Mes années Chirac : le Président, les Juifs et Israël

Le président français Jacques Chirac assistant à une conférence de presse conjointe avec le chancelier allemand après un sommet franco-allemand, le 14 mars 2006. L'ancien président français Jacques Chirac est décédé à l'âge de 86 ans, avait-on annoncé le 26 septembre 2019. Photo : Patrick Kovarik / AFP
Le président français Jacques Chirac assistant à une conférence de presse conjointe avec le chancelier allemand après un sommet franco-allemand, le 14 mars 2006. L'ancien président français Jacques Chirac est décédé à l'âge de 86 ans, avait-on annoncé le 26 septembre 2019. Photo : Patrick Kovarik / AFP

Jacques Chirac est mort le jeudi 26 septembre. Haïm Musicant, qui a été le directeur général du CRIF, alors que celui-ci était président de la République, essaie de répondre à la question « Etait-il bon pour les Juifs ? » et évoque ses souvenirs.

En apprenant la mort de Jacques Chirac, j’ai eu comme beaucoup de Français une grande tristesse. On le savait malade, mais au-delà de sa vie politique, Chirac qui avait quitté le pouvoir il y a 12 ans, symbolisait une joie de vivre et ceux qui l’ont approché, savaient à quel point il était facile d’accès et chaleureux avec les gens.

De très nombreux souvenirs me sont revenus à la surface.

A propos de Jacques Chirac, certains disaient : « Il ne comprend rien à Israël » ou d’autres plus sévères expliquaient : « Il aime les Juifs morts, il n’aime pas les Juifs vivants ».

En réalité, et comme c’est souvent le cas, les choses ne sont pas blanc ou noir.

Mes premiers souvenirs datent de l’époque où Jacques Chirac a été maire de Paris. Il a été le premier maire à être élu par les Parisiens. Il a développé des relations étroites avec les organisations juives, facilité l’ouverture d’écoles juives, a permis l’ouverture du musée juif de Paris. Il a organisé de nombreuses réceptions à la mairie en l’honneur de personnalités juives et israéliennes.

Mais ce qui m’avait frappé c’était la présence presque permanente à ces cérémonies et réceptions du grand rabbin de la communauté Loubavitch Hillel Pevzner et de son fils. Plus tard, quand Jacques Chirac deviendra président de la République, on les voyait aussi souvent à l’Elysée. Et il avait des relations fortes avec le Grand rabbin de France de l’époque Joseph Sitruk et son directeur de cabinet Haïm Korsia, qui est aujourd’hui le grand rabbin de France.

Je me souviens bien sûr du discours historique de Jacques Chirac du 16 juillet 1995. Ce jour-là, il a reconnu la responsabilité de la France dans la déportation des juifs. Quelques jours plus tôt, le nouveau président du CRIF, Henri Hajdenberg avait été reçu par Jacques Chirac, qui lui aussi venait d’être élu.

Le premier avait demandé au second de venir présider la cérémonie annuelle d’hommage aux déportés. Jacques Chirac a accepté spontanément cette demande. Jusqu’alors, aucun président n’avait accepté. Mais Chirac n’a pas révélé à la délégation du CRIF ce qu’il allait dire dans son discours. Le 16 juillet 1995 a été pour nous tous un immense coup de tonnerre. Jacques Chirac avait osé dire ce que, de De Gaulle à Mitterrand, tous les présidents avaient refusé de reconnaitre : la complicité de la France dans la Shoah.

Sous sa présidence a été créée la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, annoncée par son Premier ministre au dîner annuel du CRIF. Chirac s’est rendu aussi à Auschwitz, et j’ai fait partie de la délégation officielle. En janvier 2007, j’ai assisté à une cérémonie qui d’une certaine façon achevait le devoir de mémoire entrepris par Jacques Chirac. En  présence de Simone Veil et d’Elie Wiesel, Chirac a fait entrer les 2725 Justes de France, qui ont aidé ou sauvé des juifs, au Panthéon.

Il faut aussi souligner ses positions très claires par rapport au Front national. Chirac a été aussi président du parti gaulliste RPR puis UMP. Il a toujours dénoncé les positions extrémistes du Front national. Il a mis en place ce qu’il a appelé un «  cordon sanitaire » contre le parti de Le Pen et appelé ses militants à ne pas passer d’alliance avec l’extrême-droite.

