Meron, « territoire perdu »

Capture d'écran - Google map
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L’expression « territoires perdus de la République » est devenue très courante en France depuis 2004, année de la parution du premier rapport de fond sur la situation dans les écoles de l’Hexagone (« Les Territoires perdus de la République – antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire », Mille et une nuits, 2002, sous la direction d’Emmanuel Brenner (Georges Bensoussan). Depuis, une autre dénomination est venue qualifier ces quartiers où les forces de l’ordre, les pompiers et de façon générale toutes les institutions de l’Etat n’ont quasiment plus la possibilité d’entrée: « les zones de non-droit ».

La tragédie de Meron a montré à ceux qui ne voulaient ni voir ni entendre l’évidence que nous avons aussi, et depuis longtemps, de ces « territoires perdus » et ces « zones de non-droit ». Maintenant le sang de 45 innocents, dont de nombreux enfants, crie justice.

Vous aurez lu par ailleurs le détail des avertissements lancés depuis longtemps sur les possibles conséquences dramatiques du chaos qui règne traditionnellement pendant la hiloula. Du témoignage-même de nombreux orthodoxes, c’est depuis de nombreuses années que les participants au pélerinage de Meron disaient en rentrant chez eux: « C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de catastrophe ». Ce site est depuis longtemps « extra-territorial ». Y règnent en maîtres incontestés quatre fondations religieuses et une flopée de fonctionnaires et apparatchiks orthodoxes, qui y ont aussi des intérêts commerciaux majeurs: les allumages de flambeaux (« hadlakot« ) s’y vendent pour des centaines de milliers de dollars, la foule immense des pélerins boit, mange, achète des bougies à allumer, donne des aumônes etc.

Toute tentative de l’Etat, au long des années, de reprendre ce territoire sous son autorité s’est heurtée systématiquement à des hauts cris, des menaces et une fin de non-recevoir des institutions orthodoxes, relayée par un blocage systématique organisé par leurs représentants au gouvernement et à la Knesset. Meron n’est pas un cas unique.

L’Etat a été pratiquement chassé de certains quartiers de Beit-Shemesh, de Mea Chearim (Jérusalem) et d’autres lieux. Policiers, agents municipaux, inspecteurs des impôts, quiconque est dépositaire d’une certaine autorité officielle et non-rabbinique, et entre dans de nombreux quartiers orthodoxes, déclenchera très souvent des agressions verbales qui deviendront souvent rapidement physiques (mais là on aura la matraque bien moins facile que face à d’autres types de manifestants).

La vérité est celle-ci: la communauté ‘haredi (« ultra-orthodoxe ») ashkenaze, dans son ensemble, même si elle est très divisée entre courants ‘hassidiques et « lithuaniens » (tenants d’un judaïsme à priori plus « rationnel »), avec des courants « modernisants » et d’autres prônant la pratique la plus littérale qui soit, est quand même unie par une conception fondamentale qui dit en substance: « Laissez-nous tranquilles, vous les sionistes, avec votre Etat d’Israël, vos lois, votre conception rationnelle de la chose publique et privée ! Nous, nous avons la Torah, cela nous suffit, et elle prévaut sur toutes vos lois. Nous ne vous devons rien, financez nos besoins et tenez-vous en à cela ».

Il est très difficile, voire impossible, de faire comprendre à quiconque ne vit pas en Israël et/ou n’a pas accès à la presse en hébreu cette dissonance grosse des pires dangers pour l’avenir du pays, entre l’Israël « nation start-up », pionnier du hi-tech et de la recherche scientifique et médicale, leader mondial de la vaccination dans la présente épidémie, et la réalité quotidienne que nous vivons ici, dans laquelle la vie politique et sociale, comme d’ailleurs la vie privée des citoyens, est soumise au bon vouloir de rabbins souvent totalement incompétents pour tout ce qui ne touche pas à la Torah, et/ou d’un fanatisme à toute épreuve.

Le refus de nombreuses autorités rabbiniques d’exécuter les consignes du gouvernement pendant l’épidémie du Covid-19 est encore tout frais. On a vu le Premier ministre téléphoner au petit-fils du rabbin Kanyevski, le chef spirituel de centaines de milliers de ‘haredim, pour le supplier de bien vouloir parler à son grand’père pour voir ce serait un effet de sa bonne volonté de demander à ses fidèles de respecter la loi et les mesures de sécurité contre l’épidémie.

