dissoudre, sans se fermer, sans se perdre.
Très vite, le cours est devenu un espace vivant.
Les échanges étaient profonds, parfois émouvants. Les questions ne cherchaient pas des réponses rapides ; elles demandaient de la présence.
Certaines m’ont obligé à m’arrêter, à respirer profondément avant de répondre.
Non pas pour chercher une réponse savante, mais pour laisser émerger une parole juste, une parole vraie.
Ce qui m’a frappé, c’est à quel point j’ai appris moi aussi.
Des participants. De leurs questions. De leurs silences.
Tout est encore fragile. C’est un premier frémissement.
Mais je sens déjà quelque chose de solide : une racine bien irriguée.
Une envie partagée de hauteur, de croissance, d’exigence intérieure.
Je ressens de plus en plus clairement un besoin : celui de partager, d’écouter, et d’entrer dans un véritable dialogue – sans posture, sans masque.
Peut-être est-ce cela, finalement, ces « mains de chirurgien ou de pianiste » : toucher les textes – et les êtres humains – avec précision et douceur à la fois.
J’espère, un jour, m’en approcher.
Je ne serais pas là sans ceux qui m’ont transmis cette manière d’être élève avant d’être enseignant – des maîtres immenses qui m’accompagnent depuis mon adolescence.
Une immense reconnaissance à mes rabbins, qui m’ont appris avant tout à rester un homme curieux, exigeant, en recherche de vérité.
Ce n’était qu’un premier pas.
Comme l’enseignait le Rabbi de Kotzk :
Là où l’on se tient, c’est là que commence le chemin.
La suite viendra.
