Mathilde Levesque, Dictionnaire amoureux de l’éloquence

Dès les premières pages de ce livre, voire dès les premières lignes, j’ai su que j’aimerai ce livre. Son auteur, enseignante dans un établissement scolaire public en Seine-Saint-Denis, alors qu’elle est agrégée de lettres modernes et titulaire d’un doctorat de IIIe cycle. Et que fait-elle, d’emblée, dès les premières pages ? Elle proclame dédier son livre à ceux qui n’ont jamais la parole parce qu’ils ne savent pas parler et à ceux que l’on n’écoute jamais alors qu’on le devrait…

Elle pense évidemment aux enfants de milieux défavorisés qu’on lui confie pour qu’ils apprennent, pour qu’ils se développent et conquièrent, même de haute lutte, le droit à la parole et à l’exigence d’être enfin entendus. Le tout sans violence ni complaintes. Cela méritait d’être dit et même d’être souligné car il est arrivé dans l’Histoire que la rusticité vainque l’éloquence…

Évidemment, mes choix sont subjectifs, je n’ai retenu dans compte-rendu que ce qui me disait quelque chose ; un autre aurait opéré d’autres choix.

Comme tous les dictionnaires, on commence par la lettre A, la première de l’alphabet, ce qui tombe bien puisqu’on y examine le terme accent. Toutes les régions de France, d’Allemagne ou d’Angleterre, pour ne citer que ces trois aires linguistiques, réalisent à leur façon les consonnes et les voyelles. Il arrive qu’une certaine élite se gausse de ceux qui se distinguent par un parler qui provoque notre hilarité. Par exemple, rouler les r, les grasseyer, etc… On peut en déduire une certaine hiérarchisation sociale, ce qui est généralement considéré comme une injustice. On néglige trop la sociolinguistique…

Évidemment, je ne peux pas m’arrêter sur toutes entrées de ce beau dictionnaire. Il y a différentes manières de s’adresser à un public. SI vous voulez émouvoir l’auditoire, vous n’adopterez pas un style enjoué ou guilleret ; si, au contraire, vous voulez toucher le cœur de vos auditeurs, plus que leur intellect, vous adopterez un ton plus subtil, plus délicat, presque intimiste. Déjà votre voix trace la ligne-frontière entre les différents styles : cela, les enseignants le savent bien puisque leur voix est principalement leur instrument de travail. Un cours sur les guerres napoléoniennes n sera pas scandé comme un cours de biologie ou de philosophie…

Nous sommes toujours au cœur du sujet, en dépit des apparences. Ce qui constitue l’éloquence, c’est dire ce qu’on veut dire, de la meilleure des façons, sans style affecté ni emprunté, ni ampoulé. Il faut, adopter un système qui donne envie aux gens de vous écouter, faute de quoi, l’échec est garanti. Tout le monde en France se souvient de la voix haut perchée d’une Première Ministre Édith Cresson, nommée par Mitterrand. Le message n’est pas passé et a même suscité une hilarité générale. A l’évidence, en moins d’une année, le président mit fin à l’expérience… il y eut une dissociation entre la voix de l’oratrice et le contenu de son discours. Il fallait prendre la voix d’une militante, répéter les articles les plus importants et modifier l’énoncé des syllabes, accentuées ou inaccentuées. Pour finir, l’effort d’adaptation est indispensable.

Je reviens un instant dur la remarque d’un élève qui se demande si l’appellation immortels pour les membres de l’Académie française s’explique par l’absence de toute vie dans leur existence… C’est un peu dur mais c’est ainsi…

On lit ici la même sensibilité politique quand il s’agit de cette jeune Africaine, partie de rien, mais qui s’était juté de gagner un concours d’éloquence, et ultérieurement, de devenir médecin. Ce double pari fut tenu ; preuve que rien ne résiste à la volonté. Il est vrai que de telles réussites sont rares… même en Seine-Saint-Denis.

La belle langue est une composante incontournable de l’Antiquité gréco-romaines. Le latin et le grec sont incontournables pour produire de la prose de qualité : bien dire et produire un contenu intelligent. Si l’on jette un regard rapide sur les dialogues platoniciens, on comprend immédiatement l’importance dévolue à l’éloquence, qu’il convient de ne pas confondre avec la rhétorique. Le texte produit, que ce soit de la prose ou de la poésie, doit paraître naturel et non convenu par des règles appliquées mécaniquement.

