Matan Torah

Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, visite le Mont du Temple dans la Vieille Ville de Jérusalem à l'occasion des célébrations de la Journée de Jérusalem, le 14 mai 2026. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, visite le Mont du Temple dans la Vieille Ville de Jérusalem à l'occasion des célébrations de la Journée de Jérusalem, le 14 mai 2026. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La fête de Chavouot, avec sa signification religieuse du « matan Torah » (« don de la Torah ») et agricole (fête des moissons, présentation des prémices), que nous avons récemment marquée, éveille en moi quelques réflexions que je voudrais partager ici, et dont la première touche directement à un point d’une actualité brûlante en Israël : celui de la place de la démocratie dans un Etat de plus en plus marqué par un retour au religieux dans la sphère publique.

1. Religion et démocratie

Admettons pour ce débat le récit de la Torah, selon lequel les Hébreux se sont en effet rassemblés au pied du Mont Sinaï et que Moïse a en effet reçu de la divinité les Tables de la Loi (comme on le sait, le récit de l’errance de centaines de milliers de personnes pendant 40 ans dans le Sinaï n’est confirmé à ce jour par aucune trace archéologique, ce qui amène de nombreux historiens à le considérer comme mythique). On constate en lisant le texte de la Torah que la Loi a été imposée au peuple; il n’y a évidemment pas de trace de « référendum », de consultation populaire sur l’acceptation de celle-ci, ou pas. Le Talmud de Babylone (Shabbat 88a) dit ce qu’il en a été: « R. Dimi, fils de Hama, a déclaré que le Saint, béni soit-Il, a dit à Israël : Si vous acceptez la Torah, tant mieux ; mais si vous ne l’acceptez pas, votre tombe sera là ».

Religion, toute religion, et démocratie, sont incompatibles. Cela vaut aussi pour le judaïsme. Il n’y a pas, et il ne peut pas y avoir, de démocratie dans toute religion basée sur une « vérité » révélée par une force supérieure, qui, selon le dogme, charge un homme ou un groupe d’hommes (jamais des femmes, vous le noterez) de la communiquer aux masses, en l’imposant par la force si nécessaire. L’épisode postérieur de Kora’h dans le Sinaï (Nombres/Bamidbar, chapitre 16) confirme clairement la chose : celui-ci, pourtant membre de la tribu Lévi, donc partie de l’establishment, remet en question l’autorité de Moïse, lui et ses partisans sont engloutis par la divinité dans la terre, et son nom reste chargé d’opprobre dans la tradition juive orthodoxe jusqu’à ce jour.

Il n’est donc que logique que tous les « maîtres spirituels » de l’orthodoxie juive, quand ils s’expriment librement, c’est-à-dire en Israël, rejettent le système démocratique. Le rav Schach, décisionnaire majeur du monde orthodoxe ashkénaze dans les années ’90, l’a défini comme un « cancer ». Dès les années ’70, le mentor du Goush Emounim, mouvement qui allait lancer la politique de peuplement juif dans les Territoires sous administration israélienne depuis 1967, le rav Zvi Yehouda HaCohen Kook, déclarait : « Nous prenons nos instructions de la Torah, car elle est éternelle, alors que les gouvernements passent et disparaissent (« Maariv », 19/07/1974). Pour ce qui est du monde orthodoxe sépharade, incarné en Israël par le parti Shass, nous voyons clairement ce qu’il pense de la démocratie en constatant qu’il fonctionne selon les décisions halachiques (piské halakha) du Conseil des Sages de la Torah, combat tous les contre-pouvoirs, surtout la Cour suprême, et refuse d’associer les femmes à son activité publique.

Pour résumer, si en démocratie le peuple est souverain, dans les religions c’est la divinité qui l’est, et ces deux modes de voir les choses, de voir la vie elle-même, sont radicalement incompatibles.

L’exemple d’Israël est frappant : plus le pays devient « juif » au sens religieux orthodoxe du terme, comme c’est le cas depuis une dizaine d’années, plus la démocratie s’y affaiblit, comme nous le voyons ici tous les jours. Le principe d’égalité est la base de toute organisation sociale démocratique, or la religion juive, quoi que nous voulions nous raconter à nous-mêmes, ne reconnaît pas l’égalité de l’homme et de la femme, ni celle du non-juif par rapport au juif.

De nouvelles branches du judaïsme ont poussé ces 150-200 dernières années, comme les mouvements traditionnaliste (massorti), libéral et réformé, qui cherchent à corriger cet état de choses, dans une démarche de réflexion digne de tout éloge. Elles devraient être encouragées dans leur effort de fusionner valeurs juives et universelles au service d’un humanisme inclusif puisant ses sources dans notre patrimoine spirituel, mais voilà que bien au contraire, ces mouvements, qui se sont très bien implantés aux Etats-Unis, sont délégitimés en France, par exemple, et subissent en Israël une constante humiliation, leurs représentants y sont insultés publiquement par des ministres et députés, comme tout récemment par la ministre May Golan (« Vous mariez des chiens dans vos synagogues délirantes » et parfois victimes de violence physiques.

Quand donc le judaïsme américain, qui se reconnaît dans sa très grande majorité dans ce judaïsme humaniste et ouvert au monde, et les mouvements juifs éclairés dans le reste du monde, finiront-ils par comprendre que cette répression méprisante et permanente est financée entre autres par leurs dons, et sauront-ils orienter ceux-ci vers la part d’Israël qui est restée fidèle au sionisme éclairé des fondateurs et de la Déclaration d’Indépendance, cette part qui lutte aujourd’hui pour sa survie devant le rouleau-compresseur fasciste, clérical et suprémaciste du gouvernement qui mène notre malheureux pays à sa ruine ?

2. Un échec du sionisme laïc

On l’a dit, Chavouot a aussi une signification agricole, au départ, elle est en fait la « fête des moissons » ( » ‘hag ha-katzir »). Le sionisme laïc moderne a cherché à ses débuts à donner aux fêtes juives, là où c’était possible, une signification autre que religieuse. Pour Yom Kippour, par exemple, ce n’était pas vraiment jouable, mais Chavouot était un cas facile, et on a vu naître ainsi chez les pionniers des kibboutzim une tradition, qui perdure encore aujourd’hui, de présenter dans une fête joyeuse et colorée les prémices des moissons, le blé, les fruits, les petits des animaux et même les bébés nés dans l’année écoulée. Cette nouvelle tradition devait s’inscrire dans un renouveau de la pensée et de l’action juives, renouveau marqué par un esprit laïque et humaniste, qui aurait remplacé la vision étriquée, étouffante et superstitieuse du judaïsme orthodoxe. C’est le cas aussi pour les « Haggadot » kibboutziques de Pessakh, qui furent longtemps populaires bien au-delà des kibboutzim, mais ne sont plus lues aujourd’hui que dans ces derniers, et encore, pas partout.

Il faut le reconnaître honnêtement : le sionisme laïc n’a pas réussi jusqu’ici à créer dans la durée un système de valeurs qui ait su offrir une alternative à celle de la religion, laquelle a, on le sait, la vie facile : elle console, rassure, promet la vie après la mort et le bonheur éternel, alors que la Raison et l’humanisme prônent un combat incessant ici bas pour ces valeurs essentielles que devraient être l’égalité, le respect de chacun/e, la justice sociale etc.

Pour le croyant lambda, tout est décidé « en haut », et donc il est inutile de se battre pour reformer la société; pour qui se reconnaît au contraire dans les doctrines qui placent l’Homme au centre de sa vision du monde, le désir de corriger ce qui peut l’être, avec modestie et sans grandes illusions, au moins dans son cercle immédiat, dans ce qui est à sa portée, ce désir donc est fondamental et dicte une grande part de son activité. La formation d’un judaïsme inspiré par ces valeurs reste un défi majeur pour qui ne veut pas du carcan de l’obscurantisme, du fanatisme et de l’intolérance de l’orthodoxie. Des guides se présentent à nous, comme le rabbin Guilad Kariv ainsi que le mouvement « Rabbins pour les Droits de l’homme » en Israël, les rabbins Delphine Horvilleur et Rivon Krygier en France, les rabbins Rick Jacobs et Davis Saperstein aux Etats-Unis, etc. Ils ont un message important, même pour l’incroyant convaincu que je suis (j’ai fait depuis longtemps mienne la devise limpide de Primo Levi : « Il y a eu Auschwitz, donc il ne peut y avoir de Dieu ») et qui cependant est attaché à son patrimoine, sans rechercher nulle intervention surnaturelle.

3. L’accueil des convertis

Chavouot est aussi le moment de la lecture de la « Méguillat Ruth« , ce très beau texte qui évoque l’adhésion au peuple juif de Ruth la Moabite, adhésion toute résumée par la phrase qu’elle dit à sa belle-mère Noémi : « Partout où tu iras, j’irai; où tu demeureras, je veux demeurer; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu » (1,16). En laissant de côté, pour ne pas charger la barque, certains aspects un peu délicats du récit (Noémi envoie Ruth séduire le riche veuf Boaz), on note ici deux choses importantes. La première est que Ruth devient juive en une phrase; si l’on peut considérer qu’aujourd’hui ce serait par trop dévalorisant pour le patrimoine à laquelle un candidat à la conversion recherche à adhérer, on doit aussi admettre que le parcours du combattant imposé de nos jours par l’orthodoxie juive à qui désire adhérer au peuple juif est souvent draconien, voire insensé. Le second point est que cette « convertie-express » sera l’arrière-grand-mère du roi David, excusez du peu. Quand on connaït le traitement que le monde orthodoxe réserve aux convertis, même après le parcours décrit plus haut, en particulier pour ce qui concerne les « chidoukhim » (choix des futurs conjoints pour les enfants à marier), on se dit qu’ici aussi, un grand renouveau s’impose.

