Médias sociaux, propagande numérique et fabrique du dissentiment

La crise du Covid-19 met à l’épreuve la notion de bien commun, fondement de toute démocratie et au-delà, de toute politique.

Or l’ébranlement du bien commun, voire sa disparition progressive, est l’ultime conséquence du triomphe de l’opinion sur le savoir, ou si l’on préfère du morcellement du savoir à l’ère de la propagande numérique et de la post-vérité.

Si le vingtième siècle a été celui de la publicité et de la propagande, le 21e siècle est celui de la “propagande totale”, étroitement liée à Internet, propagande décentralisée et adaptée “sur mesure” à chacun de nous. Dixième volet de notre réflexion pour refonder le monde après le Coronavirus.

Le mot propagande évoque immanquablement, pour l’homme contemporain, les actions d’un pouvoir autoritaire centralisé, diffusant ses mots d’ordre par le biais de canaux d’information soumis à son contrôle exclusif.

Or cette image, qui a pu correspondre à la réalité des propagandes mises en œuvre par des régimes totalitaires au XXe siècle, ne correspond plus du tout à la réalité de la propagande aujourd’hui.

Comme l’a montré le philosophe Jacques Ellul, toute propagande est tributaire d’un certain instrument technique, qu’elle utilise pour parvenir à ses fins (1). Or la technique évolue, et la propagande aussi, adoptant de nouvelles formes toujours plus perfectionnées.

Jacques Ellul (1912-1994), photo Wikipedia Commons

Le nazisme, comme le communisme, ont ainsi fait de la radio et de la presse écrite les instruments de leur propagande. A la même époque, le cinéma a été utilisé comme outil de propagande, tant par les régimes totalitaires que par la plus grande démocratie du monde (2).

Plus tard, la révolution khomeyniste a été préparée notamment par des cassettes audio qui étaient distribuées sous le manteau. La télévision a évidemment servi de moyen de propagande puissant, lorsqu’elle était au service de régimes autoritaires, voire même dans des pays démocratiques, qui en avaient le contrôle quasi-exclusif. Mais qu’en est-il d’Internet ?

Une image d’Epinal présente le “Web” comme l’outil d’une irrésistible démocratisation du savoir et de la connaissance. A l’heure d’Internet, chacun serait à même de forger ses opinions en toute liberté, et les médias “alternatifs” permettraient ainsi de contrer toute propagande politique promue par un pouvoir, fût-il démocratique, utilisant les médias traditionnels.

Mais cette image réconfortante est aux antipodes de la réalité des médias sociaux. Comme l’explique David Colon, dans un livre passionnant consacré à la manipulation de masse dans le monde contemporain, aucune époque n’a en réalité été plus propice à l’utilisation de la propagande que la nôtre (3).

Pour le comprendre, il faut oublier un instant le thème orwellien, omniprésent dans la pensée politique contemporaine, de l’État totalitaire et regarder comment fonctionnent les médias sociaux, en gardant à l’esprit le lien consubstantiel entre la publicité et la propagande.

Nous savons tous comment les GAFA, ces géants du Web, emploient leur pouvoir considérable pour nous vendre des produits, en utilisant leurs algorithmes pour nous adresser des annonces publicitaires adaptées à nos goûts. Or ce ne sont pas que nos goûts en matière de vêtements ou de musique qui sont ainsi traqués et exploités à des fins commerciales.

En réalité, il est tout aussi facile de nous “vendre” des idées et des conceptions, même totalement farfelues, que des produits de grande consommation. C’est ainsi que les médias sociaux et leurs algorithmes confortent les utilisateurs dans leurs croyances les plus excentriques (“la terre est plate”), en exploitant ce que les spécialistes des sciences cognitives appellent le “biais de confirmation”.

Pensée unique ou cloisonnement des opinions ?

En quoi cette propagande publicitaire menace-t-elle nos démocraties ? Elle le fait, explique Ellul, en développant le cloisonnement des idées et des opinions. “Plus il y a de propagande et plus il y a de cloisonnement”.

Contrairement à l’idée reçue, qui voudrait que toute propagande aboutisse à unifier les idées et les cerveaux, soumis aux dogmes d’une “pensée unique”, la propagande des médias sociaux actuels aboutit exactement à l’effet inverse.

Elle encourage chaque personne, isolée devant son écran de téléphone portable, à développer ses propres conceptions sur chaque sujet, en s’auto-persuadant de détenir la vérité.

L’ère des médias sociaux est ainsi devenue celle du triomphe de l’opinion sur le savoir vrai (selon les termes de Socrate), ou si l’on préfère du morcellement du savoir, à l’aune d’une “post-vérité” entièrement subjective et individuelle. Sur chaque sujet, politique, économique ou scientifique, chacun peut trouver sur le Net la confirmation de ses idées, indépendamment de tout critère objectif de vérité, ou simplement de caractère plausible.