L’éloquence se retrouve aussi dans l’opposition entre les hommes de culture et les incultes : impossible d’être éloquent si vous ignorez les règles grammaticales qui assurent l’intelligibilité de votre discours…

S’il est une profession (une vocation ?) où l’éloquence dispose obligatoirement de son emplacement institutionnel (Sitz im Leben), c’est bien les fonctions d’avocat. Il existe un concours qui est très couru, avec tant de candidats mais peu d’élus, c’est celui qui permet d’accéder au grade de secrétaire de la conférence. Et cela montre que lorsque l’on sait s’exprimer, en tout cas mieux que le défenseur de la partie adverse, on gagne le procès de son client.

L’éloquence a ici une dimension supplémentaire puisqu’elle est mise à contribution dans des problématiques purement juridiques. Si l’on cherche le cas d’un avocat qui a brillé par sa qualité juridique et le choix de formules qui ont fait mouche, c’est bien Robert Badinter… On se souvient de sa plaidoirie pour l’abolition de la peine de mort et de la terrible métaphore : un homme coupé en deux… Même les partisans de la peine de mort en furent ébranlés dans leurs convictions en faveur de la peine capitale. Cette profession, la noblesse de robe avait trusté une grande partie des postes politiques des pays démocratiques. Tant de Premiers ministres et de présidents étaient originellement des juristes…

Je ne suis pas vraiment étonné de trouver une entrée consacrée au bégaiement. Un bègue peut il être éloquent ? Et de citer le cas d’un patient célèbre, celui qui allait devenir roi d’Angleterre, suite à la démission de son frère : comment s’adresser à la nation tout entière quand on ne peut pas aligner deux phrases, l’une après l’autre, sans bégayer… Ce fut le cas du roi Georges VI…

Le terme caricature, après l’assassinat de notre collègue, le professeur Samuel Paty, rappelle de terribles souvenirs. Une caricature peut être éloquente, servir son objectif initial ou ne pas réussir à figer l’esprit humain. Et ce figement a coûté la vie à un enseignant compétent et dévoué, désireux de libérer des préjugés et du fanatisme les jeunes esprits qu’il avait la charge d’éduquer et de former sur bien des plans. On connait la suite. Les mots peuvent tuer et on en a eu la preuve aussi avec Charlie-Hebdo

Quel rôle joue la persuasion ou l’art de convaincre dans l’éloquence ? Il faut, pour convaincre et emporter l’adhésion de quelqu’un un argumentaire clair, limpide, présentable. Mais il faut aussi se méfier des sophistes, ce que Platon a bien voulu faire…

Les mots jouent un rôle considérable dans certaines circonstances, notamment lorsqu’une personne veut se convertir à une autre religion que celle dans laquelle il est né. Chaque religion a ses expressions pour l’abjuration et l’adhésion à sa nouvelle foi… Quelques mots suffisent pour cela, alors que les sentiments éprouvés sont tout de même plus importants. Bien plus que les expressions stéréotypées.

Le terme débat est évidemment traité car c’est bien dans cette situation contradictoire que l’éloquence joue le rôle de la languette compensatrice de la balance : si vous parlez bien, vous gagnez, autrement la cause que vous défendez (mal) est perdue pour vous et pour ceux qui vous ont engagés.

La grandiloquence fait partie d’un dictionnaire amoureux de notre époque. L’évolution sémantique de ce terme doit retenir l’attention. A l’origine, le terme est connoté positivement, par la suite, vers les XVII-XVIII siècles, il passa pour une imitation grossière de l’emphase. Grandiloquence fait penser à boursouflure, le contraire de grandeur.

Victor Hugo fait partie des entrées de ce dictionnaire et on le comprend aisément.

J’invite les lecteurs à lire ce livre, même à petites doses et article par article, selon l’intérêt ou l’affinité de telle ou telle entrée. IL m’est parfois difficile de rependre à mon compte un tropisme un peu tiers-mondiste de l’auteure. Mais je reconnais volontiers qu’elle a bien préparé son affaire. On ne peut pas lui reprocher certains partis pris, même s’ils sont parfaitement légitimes de son point de vue. Mais lisez ce livre, parcourez le comme bon vous semblera.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments