Moi Salomé Alexandra, reine de Judée au 1er siècle av. l’EC

Médaillon Salomé Alexandra du Promptuarium Iconum Insigniorum. Domaine public.
Médaillon Salomé Alexandra du Promptuarium Iconum Insigniorum. Domaine public.

J’ai régné de -76 à -67 avant l’EC, durant la courte période où la Judée n’était plus dominée par les Grecs, et pas encore dominée par les Romains. J’étais une reine très populaire à mon époque, de la dynastie des Hasmonéens, la famille de Juda Maccabée, le héros de Hanouka. Ne me confondez pas avec la princesse Salomé (14-72 apr. l’EC) des Évangiles, celle qui fera la danse des sept voiles pour avoir la tête de St Jean Baptiste. Elle appartiendra à la dynastie suivante, celle d’Hérode, vassale de Rome qui deviendra bientôt un empire dominant le monde connu.

Salomé film 1953

Mon seul biographe, Kenneth Atkinson, écrira des articles sur ma vie aux titres particulièrement vexants :

  • « La reine Salomé : souveraine oubliée de Jérusalem »
  • « La Salomé que personne ne connaît »[1] !!

J’ai quand même ma rue à Jérusalem : ShlomTsiyon HaMalka Street[2].

Mes réformes religieuses, politiques et économiques ont pourtant façonné le judaïsme de l’époque de Jésus et le vôtre.

Je vis à l’époque du 2ème Temple de Jérusalem, reconstruit à notre retour d’exil babylonien en -516. Je suis née en -141, deux siècles après la mort d’Alexandre le Grand, conquérant grec qui a soumis la Judée en -333. À sa mort, son empire a été partagé en deux royaumes, celui des rois grecs qui s’appellent en général Antiochus, et celui des pharaons égyptiens qui s’appellent en général Ptolémée et leurs reines Cléopâtre.

La minuscule Judée, située entre les deux, a été occupée par les Egyptiens, puis en -200 par les Grecs. Antiochus IV a tenté d’helléniser Jérusalem avec l’aide de Judéens « modernistes », mais en -165, la famille hasmonéenne dite des Maccabée, famille du Grand Prêtre (Cohen Gadol), a conduit la révolte, chassant les Grecs de Judée et réinaugurant le Temple grâce à une fiole d’huile qui a duré 8 jours, victoire militaire et miracle commémorés, comme chacun sait, par la fête de Hanouka.

À ma naissance, j’ai reçu comme c’était la mode un double prénom, juif et grec :

  • Salomé, en hébreu Shlomit / שלומית ou Shlomtsion / שְׁלוֹמְצִיּוֹן (la paix de Sion)
  • Alexandra : le prénom Alexandre continuera à être donné aux garçons juifs en témoignage de gratitude éternelle, car, fait remarquable, Alexandre le Grand n’a ni détruit Jérusalem, ni massacré, ni exilé les Juifs !

Je suis la sœur du célèbre Sage Shimon’ ben Sheta’h (-140 à -60), dont l’enseignement sera cité dans les Pirké Avot (Maximes des Pères), traité de morale juive du IIe siècle :

Shimon’ ben Sheta’h disait : « Soumets les témoins à un interrogatoire minutieux et prends garde à tes paroles, de peur qu’ils n’en apprennent à mentir ». (I-9)[3]

Nous n’étions pas riches, Shimon’ gagnait sa vie comme vendeur de chanvre et n’avait même pas un âne pour transporter sa marchandise. [4] (Talmud Devarim Rabba 3) C’est courant chez nous que les grands Sages aient un métier manuel et soient très pauvres. J’ai épousé le petit-neveu de Juda Maccabée, Yéhouda Aristobule-Ier Philhellène, ce qui signifie « Meilleur-Conseiller-1er Ami-des-Grecs ».

Juda Aristobule Ier d’après le Promptuarium Iconum Insigniorum, 1553. (Crédits Guillaume Rouillé)

Eh oui ! Tout ça pour ça : le petit-neveu du héros de Hanouca qui a chassé les Grecs du Temple et combattu les Juifs hellénisés, est surnommé « ami des Grecs »…Aristobule, Grand Prêtre de Judée, a décidé de se faire couronner roi, alors que la Torah prévoit la séparation des pouvoirs : les prêtres (Cohanim / כוהנים) sont de la tribu de Lévi, et les rois de la tribu de Yéhouda. Aristobule a emprisonné trois de ses frères et sa propre mère, qui est morte en prison, il a fait tuer un de ses frères, puis il est tombé malade de remords, et est mort après un an de règne, en -103. Je me suis retrouvée veuve et sans enfant à 37 ans.

L’historien Flavius Joseph (37/38 à 100 de l’EC) racontera :

Après la mort d’Aristobule, Salomé, sa femme, que les Grecs appelaient Alexandra, délivra les frères d’Aristobule, que celui-ci avait emprisonnés, comme nous l’avons dit plus haut, et donna la royauté à Jannée, appelé aussi Alexandre, l’aîné et le plus modéré. (Antiquités Judaïques XII) [5]

J’ai épousé cet Alexandre Jannée ou Jannaï (diminutif de Jonathan), mon cadet de 13 ans, selon la coutume juive du lévirat : une veuve sans enfant épouse son beau-frère. Alexandre Jannée est devenu Roi – Grand-prêtre de Judée, mais il était tout sauf modéré…

C’est un roi guerrier, qui a conquis de nombreuses régions.

Ruines de la forteresse d’Alexandrium, construite sous le règne d’Alexandre Jannée

Un mur hasmonéen à Sartaba, Israël. CC BY 3.0

J’ai fait nommer mon frère Shimon’ comme Prince (Nassi) c’est-à-dire président du Sanhédrin, assemblée législative majeure, un peu comme la Cour suprême d’Israël. Shimon’ et ses disciples sont des Pharisiens, fondateurs de votre judaïsme rabbinique, qui est basé sur la loi orale, élaborée dans le Talmud. Le terme Pharisien est positif chez les Juifs mais péjoratif chez les Chrétiens, secte juive qui apparaîtra en Judée dans une centaine d’années et connaîtra un succès planétaire. Contrairement à moi, le roi favorisait les Sadducéens, autre secte juive qui finira par disparaître.

Flavius Joseph décrira ainsi les Pharisiens et les Sadducéens :

Je veux maintenant dire simplement que les Pharisiens avaient introduit dans le peuple beaucoup de coutumes qu’ils tenaient des anciens, mais qui n’étaient pas inscrites dans les lois de Moïse, et que, pour cette raison, la secte des Sadducéens rejetait, soutenant qu’on devait ne considérer comme lois que ce qui était écrit, et ne pas observer ce qui était seulement transmis par la tradition. Sur cette question s’élevèrent des controverses et de grandes disputes, les Sadducéens ne parvenant à convaincre que les riches et n’étant pas suivis par le peuple, les Pharisiens au contraire ayant la multitude avec eux. (Antiquités Judaïques XIII) [5]

Ces deux sectes se livraient à un lobbying intense. Le Sanhédrin était presque entièrement composé de Sadducéens mais Shimon’ a réussi à en remplacer une partie par des Pharisiens. Mon époux a fait tuer un grand nombre de Pharisiens, alors que moi j’essayais de les protéger. Il en a fait tuer 800 en un jour ! Malgré ces petites divergences d’opinion, notre mariage a été plutôt heureux.

Le Talmud racontera :

Le roi Yannai et la reine mangeaient du pain ensemble. Et depuis qu’il a exécuté les Sages, il n’y avait personne pour réciter la bénédiction en leur nom. Il dit à sa femme : Qui nous amènera un homme pour réciter la bénédiction en notre nom ? Elle lui dit : Jure-moi que si je t’amène un tel homme, tu ne le persécuteras pas. Il jura et elle amena son frère, Shimon’ Ben Shèta’h. (Talmud Berakhoth 48A)

Le roi est mort de fièvre à la guerre à 51 ans, en -76, après 27 ans de règne. À force de persécuter les Pharisiens et d’embaucher des mercenaires étrangers pour ses guerres, il a laissé le pays en pleine guerre civile. Mais il y a une chose qu’il a réussie, c’est sa succession : il m’a laissé le trône par testament alors que j’avais 64 ans et deux garçons adultes ! Ce n’était pas complètement révolutionnaire : en – 116, mon voisin le pharaon Ptolémée VIII avait laissé le trône par testament à sa veuve Cléopâtre III.

