Mes 8 bougies

Oui, elle est belle, cette fête de Hannoukah, avec ses lumières, ses allumages en groupe, ses savoureux beignets, ses chansons, dont l’une des plus connues est « Nous sommes venus chasser l’obscurité » (« Banou khoshe’h lègaresh« ). On aime cette ambiance chaleureuse, festive, on ne s’attarde pas trop sur certains aspects problématiques de l’histoire des Makkabim, comme le fait qu’en définitive ils ont combattu avec la même force l’occupant grec et les Juifs qui s’étaient détachés de l’orthodoxie juive telle qu’ils la concevaient, tout cela donnant une guerre civile juive tout autant que la révolte nationale et religieuse face à un occupant étranger agressif et intolérant que l’on souligne ces jours-ci. On aime tout cela, donc, mais toutes les lumières de Hanoukah ensemble ne suffiront pas à chasser l’obscurité qui, trop souvent, couvre ce que tant d’Israéliens, de Juifs et de non-Juifs amis d’Israël ne veulent ni voir, ni entendre.

Dans cette obscurité, des extrémistes juifs s’en prennent régulièrement, sous l’oeil de soldats indifférents (et parfois à la limite de la complicité), à des Palestiniens qui récoltent leurs olives, et n’hésitent pas non plus à tabasser un rabbin qui vient en aide à ceux-ci, mû par de cette morale juive dont tant des nôtres se gargarisent tout en la foulant aux pieds sans retenue. Ces jeunes ont des parents, des rabbins, des éducateurs. Ils sont fiers de ce qu’ils font et savent qu’ils ne seront pratiquement pas inquiétés.

Dans cette obscurité, la ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked a refusé en septembre dernier de laisser transiter (seulement transiter!) par Israël un groupe de sportives afghanes exfiltrées, avec l’aide de deux philantropes juifs, de leur pays retalibanisé. Tout ce qui était demandé à Israël était de leur permettre un transit vers le Canada; c’était encore trop pour Shaked, « perle » de cette droite israélienne qui n’a pas un gramme d’humanité, et qui cependant continue à faire la morale au monde entier. Ces femmes afghanes ont fini par obtenir le transit par les Emirats Arabes Unis.

Et à propos d’inhumanité, comme s’endorment la nuit venue les « chasseurs de têtes » de la « Police de l’immigration », qui veulent par exemple maintenant expulser d’Israël une femme thaïlandaise qui était mariée à un Israélien, décédé depuis. Leur enfant, une fillette de 7 ans, née ici, ne connaît qu’Israël, est une petite sabra à tous égards; alors on dit à la mère: vous devez partir, donc ou vous l’emmenez avec vous, ou vous la laissez ici sans parents (l’article ici, hébreu).

Cette gamine et sa mère sont-elles une telle menace sur l’ « identité juive » de ce pays aux yeux de tous nos racistes et surtout à ceux des fonctionnaires qui « ne font qu’exécuter les ordres »? La cruauté de ceux-ci n’est-elle pas la pire atteinte à ces fameuses « valeurs juives » si fièrement ressassées? Dans quel cloaque moral ces gens se vautrent-ils? On est avec eux dans l’obscurité la plus opaque, la plus noire, là où même une étincelle d’humanité ne survit pas. Je pense à mon père z »l, « immigrant clandestin » en Belgique en 1946, accueilli avec pas mal de contraintes, mais toujours avec respect, dans un pays qui, au sortir de la guerre, aurait eu toutes les raisons de fermer ses portes…

Nuit noire encore, pour ces trois habitants arabes de Jaffa (Yaffo) dont on ne veut pas vraiment imaginer comment ils ont été amenés par la police et le Shabak à avouer et reconstituer un lynch sur un soldat, qu’ils n’ont jamais commis; le soldat prétendûment agressé par eux apparaît sur un film de vidéo-surveillance, ils sont derrière lui, il n’y a aucun contact entre eux et lui, mais en bout de course ils vont « avouer » l’avoir agressé et passer des mois en détention préventive avant d’être inculpés pour « agression » sur ce soldat, ce qui leur aurait valu de longues années de prison… Un film de video-surveillance les innocente, le Procureur annule l’acte d’accusation, on les libère, sans un mot d’explication, d’excuse. Et s’il n’y avait pas eu ce film de vidéo-surveillance ? Ne dites pas que c’est leur problème; aujourd’hui c’est eux, demain c’est vous, moi, quiconque.

