Moché Lewin, un artisan infatigable du dialogue interreligieux

Moché Lewin (Crédit : capture d'écran YouTube)
Moché Lewin (Crédit : capture d'écran YouTube)

Il est des hommes qui, sans bruit, bâtissent des ponts là où d’autres dressent des murs. Le grand rabbin Moché Lewin appartient à cette rare catégorie.

Depuis des années, il ne ménage ni son temps, ni ses forces, ni son énergie pour porter une conviction simple et exigeante : les religions ne sont pas condamnées à s’ignorer, à se craindre ou à se combattre ; elles peuvent se parler, se respecter, s’écouter, et parfois même agir ensemble.

Cette tâche est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Dans un monde traversé par les haines, les crispations identitaires, les violences antisémites, les fanatismes religieux et les soupçons réciproques, le dialogue interreligieux n’est pas une aimable mondanité. C’est une nécessité morale, civique et spirituelle. Il demande du courage, de la constance, une immense patience. Moché Lewin a précisément fait de cette patience une mission.

Vice-président de la Conférence des rabbins européens, institution qui rassemble plusieurs centaines de rabbins du continent, il s’est imposé comme l’une des voix importantes du judaïsme français et européen. Il fut aussi, pendant vingt-neuf ans, le rabbin du Raincy, de Villemomble, de Gagny et de Coubron, au service quotidien d’une communauté à laquelle il a consacré une part considérable de sa vie. Mais son action ne s’est jamais limitée aux murs d’une synagogue, si chère soit-elle. Elle l’a conduit sur tous les terrains où l’on pouvait faire entendre une parole juive de paix, de fidélité et de fraternité.

Il s’est rendu dans de nombreux pays, a rencontré des responsables religieux de premier plan, a participé à des colloques, des conférences, des cérémonies et des rencontres dont l’objectif était toujours le même : faire en sorte que des croyants, quelles que soient leurs traditions, puissent se parler sans renoncer à ce qu’ils sont. Par exemple, à Bahreïn, où il s’était déjà rendu en 2015, il a salué une expérience de coexistence religieuse et de respect de la liberté de culte, affirmant que ce voyage avait profondément marqué sa réflexion. Dans le dialogue judéo-chrétien, son nom apparaît aussi parmi les représentants de la Conférence des rabbins européens associés au document Between Jerusalem and Rome, réflexion rabbinique majeure publiée dans le sillage de Nostra Aetate et présentée au Vatican.

En France même, il a multiplié les gestes concrets. Par exemple, en décembre 2023, il évoquait notamment une rencontre à Drancy avec l’imam Hassen Chalghoumi et une trentaine de dignitaires musulmans, comprenant une cérémonie au Mémorial de la Shoah, puis un allumage interreligieux de Hanoukka à la Grande Synagogue de la Victoire avec le père Christophe Le Sourt, alors directeur du Service national pour les relations avec le judaïsme de la Conférence des évêques de France. Ces initiatives illustrent la volonté constante de Moché Lewin de favoriser la rencontre entre croyants de différentes traditions. Dans une époque où tant de paroles séparent, ces gestes rassemblent. Dans une époque où la mémoire juive est trop souvent contestée, instrumentalisée ou attaquée, ils rappellent que la fraternité ne peut se construire que sur la vérité.

C’est pourquoi le licenciement récent de Moché Lewin par le Consistoire de Paris a suscité l’incompréhension et la consternation de nombreux fidèles et observateurs. Selon les informations publiées, le motif officiel avancé serait celui d’ « insubordination », après la création d’un érouv au Raincy, dispositif religieux destiné à faciliter la vie juive pendant Shabbat. Je n’entrerai pas ici dans le détail d’un dossier institutionnel complexe. Mais il est impossible de ne pas dire ceci : réduire Moché Lewin à une controverse administrative ou disciplinaire, c’est faire l’impasse sur des décennies d’engagement rabbinique, communautaire et interreligieux.

Car ce travail compte. Il compte pour les juifs de France. Il compte pour le judaïsme européen. Il compte aussi pour tous ceux qui croient encore que les religions peuvent contribuer à apaiser le monde plutôt qu’à l’enflammer. Peu de rabbins acceptent aujourd’hui de s’exposer ainsi, d’aller au devant des autres, de dialoguer avec des musulmans, des chrétiens, des responsables politiques, des institutions internationales, parfois dans des contextes difficiles, souvent dans l’incompréhension ou la critique.

Moché Lewin a fait ce choix. Celui d’une parole juive claire, fidèle, exigeante, mais jamais refermée sur elle-même. Celui d’un judaïsme vivant, enraciné dans sa tradition, et capable de tendre la main sans se dissoudre. Pour cela, il mérite non pas l’oubli, encore moins l’humiliation, mais la reconnaissance.

On peut discuter des décisions, des méthodes, des procédures. On ne devrait jamais effacer une œuvre. Et l’œuvre de Moché Lewin, dans le champ du dialogue interreligieux, est réelle, précieuse et courageuse. Elle honore le judaïsme français. Elle honore aussi l’idée même de fraternité.

à propos de l'auteur
Marc Knobel est historien, il a publié en 2012, l’Internet de la haine (Berg International, 184 pages). Il publie chez Hermann en 2021, Cyberhaine. Propagande, antisémitisme sur Internet.
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