Si vous pensez que la terre est plate ou que le monde est dirigé par des animaux préhistoriques, vous serez conforté dans vos opinions par d’innombrables références que vous n’aurez même pas besoin d’aller “chercher” sur le Web, puisque les algorithmes des GAFA vous les enverront eux-mêmes.

Paradoxalement, la prétendue “démocratisation du savoir” par l’outil informatique et par le Net aboutit ainsi à l’effet exactement inverse, à savoir le règne de l’opinion et l’abolition de tout savoir objectif.

A cet égard, la crise actuelle du Covid-19 est un excellent laboratoire pour mesurer les conséquences désastreuses de cette révolution cognitive. Des millions de personnes à travers le monde sont ainsi convaincues que le Coronavirus n’existe pas, qu’il est une invention ou encore qu’il est exploité par leurs gouvernants pour porter atteinte à leurs libertés en utilisant la “politique de la peur”, et que le port du masque est dangereux pour la santé (4).

Règne de l’opinion et disparition du bien commun

Cette “révolution cognitive” est une des causes majeures de la difficulté que rencontrent actuellement la plupart des gouvernements pour appliquer les mesures sanitaires contre la pandémie.

En effet, au-delà même de l’impopularité de telles mesures, qui restreignent les libertés individuelles, c’est l’idée même qu’il existe un bien commun que le politique aurait pour mission de préserver ou d’atteindre qui est ébranlée.

Ainsi, le phénomène juridique et politique de l’éclatement de la société est renforcé par l’effacement du savoir et son remplacement par les opinions individuelles, érigées à la dignité de “vérité”. Un professeur de droit public décrivait récemment ainsi l’éclatement de la société et l’effacement de la notion d’intérêt général :

« La pandémie récente de Covid-19 a vu s’étaler jusqu’à la caricature les travers d’une société fractionnée où chaque catégorie réclame sa sortie prématurée des contraintes sanitaires au nom de ses « droits » (à la messe, à la plage, au vélo, aux terrasses de café, au foot, à la chloroquine, aux masques, etc.) et inonde le juge administratif de procédures ridicules tendant à exiger d’urgence la réformation des mesures gouvernementales” (5).

Cette description saisissante pourrait tout aussi bien s’appliquer au cas d’Israël, où d’autres catégories réclament l’abolition des mesures sanitaires concernant leur droit à prier dans des synagogues, à dîner au restaurant ou à manifester sur la voie publique.

Mais cette dimension juridique n’est que la conséquence et l’illustration du phénomène premier, plus inquiétant encore, de la disparition de la notion même d’un bien public, constitutif de l’intérêt général. En réalité, la “société fractionnée” est devenue depuis plusieurs décennies une réalité commune aux démocraties occidentales, et on aurait peine à citer un pays qui fasse exception.

Les médias sociaux portent une large part de responsabilité dans l’émergence de cette réalité nouvelle, qui met en péril l’existence des sociétés démocratiques. Comme l’explique encore David Colon, “les réseaux sociaux exploitent des biais cognitifs et aboutissent à des sociétés dans lesquels les gens ne s’écoutent plus.. Ils ne cherchent plus le “common ground’…’ (6)

Ce “common ground” (terrain commun) sur lequel repose la démocratie – et au-delà, la notion même du politique – est notamment la conviction partagée qu’il existe un savoir accessible à tous, qui peut être communiqué.

Il s’agit donc d’une réalité épistémologique – aujourd’hui contestée et mise à mal par la propagande numérique – avant même d’être une réalité morale, sociale et politique. Avec la disparition de la notion d’un progrès fondé sur le seul savoir scientifique et technologique, c’est aussi peut-être une certaine idée de l’unité du monde qui disparaît aujourd’hui.

L’idée d’une humanité unifiée sous l’égide d’un savoir universel, tout comme celle d’une religion universelle partagée par tous les hommes, s’écroule sous nos yeux. Il nous reste l’antique espoir porté par les Prophètes d’Israël, exprimé il y a bien longtemps par Zacharie en ces mots, que nous avons lu pendant Soukkot : “Or, à cette époque, ce ne sera plus une lumière rare et terne. Ce sera un jour unique… L’Eternel sera roi sur toute la terre”.

(1) Jacques Ellul, Propagandes, Editions Economica 1990.

(2) Voir “L’Amérique en guerre”, films de propagande réalisés par les plus grands cinéastes de l’époque pour soutenir la décision américaine d’entrer en guerre contre les puissances de l’Axe, éditions Montparnasse 2011.

(3) David Colon, Propagande: la manipulation de masse dans le monde contemporain, Belin 2019.

(4) Je ne mets évidemment pas sur le même plan ces différentes conceptions, certaines étant simplement exagérées, et d’autres entièrement délirantes, mais toutes relevant de la même propagande numérique.

(5) Anne-Marie Le Pourhiet, “L’État postmoderne et la soumission du politique”, Revue des Deux Mondes, septembre 2020.

(6) Ecouter la présentation en ligne de son livre sur https://soundcloud.com/librairie-mollat/david-colon-propagande-la-manipulation-de-masse-dans-le-monde-contemporain-ed-belin

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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