Shlomo Sand, dans son obsession à nier la réalité du peuple juif, se moquera de mon accession au trône :

Le royaume atteignit le summum de l’hellénisation avec le couronnement de la reine Salomé Alexandra, une nouveauté « générique » pour la souveraineté du royaume de Judée et qui ne provenait sûrement pas des commandements de l’Ancien Testament. (Comment le peuple juif fut inventé-2008-De la Bible au sionisme)

Avant de mourir, le roi m’a donné un bon conseil :

Promets (aux pharisiens) de ne rien faire dans le royaume sans demander leur avis. Quand tu leur auras tenu ce discours, ils me feront de plus somptueuses funérailles que tu n’aurais faites toi-même. (Antiquités XII) [5]

J’ai suivi son conseil, expulsé les Sadducéens de Jérusalem, et remis le pouvoir aux Pharisiens, qui ont validé mon accession au trône [6].

Flavius Joseph estime que je me suis laissé dominer par les Pharisiens :

On vit collaborer à son gouvernement les Pharisiens, secte juive qui passe pour être la plus pieuse de toutes et pour interpréter les lois avec le plus d’exactitude. Alexandra leur accorda un crédit particulier dans son zèle passionné pour la divinité. Mais bientôt les Pharisiens s’insinuèrent dans l’esprit confiant de cette femme et gouvernèrent toutes les affaires du royaume, bannissant ou rappelant, mettant en liberté ou en prison selon ce qui leur semblait bon. D’une façon générale, les avantages de la royauté étaient pour eux, les dépenses et les dégoûts pour Alexandra. Elle était d’ailleurs habile à conduire les affaires les plus importantes ; par des levées de troupes continuelles elle parvint à doubler l’effectif de l’armée et recruta des troupes mercenaires en grand nombre, destinées non seulement à tenir en bride son propre peuple, mais encore à se faire craindre des princes étrangers. Cependant, si elle était la maîtresse des autres, les Pharisiens étaient ses maîtres à leur tour. (Guerres des Juifs 1-110-112) [7]

Il pourra dire ce qu’il veut, mon règne s’est très bien passé. Je serai même la seule femme citée dans les Manuscrits de la Mer Morte, qui seront découverts en 1947, dont une partie sera écrite par la secte des Esséniens, des communautés d’ascètes :

… lui rendre honneur chez les Nabaté[ens] […] le quatrième […] du service de cette tribu […] c’est-à-dire le vingt du mois […] fondation, Shelamzion entra […] pour recevoir… (Fragment 4Q322) [8]

C’est beau non ?

Je savais que nos deux fils allaient se disputer le pouvoir, alors je me suis accrochée à la royauté jusqu’à ma mort. J’ai renforcé nos nombreuses places fortes afin que les rois voisins nous fichent la paix, j’ai soutenu les réformes des Pharisiens en faveur des femmes mariées et pour l’éducation des filles. J’ai essayé de rétablir un semblant de séparation des pouvoirs en nommant Grand Prêtre mon fils Hyrcan, qui avait le soutien des Pharisiens, puis je suis tombée malade et mon fils Aristobule, soutenu par les Sadducéens, a essayé de prendre la royauté. J’ai régné durant 9 ans, de -76 à ma mort en -67, appréciée du peuple telle une Golda Meir antique.