Oui, chanter, c’est très beau, mais cela ne suffira pas. Pour chasser vraiment l’obscurité, dont je n’ai donné que qlues exemples d’une liste de cas bien trop longue, il faut se dresser contre l’injustice, la violence gratuite, la haine. La pleine lumière de la fin de Hannoukah vient des huit bougies de la Hannoukiah; celle d’Israël vient de ceux qui, courageusement, et souvent au prix d’être honnis, marginalisés, insultés et parfois brutalisés au sein de leur propre peuple, disent tout simplement « Non ».

Voici donc mes huit bougies, celles qui font vivre l’Israël en lequel je continue, naïvement peut-être, à croire et à espérer:

1/ Le Cercle des familles endeuillées : des centaines de familles israéliennes et palestiniennes qui, après avoir perdu un être cher dans ce conflit sans fin, ont choisi la reconciliation et renoncé à la vengeance, à la poursuite du cycle infernal de la violence ;

2/ Les groupes religieux humanistes, comme « Tag Meîr« , tragiquement minoritaires dans leur camp, tentant sans succès de se faire entendre par une jeunesse en kippa abreuvée de fanatisme national-messianique;

3/ Les organisations qui tendent une main fraternelle aux réfugiés, principalement africains, qui vivent dans une grande précarité, surtout dans les quartiers Sud de Tel-Aviv, et s’occupent principalement de leurs enfants, comme par exemple Elifelet;

4/ Une organisation comme « Kav laOved« , qui se bat pour les droits des ouvriers et employés les plus pauvres, Israéliens comme étrangers, dans un pays rongé par l’ultra-capitalisme et la recherche effrénée du profit, au prix de la dignité des « faibles »;

5/ Les organisations comme Hillel et « Yotsim leShinouy« , qui accueillent les milliers de jeunes quittant chaque année le monde orthodoxe à les aident à s’intégrer dans la société laïque, moderne, leur font faire des études pour combler leur énorme retard et acquérir un diplôme, une profession, pour devenir des citoyens productifs et engagés;

6/ Les associations comme Betselem, qui refusent la politique quotidienne d’humiliation, de dépossession, de déshumanisation qui frappe trop de Palestiniens, même si je peux parfois ne pas les suivre dans certaines initiatives qui auraient mérité une réflexion plus approndie;

7/ Les initiatives comme celles d’Edna (Angelica) Calò-Livneh, du kibboutz Sassa en Haute-Galilée, une amie très proche, qui, il y a exactement 20 ans maintenant, au plus fort de la seconde intifada, en novembre 2001, a créé la troupe artisitique « Beresheet LaShalom » (« Création pour la paix »). Cette troupe rassemble des jeunes Juifs et Arabes, Druzes et Tcherkesses, et propage par des spectacles donnés à travers le pays et à l’étranger un message d’inclusion, de compréhension et d’égalité – enfin tout ce qui donne des boutons aujourd’hui à trop de mes compatriotes…

8/ Les juges, et en particulier ceux de la Cour Suprême, et avec eux tout le système judiciaire, avec ses défauts et les réformes qu’il devra accomplir pour améliorer son fonctionnement, en butte depuis des années à des campagnes de haine et d’intimidation destinées à leur faire craindre de veiller au bon fonctionnement de l’Etat, campagnes venues du sommet de la droite israélienne, emmenée par un certain ancien Premier ministre, aujourd’hui en procès. Même si certaines de leurs décisions peuvent parfois décevoir, ils restent le dernier rempart du citoyen contre l’arbitraire, la discrimination et le racisme et il n’est pas étonnant qu’ils se soient fait tant d’ennemis.

Je pourrais encore allonger cette liste, fort heureusement, mais je n’ai que huit bougies… Pour ma Hannoukiah de cette année, voilà mes choix, tous dignes de grande estime, de soutien, et d’encouragement. Grâce à tous ces groupes, institutions, organisations, volontaires et activistes, peut-être l’obscurité qui règne trop souvent dans ce pays bien-aimé depuis une bonne dizaine d’années commencera-t-elle enfin à reculer en 2022. Comme le dit notre hymne national, « Od lo avda tikvatenou« , « notre espoir n’est pas encore perdu ».

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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