Mimouna, Oui ! Instrumentalisation, Non !

La célébration juive marocaine de la Mimuna, au domicile de la famille Sabach, dans la ville méridionale d'Ashkelon, le 17 avril 2017. Photo par Edi Israel / Flash90
La célébration juive marocaine de la Mimuna, au domicile de la famille Sabach, dans la ville méridionale d'Ashkelon, le 17 avril 2017. Photo par Edi Israel / Flash90

Chaque année, lorsque la Mimouna arrive, j’éprouve dégoût et colère. Pourquoi les personnalités politiques profitent de chaque tradition ethnique, et surtout marocaine, et la dénaturalisent en l’utilisant comme une scène de relations publiques.

Déjà, à la veille du scrutin de 1973, les dirigeants du Parti travailliste avaient enfin compris le pouvoir électoral des immigrants marocains. Ils ont alors décidé de profiter d’une célébration joyeuse pour ces derniers, en la métamorphosant en une fête familiale, en folklore populaire bon marché. D’année en année, la Mimouna devint l’occasion de rassemblements de masse, dans les foyers et dans les parcs, pour exprimer l’admiration de certaines personnalités, en présence de militants marocains.

Quel dommage qu’une fête qui célébrait le printemps, et qui était à l’origine une réjouissance entre proches, devient une exposition de caftans et de gourmandises ! Comment un événement aussi agréable est-il devenu la manifestation d’une image déformée des originaires du Maroc dans leur ensemble, en une estrade pour les politiciens cyniques qui ne viennent que pour pousser leur image ? Reconnaissent-ils soudain l’existence du « Deuxième Israël » ? Où sont-ils donc tout le reste de l’année ? Et quelle est leur contribution en faveur de ceux de la périphérie, abandonnés à leur destin, et dont la plupart sont marocains ? 

Je n’ai aucun reproche à faire à la jeune génération qui a reçu la tradition de la Mimouna comme une bénédiction et une joyeuse expression d’identité. Il est dommage que leurs parents, ceux de ma génération qui avaient vécu allègrement la nature de la fête et son existence au Maroc, soient devenus des proies, des figurants dans les scènes de propagande.

Au Maroc, les familles préparaient une table pleine de bonnes choses, chacune selon ses capacités et son talent, sans esbroufe et sans compétition. Les proches venaient rendre visite pour quelques instants, prenaient un verre de Mahyah et proclamaient la bénédiction « Trbah u ts’ade » (Réussissez et soyez heureux).

Ils passaient de maison en maison, au Mellah habité entièrement par des Juifs, tous amis, une grande famille. Il arrivait également que des invités, ou plutôt des visiteurs impromptus, soient venus dans une maison dont les propriétaires étaient en visite ailleurs. Les portes ouvertes comme un cœur généreux, ils venaient en couple, souvent accompagnés d’enfants, levaient un verre en l’honneur des maîtres de la maison, goûtaient de la variété des pâtisseries et des confitures, jabane, mrozia,  mofleta…, puis poursuivaient leur tournée.

Tout était modeste, inspirait du bonheur et s’imprégnait de sagesse. Il n’y avait pas de caméra, pas de vulgarités qui caractérisent cette fête en Israël aujourd’hui, où des hommes se transforment en clowns et des femmes en danseuses de ventre ridicules. Une fête unique et admirable devenue humiliante. Quel dommage ! Je ne suis pas contre la pérennité des coutumes d’une communauté ou d’une autre. C’est ainsi que se construit une nouvelle culture israélienne.

Mais la culture, ce n’est pas que du folklore populaire. Ce n’est pas non plus une excuse pour promouvoir des politiciens de tous bords. La Mimouna est une invention des Juifs marocains qui ne peut qu’être louée. Elle annonce, à l’issue de pessah, l’arrivée du printemps, l’amour de la nature et surtout l’harmonie des êtres.