Nous avons vécu une période difficile à partir de 2000. En même temps que la deuxième Intifada avait commencé en Israël, des actes antisémites ont frappé les Juifs de France. On était à l’époque dans une situation politique curieuse en France.

Jacques Chirac était président depuis 1995, mais les socialistes avaient gagné les élections législatives en 1997 et Lionel Jospin était le Premier ministre. Nous nous heurtions à un mur d’incompréhension avec les socialistes. Ils refusaient de reconnaître qu’il y a avaient des actes antisémites, les mettant sur le compte de voyous. Aveuglés par leur idéologie, ils nous affirmaient : « Il est impossible que des musulmans et des noirs qui sont eux-mêmes victimes du racisme, commettent eux-mêmes des actes racistes ! » Nous leur expliquions est que le véritable sujet, c’était que les Juifs avaient besoin d’être protégés. Mais rien.

Le 5 mai 2002 Jacques Chirac était réélu président de la République face à Jean-Marie Le Pen. Les élections législatives qui ont suivi lui ont donné une confortable majorité. Peu après la réélection de Chirac, j’ai reçu un appel du bureau du Premier ministre : « Venez-nous voir ! ».

Le premier point de l’entretien a porté sur le nombre d’actes antisémites. Le ministère de l’Intérieur socialiste avait tendance à minorer nos statistiques et on a  décidé d’une méthodologie commune.

Jacques Chirac a nommé Jean-Pierre Raffarin Premier ministre et Nicolas Sarkozy ministre de l’Intérieur. Avec eux, avec les ministres de la Justice et de l’Education nationale et leurs équipes, nous avons mis en place des réunions de travail régulières pour mettre en place des moyens de lutte contre l’antisémitisme.

Des fonds ont été débloqués pour sécuriser les bâtiments juifs. Bien sûr, l’antisémitisme est loin d’avoir reculé ; cet aspect de la présidence de Chirac n’est pas connu, mais pour l’avoir vécu en première ligne, je tiens à le signaler.

Il y a aussi les relations avec Israël qui sont plus mitigées.

Chirac s’est inscrit dans la politique arabe instituée par De Gaulle. Il a vendu un réacteur atomique à Saddam Hussein qui a été détruit par Israël en 1981. Il était proche d’Arafat qui l’appelait Docteur Chirac. Ironie : Arafat est mort dans un hôpital de la région parisienne.

On se souvient du voyage mouvementé de Chirac en Israël le 22 octobre 1996 et de l’incident avec les services de sécurité israéliens dans la vieille ville de Jérusalem. Benyamin Netanyahou puis Henri Hajdenberg qui faisait partie de la délégation française, avaient expliqué au président que les services israéliens étaient à cran depuis l’assassinat de Rabin.

La veille de l’incident, la porte-parole de l’Elysée avait confié à des journalistes accrédités : «  Demain, il va se passer quelque chose. ». Mais Jacques Chirac a participé en 1998, accompagné de son Premier ministre aux célébrations des 50 ans d’Israël, organisées par l’ambassade d’Israël et le CRIF dans les jardins du Trocadero.

Quelques années plus tard, il a reçu à Paris avec tous les honneurs Moshé Katsav, alors président de l’Etat d’Israël. Avec Ariel Sharon, alors Premier ministre, Chirac a décidé de créer une fondation France-Israël afin de permettre une meilleure connaissance réciproque des deux pays par les deux peuples. J’ai eu l’honneur de siéger à la Fondation en tant que membre fondateur.

Un dernier mot très personnel. Jacques Chirac m’a fait l’honneur de me décorer de la Légion d’honneur à l’Elysée. Ce qui m’a touché et frappé c’était son humanité, sa disponibilité. Lui qui était le président d’un des pays les plus importants du monde et avait un agenda très occupé, il avait pris le temps de parler avec les invités à cette cérémonie. Entre autres avec mes parents.

De Chirac, on peut retenir des images contrastées, mais on peut être d’accord sur un point. Il aimait les gens.

à propos de l'auteur
Haïm Musicant est journaliste et écrivain. Vice-président du B'nai B'rith France, il a été directeur général du CRIF.
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