Pour montrer que mon règne a été béni de D.ieu, le Talmud dira :

Comme nous l’avons constaté à l’époque de Shimon’ ben Shetaḥ, la pluie tombait invariablement pour eux le mercredi soir et le jour du Chabbat, jusqu’à ce que le blé devienne aussi gros que les reins, et l’orge aussi grand que les noyaux d’olive, et les lentilles comme les dinars d’or. (Taanit 23A)

Après ma mort, ça sera la pagaille, les rivalités entre mes deux fils seront arbitrées par les Romains, qui deviendront peu à peu les maîtres de toute la région.

  • Pour simplifier, Hyrcan ajoutera la royauté à sa fonction de grand-prêtre et deviendra Hyrcan II.
  • Aristobule détrônera son frère et deviendra roi en –70, sous le nom de Aristobule II.
  • Ces deux nigauds feront appel pour les départager au Romain Pompée, qui assiègera Jérusalem et prendra le Temple en – 63.
  • En -49, Jules César enverra Aristobule II en Syrie où il sera empoisonné par Pompée.
  • Hyrcan II régnera, puis ne gardera que la prêtrise, sous le contrôle des Romains, mais le pouvoir réel appartiendra déjà à son conseiller, le fameux Hérode, qui épousera la princesse Mariamne, petite fille de Hyrcan II et d’Aristobule II (du fait d’un mariage entre cousins).
  • Hérode sera proclamé roi de Judée par le Sénat romain en -40.
Hérode le Grand ; le Second Temple. (Crédit : Wikimedia Commons/iStock ; Jerry Uomala)

Hérode Ier le Grand (en toute modestie) sera connu pour ses travaux de reconstruction du Temple de Jérusalem, moins pour avoir liquidé les derniers Hasmonéens :

  • mon petit-fils Antigone II Mattathias, qui sera le dernier Roi-Grand-prêtre de notre dynastie, tué avec l’aide du Romain Antoine en -37,
  • le frère de Mariamne, Jonathan Aristobule III le Grand prêtre, malgré le soutien d’Antoine et Cléopâtre, en -36,
Richard Burton et Elizabeth Taylor, Antoine et Cléopâtre (Cléopâtre le film 1963). Domaine public
  • mon fils Hyrcan en -30,
  • mon arrière-petite-fille Mariamne en -29,
  • la mère de Mariamne en -28,
  • et même ses propres fils qu’il suspectera de comploter contre lui, en -7.

Je n’aurai pas réussi à empêcher la fin des Hasmonéens, la dynastie des Rois-Grands prêtres. Et la Judée deviendra protectorat de l’Empire romain, 100 ans après la révolte de Juda Maccabée contre les Grecs.

[1] The Forgotten Ancient Queen: Salome Alexandra of Judea et The Salome No One Knows

[2] https://picryl.com/topics/shlomtzion+street+jerusalem

[3] https://tehilim-online.com/maximes-des-peres/pirkei-avot-en-francais

[4] https://www.hevratpinto.org/tsadikim_n/chimone_ben_chatah.html

[5] Flavius Joseph – Antiquités Judaïques – Livre XII, Livre XIII

[6] https://institutj.wordpress.com/wp-content/uploads/2010/11/pr-liliane-vana-2008-labsence-des-femmes-des-fonctions-religieuses.pdf (p112)

[7] Flavius Joseph – Guerre des Juifs 

[8] Les manuscrits de la mer Morte

Téhilim 75-10 : Et moi, je raconterai sans cesse, je chanterai le Dieu de Jacob.

וַאֲנִי אַגִּיד לְעֹלָם אֲזַמְּרָה לֵאלֹהֵי יַעֲקֹב !

***

Merci aux groupes Limoudénou et Haverot

à propos de l'auteur
Maître Joëlle Galimidi est avocate depuis 37 ans, associée du Cabinet d’avocats HM GALIMIDI à Paris. Sensibilisée par la professeure Liliane Vana au problème des femmes en attente de Guett, Joëlle Galimidi écrit des articles et participe à des ateliers et conférences sur le Guett. Auteure d’articles sur le judaïsme et/ou l’actualité, elle écrit des articles accessibles à tous sur des personnages du Tanah et se passionne pour les communautés intentionnelles.
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