4. Quelle Torah ?

Enfin, Chavouot et le thème du « don de la Torah » posent la question essentielle, peut-être même existentielle, pour le judaïsme : quelle Torah ?

Ce que nous voyons aujourd’hui en Israël, c’est un establishment religieux orthodoxe corrompu jusqu’à l’os, cynique à faire peur, égoïste à outrance, parfois cruel et ouvertement méprisant envers la société qui l’entoure, qu’il exploite sans aucune retenue. Bien sûr, nous connaissons tous des rabbins orthodoxes qui se comportent autrement, et sont même parfois des exemples, comme le furent en Israël les regrettés rabbins Yehouda Amital (1924-2010) et Aharon Lichtenstein (1933-2015), qui subirent bien des avanies dans leur milieu spirituel pour leurs positions éclairées, ou aujourd’hui les rabbins Abraham Mordechai Gottlieb et Benny Lau, mais le mainstream orthodoxe est ce qu’il est, et le spectacle est consternant, souvent révoltant.

Ce que nous voyons encore ici, c’est le demi-million d’électeurs sionistes religieux, se réclamant eux et elles aussi de l’orthodoxie, qui ont voté aux dernières élections de novembre 2022 pour la liste Ben Gvir-Smotrich au racisme et au suprémacisme juif fièrement revendiqués, menée par ces deux pyromanes qui ne s’arrêteront pas avant d’avoir mis le feu à toute la région (Netanyahou est leur parfait complice, malgré ses déclarations aussi crédibles que celles de Mussolini dans les années ’30 sur la paix en Europe). Nous voyons ces hordes de dizaines de milliers de jeunes en calottes brodées ou autre et de cache-cheveux en tous genres pour les filles, qui déferlent sur la Vieille Ville de Jérusalem pendant la « Journée de Jérusalem », dans leur infantile et provocatrice « Danse des drapeaux », avec slogans racistes et agressions physiques pour tout programme. Nous voyons et entendons comment le terrorisme juif dans les Territoires palestiniens est nourri, diffusé et couvert par les plus importantes figures orthodoxes du sionisme religieux. Nous voyons à l’œuvre dans d’innombrables affaires de petite et grande délinquance des voyous en kippa et tsitsiyot, qui n’ont que l’injure à la bouche et la violence pour seul guide, comme ceux d’entre eux qui ont tout récemment participé au massacre du jeune Yemanu Binyamin Zelka dans sa pizzeria de Petah-Tikva, et je m’arrête là.

Kippot noires, kippot brodées, chapeaux noirs, shavis, bandanas et autres couvre-chefs, tous ces gens-là se revendiquent de la Torah.

Alors la question que je me pose est : sont-ils tous dans l’erreur, déforment-ils tous et toutes l’esprit du judaïsme, avec à leur tête les grands-rabbins d’Israël, les partis religieux et leurs mentors spirituels, leurs ministres et député(e)s, les leaders des implantations comme Israël Harel et Daniela Weiss, ainsi que leurs relais dans les médias (j’ai appris à aimer encore plus le Shabbat et les fêtes juives, quand l’air est soudain plus pur, la chaîne 14, Amit Segal, la radio Galé Israël et leurs semblables ne diffusant pas ces jours-là) ? La vision du monde en noir et blanc de tant d’entre eux, leur fanatisme, leur arrogance et leur exclusion de tout ce qui n’est pas eux-mêmes, pour certains leur lamentable et abrutissante mystique à deux sous, sont-ils son vrai visage ? Ceux, trop rares, qui recherchent le moyen de réparer ce qui doit l’être sont des gens de très haute tenue morale, qui ont compris que cette orthodoxie juive est si occupée à se rapprocher du « Ciel », qu’elle en oublie les hommes et les valeurs les plus élémentaires du « vivre-ensemble », et sont effrayés par les conséquences que cela a au quotidien. Ils sont, je le répète, dignes de tout soutien. Car si en effet tout ce que je viens de mentionner, comme je suis amené à le craindre de plus en plus souvent, est en effet le vrai visage de l’orthodoxie juive, du judaïsme lui-même, alors effectivement il est urgent de chercher d’autres sources auxquelles s’abreuver.

Même mythique, le récit du « don de la Torah » au Sinaï est chargé d’une lourde signification pour chaque juif qui désire rester dans une forme ou une autre de continuité. Il pose mille questions, dont les quelques-unes que j’ai à peine survolées ici. Elles appellent débat et réflexion, ce qui devient difficile et rare dans nos temps de grande intolérance et d’aveuglement volontaire, en Israël comme en diaspora, et de « tiktokage » exacerbé, redoutable menace sur la pensée humaine en général.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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