Mes parents avaient l’habitude d’accueillir des proches français pour participer à la célébration. Les Déléventi, qui étaient des concessionnaires de boissons que mon père distribuait dans le quartier, n’ont jamais manqué à cette tradition. Dès la tombée de la nuit, et après avoir garé leur Citroën DC à l’entrée du Mellah, ils arrivaient chez-nous, tout joyeux. Madame Déléventi était toujours accompagnée de son petit chien. Je ne pouvais pas comprendre l’affection maternelle qu’elle lui portait. Sa fourrure était toujours bien peignée. Son « bébé » portait des pulls en tricot et des rubans noués autour du cou. C’était étrange de voir un chien à l’intérieur du Mellah, et encore plus, d’une telle beauté.

Comme mon père, la plupart des Marocains en Israël qui invitent chaleureusement des amis et des parents non originaires du Maroc. Ceux dont les racines sont en Occident et en Orient, et pour notre plus grande joie, apportant des traditions riches de leur culture. Un dicton judéo-marocain dit : « la’da glbet edine », la coutume plus fort que la foi. Nous devons évidement célébrer la Mimouna ! Cependant ne la transformons pas en un pèlerinage populaire supplémentaire. De grâce, sans exubérance et sans en faire une manifestation cynique et politique.

Au Maroc, le jour de la Mimouna, des sorties en plein air se faisaient en famille, hors du Mellah. Elles étaient dédiées à la communion avec la nature, au milieu et des parfums de la saison. Les barbecues et les rassemblements de masse, comme il est de coutume en Israël aujourd’hui, n’étaient pas connus chez les Juifs de Meknès. 

Cette année, nous avons été épargnés par « Festival Halikuk » (Festival du léchage), grâce au confinement du Corona. Cependant, le miel dégoulinant de la Moflata (crêpe de la Mimouna) au cours des dernières années semble baver des lèvres des présentateurs des médias, qui ont dû cette fois se contenter de goûts virtuels et d’amplifier la diffusion d’émissions cheap et sans intérêt. 

Si seulement ils avaient tenté d’interviewer des historiens, des universitaires et des linguistes qui ont beaucoup écrit sur l’origine et le sens de cette merveilleuse fête ! Il aurait été possible de trouver enfin une interprétation correcte et convenue de la bénédiction : « Trbheu u Ts’deu ». Si ‘Trbheu‘ signifie ‘gagner’ en arabe, en hébreu il y a le double sens matériellement et spirituellement, le ‘ב’ pourrait se transcrire en, ‘וו’ ( רווחהRevaha). Quant à ‘Ts’deu’, de nombreuses explications pour ce mot en hébreu ‘לסעוד’, certains disent qu’il provient de la racine ‘לסעוד’  (manger) comme dans une séu’da (banquet), et certains s’y réfèrent à autre sens en hébreu : Aider autrui. D’autres, traduise par : (Réussissez et soyez heureux).

Une traduction significative et uniforme de cette bénédiction aurait été bien plus bénéfique que les scènes vulgaires qui remplissent les écrans. Vive la Mimouna ! Assez de l’instrumentaliser !

à propos de l'auteur
Mickaël Parienté, éditeur franco-israélien, a conçu et dirigé à Paris de nombreux projets culturels, en particulier : une galerie d’art israélien moderne, un club littéraire et artistique autour du judaïsme contemporain et une librairie-café méditerranéenne. Auteur d’une thèse de doctorat socio-littéraire sur la littérature israélienne, traduite et publiée en français, depuis la création d’Israël (1948) jusqu’à nos jours, il a publié deux bibliographies : "2000 titres à thème juif - 1420 biographies d’auteurs", préfacée par Emmanuel Le Roy Ladurie, éd. Stavit, "Paris 1998 ; Littératures d’Israël", éd. Stavit, Paris 2003. Auteur bilingue, il a publié : "L'Autre Parnasse", roman paru en hébreu et en français en 2011, en anglais et en espagnol en 2013, éd. StavNet ; "A l'Ombre des Murailles - souvenirs d'enfance du mellah de Meknès, Maroc", paru en hébreu et en français en 2015, ed. StavNet. Mickael Pariente publie régulièrement des articles d'opinion dans la presse israélienne : Le Haaretz, Jérusalem Post, Ynet, Itonout... et en France, Libération, Le Monde...
Comments