« Meron m’a tuer »

Les Israéliens allument des bougies pour les 45 victimes qui ont été tuées dans une bousculade au mont Meron lors des célébrations de Lag B'Omer, sur la place haBima à Tel Aviv. 1er mai 2021. Photo par Tomer Neuberg / Flash90
Les Israéliens allument des bougies pour les 45 victimes qui ont été tuées dans une bousculade au mont Meron lors des célébrations de Lag B'Omer, sur la place haBima à Tel Aviv. 1er mai 2021. Photo par Tomer Neuberg / Flash90

La tragédie de Meron ne concerne pas seulement le mouvement hassidique endeuillé par la disparition de ses membres ; c’est un drame national qu’il faut analyser à chaud pour éviter qu’il ne se reproduise.

La bousculade mortelle est surtout le symptôme d’une mauvaise gouvernance en Israël ; la classe politique est trop occupée par son maintien au pouvoir que par la vie quotidienne des citoyens.

Après quatre législatives au cours des deux dernières années, la démocratie israélienne chancelle et les bousculades sont fréquentes au sommet du pouvoir.

Mauvaise gouvernance

On pourrait même dire, sans trop exagérer, que le pays n’est pas vraiment dirigé ; les gouvernements de transition se succèdent, l’Etat fonctionne sans budget annuel, le contrôle parlementaire est inexistant et l’improvisation devient la règle de gouvernement.

Dans ce contexte chaotique, de nombreuses décisions sont prises par un homme seul, soupçonné de corruption et dont le procès est en cours à Jérusalem.

Le chaos politique s’est traduit aussi par de nombreux postes-clé au sommet de l’Etat qui sont restés vacants de nombreux mois, depuis le directeur de la Police jusqu’au ministre de la Justice.

Dans les médias israéliens, les observateurs l’ont rappelé : il s’agit d’un désastre auquel tout le monde s’attendait. Comme le dit une expression très israélienne : « l’écriture était sur le mur ».

Bousculades à répétition

Il est vrai que depuis quelques années, de nombreux rapports publics avaient mis en garde contre un site qui n’a jamais été correctement équipé pour accueillir une foule trop nombreuse.

Difficile, dans ce contexte, de s’étonner que la classe politique israélienne se soit empressée de souligner sa « responsabilité » de l’évènement, comme pour affirmer que la situation est en main.

En revanche, les politiques – depuis le ministre de la Sécurité intérieure jusqu’au ministre de l’Intérieur et celui des Cultes – ont vite affirmé aussi que « responsable » n’est pas « coupable ».

La faute sera immanquablement détournée – comme un cas de « force majeure » auquel on ne peut faire face.

Il faudra sans doute attendre qu’une commission d’enquête fasse la lumière sur les véritables coupables, y compris au plus haut niveau de l’Etat.

No Man’s Land

Les responsabilités seront d’autant plus difficiles à établir qu’il semblerait que le mont Meron est un site sur lequel aucune autorité de l’Etat ne s’exerce.

Certains iront plus loin en caractérisant le mont Meron par le terme « extraterritorialité », sorte d’autonomie religieuse au sein d’Etat de droit ; la loi israélienne n’y a pas cours et aucune autorité n’a compétence pour l’appliquer.

Au fil des ans, l’Etat a abandonné ses prérogatives à des organisations religieuses privées qui gèrent les lieux comme bon leur semble – au défi des normes de sécurité élémentaires.

Les dirigeants israéliens, trop dépendants du soutien politique des partis orthodoxes – des séfarades de Shass aux ashkénazes de Yahadout Hathora – ont préféré fermer les yeux et laisser faire.

En Israël, un lieu aussi saint soit-il, ne peut pas être privatisé.

Il est temps pour le gouvernement israélien de « nationaliser » le mont Meron.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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