Mensonge d’État et déni de réalité des responsables du judaïsme de France

Sarah Halimi, défenestrée en avril 2017 à Paris. (Crédit : autorisation)
Sarah Halimi, défenestrée en avril 2017 à Paris. (Crédit : autorisation)

Beaucoup a déjà été dit sur l’affaire Sarah Halimi et pourtant, l’essentiel ne l’a sans doute pas encore été. Au-delà de l’injustice et de tout ce qu’elle renferme d’inquiétant pour l’avenir de la France, se pose la question, cruciale, de l’avenir des Juifs. L’appel lancé par Theodor Herzl, au lendemain de la dégradation du capitaine Dreyfus, demeure d’une actualité brûlante. 

Contrairement à la promesse faite par le président Emmanuel Macron, le 16 juillet 2017, lors de la cérémonie commémorative du Vel d’Hiv, de “faire toute la clarté” sur l’affaire Halimi – tout semble être fait pour étouffer une réalité, bien plus sinistre encore qu’on ne pouvait l’imaginer alors. Comme l’a révélé le frère de la victime, M. William Attal, lors d’une manifestation organisée dimanche dernier à Paris, la police était non seulement présente en bas de l’immeuble, mais aussi, apparemment, derrière la porte même de l’appartement de Mme Halimi, sans intervenir, pendant les quarante minutes interminables qu’a duré l’assassinat de Sarah Halimi !

Dans ces circonstances, la décision de la cour d’appel de Paris de conclure à l’irresponsabilité pénale de l’assassin, semble destinée avant tout à empêcher que toute la lumière soit faite sur les circonstances précises de l’assassinat et sur les manquements de la police et de la justice, avant, pendant et après le crime. En d’autres termes, cela ressemble à un véritable mensonge d’État.

Quelle leçon pour les Juifs de France ?

Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. Car pour les Juifs de France, qui vivent tant bien que mal, d’un attentat antisémite à un autre, la leçon principale de cette nouvelle affaire reste encore à tirer. Cette leçon avait pourtant déjà été énoncée, il y a plus de cent vingt ans, par un journaliste juif au nom fameux, alors correspondant à Paris d’un grand quotidien autrichien : Theodor Herzl. Contrairement à une légende tenace, Herzl n’a pas “découvert” le sionisme en assistant à la dégradation du capitaine Dreyfus, place des Invalides. Car il avait déjà commencé à étudier la question juive bien avant le début de l’Affaire.

Ce que Herzl a découvert à cette occasion, c’est le caractère inéluctable de la solution sioniste. Alors que ses interlocuteurs – membres de l’establishment juif de l’époque – se berçaient encore d’illusions et pensaient que le sionisme était, dans le meilleur des cas, une solution pour les Juifs de Russie et d’Europe centrale, mais pas pour eux, et dans le pire des cas, une folie pure et simple, Herzl avait acquis de son côté la certitude que l’émancipation et l’intégration des Juifs dans les sociétés occidentales étaient vouées à l’échec.

Avec une prescience quasiment prophétique, le “Visionnaire de l’État” avait aussi entrevu la catastrophe qui allait engloutir les deux tiers du judaïsme européen, un demi-siècle plus tard. C’est mu par cette vision prophétique et par l’énergie du désespoir (le fameux “Judennot” – la souffrance juive qu’il ressentait dans sa propre chair), que Theodor Herzl a consacré sa vie entière et sacrifié sa carrière, sa santé et jusqu’à sa vie de famille à la cause du peuple Juif. “Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve” avait-il proclamé, en donnant la date de naissance de l’État juif, presque jour pour jour…

Le déni de réalité des dirigeants du judaïsme français

En quoi la leçon tirée par Herzl de l’Affaire Dreyfus nous importe-t-elle, encore aujourd’hui ? Le sionisme serait-il seulement une affaire du passé ? La nouvelle Affaire qui secoue actuellement le judaïsme de France nous rappelle qu’il n’en est rien. L’injustice flagrante commise envers la victime, Sarah Halimi, envers ses proches et l’ensemble de la communauté juive de France constitue un rappel douloureux de la réalité, que la plupart des dirigeants de cette communauté s’évertuent à cacher depuis des années.

La solitude des Juifs de France est bien pire aujourd’hui qu’à l’époque du capitaine Dreyfus. Ils sont quasiment les seuls à protester et à manifester aujourd’hui, alors que la France était alors également partagée entre dreyfusards et antidreyfusards. Cela s’explique par le fait que les Juifs ont été progressivement exclus du statut de victimes, tandis que leurs assassins, eux, sont relégués au statut de victimes de “l’exclusion”. (1)

Aussi il est probable que nul procès en révision ne viendra réparer l’arrêt inique de la Cour d’appel. Nul Zola ne se lèvera pour dénoncer l’antisémitisme, dans les colonnes d’un grand quotidien français. Le diagnostic sans appel formulé par Herzl, au lendemain de la dégradation du capitaine Dreyfus reste donc d’une actualité brûlante, alors que les Juifs de France sont encore partagés entre le déni et la désillusion. L’avenir n’est pas moins sombre aujourd’hui qu’il ne l’était alors. La seule différence, évidemment immense, c’est que le rêve sioniste est devenu réalité.

C’est pourquoi il est grand temps que les responsables communautaires et spirituels du judaïsme français reconnaissent enfin, avec cent vingt ans de retard, ce qu’un journaliste juif viennois avait compris alors et qui est encore plus vrai aujourd’hui. Comme l’ont déclaré récemment, avec lucidité et courage, les directeurs d’écoles juives françaises, “notre place n’est plus en France”. Souhaitons que les dirigeants des institutions juives et les rabbins de France ouvrent eux aussi les yeux et se joignent à cet appel pressant, pour encourager l’alyah, seule solution à la détresse des Juifs de France.

(1) Je renvoie sur ce sujet à mon article publié dans Causeur au lendemain de l’assassinat de Sarah Halimi, http://www.causeur.fr/lucie-halimi-medias-silence-43782.html

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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