On a vu la police démissionner et ne faire pas respecter ces mesures dans des cortèges de milliers de ‘haredim ou dans le système scolaire ‘haredi, qui a rouvert des mois avant les écoles de l’Etat, au mépris des décisions du gouvernement. Le fait que cela ait mis en danger aussi le reste de la société n’a pas ému plus que cela les grands apôtres de l’ « amour d’Israël » et de la « fraternité juive ».

Considérés par Binyamin Netanyahou, selon sa propre formule, comme ses « partenaires naturels pour le pouvoir » et profitant du complexe d’infériorité absurde, mais tellement profond, d’une grande partie du monde non-orthodoxe envers eux, vus comme porteurs de la « Tradition », de la continuité juive, ces rabbins font ici la pluie et le beau temps, veillant jalousement à maintenir l’entière autonomie de leurs communautés par rapport à l’Etat, surtout dans le domaine de l’enseignement, ce même Etat qui est prié (ou sommé) de financer cette autonomie sans broncher.

Outre leur pouvoir politique et ledit complexe des non-orthodoxes, l’une de leurs armes principales est le chantage moral abject qui s’exprime dès que quiconque émet une critique sur ce même monde orthodoxe: il est immédiatement qualifié de « Juif honteux », « antisémite », rongé par la « haine de soi », digne du mépris le plus absolu, et parfois d’agression.

Or, si il est historiquement vrai que c’est la tradition rabbinique qui a maintenu la flamme juive à travers les siècles, aujourd’hui, ce même monde orthodoxe met en danger tout l’avenir d’Israël, par son refus de prendre toute sa place sur le marché du travail et dans l’effort national de défense, ainsi que par l’impréparation délibérée de ses jeunes générations à la vie au 21e siècle.

Je renvoie aux travaux du prof. Dan Ben-David, de l’Université de Tel-Aviv, directeur de l’Institut Shoresh (https://shoresh.institute/index.html , en anglais) et à son article de février dernier sur l’avenir de l’unique Etat du peuple juif quand, dans deux générations, 44% des enfants suivront un enseignement ‘haredi et, si rien ne change, continueront à recevoir l’ « éducation » qu’ils reçoivent aujourd’hui, c’est-à-dire bien moins que le minimum nécessaire pour vivre et survivre au 21e siècle, un enseignement de niveau du tiers-monde. De la « start-up nation » il ne restera presque rien, et comme l’écrit Ben David: « La pandémie n’était que la « promo ». Le film entier va détruire Israël » (http://bendavid.org.il/articles/PandemicPromoEng.htm, en anglais).

Que ce soit pendant l’épidémie, à Meron ou dans leur vie courante, les premières victimes du refus du leadership spirituel et politique orthodoxe d’accepter l’autorité de l’Etat, la science et les méthodes rationnelles de gérer un pays, une ville, une crise, sont les orthodoxes eux-mêmes. Ce sont eux qui vivent pour la plupart dans une constante précarité, étant incapables de gagner leur vie, dans des appartements surpeuplés qui les exposent en temps de crise, on vient de le voir, à la contagion et à la maladie. Ce sont eux qui ont payé proportionnellement le prix le plus élevé au Covid-19, et ce sont des centaines de femmes et d’enfants orthodoxes qui sont maintenant veuves et orphelins après la terrible nuit de Meron.

Pour eux et pour tout Israël, l’heure est venue d’imposer à tous des normes nouvelles dans la gestion de ce pays. D’abord, réinvestir toutes les zones de non-droit, par la force s’il le faut; ensuite, couper toute allocation de l’Etat aux institutions scolaires qui n’assurent pas à chaque enfant un niveau de connaissances qui lui permette de comprendre les défis de la vie au 21e siècle, et compromettent délibérément son bien-être et sa santé, et par extension celle des siens et du pays dans lequel il vit, à la seule fin de le maintenir totalement soumis à leaders spirituels et politiques devant qui il doit annuler ses pensées, ses désirs, sa personnalité-même, et qu’il aura été « éduqué » depuis sa tendre enfance à suivre et servir aveuglément.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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