Mélenchon, LFI et Israël : le faux « débat » sur la solution à deux États

Jean-Luc Mélenchon a confié à un groupe de travail mené par Rima Hassan la réflexion « stratégique » autour de la solution à deux États.
Le 28 janvier 2026, Jean-Luc Mélenchon tient à Paris une longue conférence de presse sous l’égide de l’Institut La Boétie. Intitulée « La nouvelle donne internationale – Comprendre pour agir », cette séquence relève clairement de la pré-campagne pour 2027, où le leader insoumis se met en scène en stratège géopolitique.
Elle intervient alors que La France insoumise (LFI) est contestée sur sa ligne à propos de la Russie, de l’Ukraine, de la Chine, du Venezuela, de l’Iran, et travaillée par des tensions sur la question israélo-palestinienne. L’événement vise à recentrer Mélenchon sur les fondamentaux de la gauche radicale en matière internationale, en assumant la mise en accusation quasi systématique de l’OTAN et des États-Unis, le refus de la marginalisation de la Russie et une bienveillance envers certaines puissances autoritaires non occidentales. Cette mise en scène géopolitique s’adosse à un lourd passif sur le dossier israélo-palestinien, indispensable pour saisir la portée réelle de son discours.
Dès le 7 octobre 2023, LFI refuse de qualifier explicitement le Hamas de mouvement « terroriste », préférant évoquer « une offensive armée de forces palestiniennes », replacée dans le contexte de l’occupation israélienne. Ce choix lexical ouvre une séquence où les ambiguïtés, combinées à des attaques répétées contre Israël et ses soutiens, nourrissent des accusations d’antisémitisme et provoquent un malaise durable au sein de la Nupes.
Dans ses textes officiels de 2023-2024, LFI continue pourtant à se réclamer de la solution à deux États, inscrite dans le registre du droit international. Le contraste n’en est que plus net entre cette déclaration de principe et la dynamique réelle de la parole publique du mouvement, qui tend à singulariser Israël bien au-delà de la critique d’une politique ou d’un gouvernement.
Un simulacre de « débat stratégique »
C’est dans ce paysage que s’inscrit la conférence de janvier 2026. Mélenchon y met en scène un « débat stratégique » : il annonce une réflexion collective sur la solution à deux États, tout en verrouillant aussitôt le cadrage en le confiant à un groupe de travail constitué autour de Rima Hassan – officiellement chargé de « clarifier » la ligne. Sous couvert d’expertise, il délègue à ce cercle la mission de théoriser le passage vers l’État unique – présenté comme « démocratique » – et de lui fabriquer une caution juridique en l’adossant, du moins formellement, au droit international et aux résolutions de l’ONU.
Le procédé revient à maquiller un changement de doctrine majeur en simple exercice de pédagogie interne. Au lieu d’assumer devant le pays la rupture avec la solution à deux États, Mélenchon la fait progresser par petites touches, dans un cadre contrôlé, en transformant la remise en cause de l’existence d’Israël comme État juif en débat d’experts. Le groupe de travail apparaît moins comme un espace de délibération réelle que comme un instrument destiné à habiller de concepts et de fausses nuances une ligne probablement déjà arrêtée : celle d’un État binational « du Jourdain à la mer ».
Le rôle central de Rima Hassan
L’ascension de Rima Hassan, militante franco-palestinienne devenue eurodéputée LFI, cristallise ces tensions. Le 27 février 2025, sur Sud Radio, dans l’émission L’invité politique, elle affirme que, du point de vue du droit international, le Hamas mène une « action légitime » dans le cadre de la lutte d’un peuple colonisé, tout en reconnaissant que certaines attaques visant des civils constituent des crimes de guerre d’une extrême gravité. Largement interprétés comme une forme de légitimation politique du Hamas, ces propos conduisent le ministère de l’Intérieur à saisir la justice pour déterminer s’ils relèvent ou non de l’apologie du terrorisme.
Rima Hassan soutient, pour sa part, qu’elle se borne à rappeler le droit des peuples colonisés à résister tout en condamnant les crimes de guerre. Elle présente parallèlement l’hypothèse d’un État binational comme horizon politique « idéal », fondé sur l’égalité des droits « du Jourdain à la mer » et jugé plus réaliste qu’une séparation en deux États après des décennies de colonisation.
Plusieurs analyses soulignent qu’un tel projet impliquerait, en pratique, la disparition d’Israël en tant qu’État à majorité juive. Des responsables politiques, notamment à droite et au centre, qualifient ces positions d’« antisionistes et violentes », estimant qu’elles banalisent la haine.
Hostilité structurelle à Israël et singularité de LFI à gauche
On ne doit donc pas s’étonner de ce « débat » mis en scène si on le replace dans la trajectoire idéologique de Mélenchon et de son entourage. L’hostilité quasi permanente à l’égard d’Israël affleure depuis longtemps dans ses prises de position.
Elle se manifeste dans la façon dont LFI isole Israël des autres États et ménage les acteurs qui contestent l’existence même de l’État juif. La Palestine occupe, depuis des années, une place quasi matricielle dans l’imaginaire de ce courant : elle condense héritage tiers-mondiste, anti-impérialisme et solidarités de gauche, et fonctionne comme cause anticoloniale de référence, jusqu’à éclipser la plupart des autres terrains.
Cette centralité est renforcée par la densité des réseaux pro-palestiniens gravitant autour de LFI et par la surexposition médiatique du conflit, qui offre un potentiel permanent de mobilisation. Gaza est intégrée à une lecture binaire opposant « peuples dominés » et « puissances occidentales », où Israël est assigné au rôle d’avant-poste colonial de l’Occident. Ce choix n’est cependant pas celui de toute la gauche. D’autres courants socialistes, écologistes ou sociaux-démocrates défendent la cause palestinienne et condamnent l’occupation, les colonies et les violences infligées aux Palestiniens, mais refusent jusqu’à maintenant les projets qui, sous couvert d’anticolonialisme, visent à délégitimer l’existence d’Israël comme État juif. C’est cette différence de cadrage – entre la critique d’une politique et la remise en cause d’un État – qui fait aujourd’hui la spécificité et la dangerosité de la ligne portée par LFI.
Quant à Israël, tout se passe, dans ce discours, comme si aucune circonstance atténuante n’était jamais recevable : l’État hébreu est systématiquement singularisé, essentialisé comme puissance coloniale et placé hors du cercle des États considérés comme légitimes. La combinaison du rejet de la solution à deux États et de la promotion d’un État unique nourrit ainsi l’impression qu’il ne s’agit plus seulement de contester une politique, mais de travailler, à terme, à la disparition d’Israël en tant qu’État juif – objectif dont la logique se dessine de plus en plus clairement dans la doctrine et les alliances.
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Tribune publiée par Le Point le 30/01/2026. Avec l’aimable autorisation de l’auteur.
