Marxisme, postmodernisme, même combat

Statue de Karl Marx
Statue de Karl Marx

Le marxisme repose sur l’idée que le malheur du monde vient de l’exploitation de l’homme par l’homme, autrement dit de la domination des uns sur les autres. Les hommes, et l’idéologie à laquelle ils adhèrent ou se soumettent sont le produit de l’infrastructure sociale et non pas de concepts politiques basés sur la raison.

La Boétie[1] était déjà d’avis que « le maître n’a que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. [2]»

Vu sous cet angle ce n’est pas le maître qui fait l’esclave, mais c’est au contraire l’esclave qui fait le maître. Mais l’esclave peut briser ses chaînes à condition de prendre conscience de sa classe, et de la force de sa classe. L’objectif du marxisme est de bâtir une civilisation planétaire où tous les hommes seront égaux en tant que citoyens du monde.

Le marxisme pose que le capitaliste ne travaille pas, mais qu’il laisse le capital « travailler » à sa place. Cet euphémisme signifie en réalité que ce n’est pas le capital qui travaille, mais les travailleurs. Quand quelqu’un possède un capital, sous quelque forme que ce soit, il en tire un revenu. Se pose alors la question de savoir ce que fait cette personne pour mériter ce revenu. La réponse marxiste est : rien. Le capitalisme est donc un parasitisme et doit disparaître.

Les travailleurs travaillent et les riches s’enrichissent. Les pauvres quant à eux deviennent plus pauvres parce que la production se fait sans tenir compte de leurs besoins réels. Le caractère non planifié et erratique de l’économie capitaliste entraîne à la fois une surproduction et une pénurie. Les petites entreprises disparaissent au bénéfice des grandes, et au bout d’un certain temps la totalité du pouvoir tombe dans les mains d’une infime minorité. Cela entraine une paupérisation des masses laborieuses, qui tôt ou tard finissent par se soulever.

C’est ainsi qu’en engendrant son contraire le capitalisme s’autodétruit inéluctablement. Mais ce dénouement peut être accéléré grâce à une prise de conscience du prolétariat. De là l’explicit du « Manifeste du Parti Communiste[3] » : Prolétaires de tous pays, unissez-vous !, qui est aussi l’épitaphe qui figure sur la tombe de Karl Marx.

Mais la réalité historique du 20ème siècle démontre l’inverse de ce que préjugeait Marx. Non seulement aucune de ses prédictions ne s’est réalisée, mais ce qui s’est produit en est le contraire absolu. Il est vrai que les riches sont devenus plus riches, mais les pauvres ont suivi, et sont devenus moins pauvres.

Les classes moyennes n’ont pas disparu, mais ont au contraire prospéré. Le sous-prolétariat s’est transformé en travailleurs avec accès à la société de consommation et à des biens auxquels les masses populaires du monde communiste n’ont jamais pu faire autre chose qu’en rêver.

Le capitalisme a enrichi la société toute entière. L’augmentation de la productivité a profité à la fois aux possédants et aux travailleurs en créant les moyens de satisfaire les revendications sociales. Le libéralisme a été cruel pour les entreprises obsolètes, mais a encouragé celles qui faisaient preuve d’efficacité, ce qui en définitive a correspondu au bien commun.

On ne discerne plus de velléité révolutionnaire ailleurs que dans les salons bien-pensants de l’intelligentsia bourgeoise. La classe ouvrière contemporaine n’est pas intéressée par un changement de régime socioéconomique, ni disposée à livrer ses capacités de production à l’État. Elle aspire au contraire à subvenir à ses besoins dans le cadre du capitalisme.

Dès les années 1950, les marxistes ont commencé à douter de l’infaillibilité du communisme parce qu’il est devenu manifeste que celui-ci s’était rendu coupable de crimes d’une ampleur sans précédent. L’implacabilité de ces faits a déclenché une profonde remise en question chez les théoriciens du marxisme, qui se sont vus obligés de se renouveler face à l’échec du monde communiste. Il n’était plus possible de soutenir que ces régimes étaient performants au plan économique, mais ce qui était plus grave encore était qu’il n’était plus possible non plus de soutenir que le communisme était moral.

L’intelligentsia marxiste du monde libre avait commencé par admettre que l’URSS et ses satellites avaient échoué en matière économique, mais pas sur le plan éthique. Mais ce mythe s’est effondré à son tour lors de la révélation des crimes staliniens, et d’une manière générale face à la nature fasciste avérée du monde communiste.

Des peuples entiers ont été torturés, opprimés ou détruits au nom d’un système politique qui s’était assigné la mission d’être le plus humain, le plus éthique et le plus social de tous les temps.

Mais l’intelligentsia d’extrême-gauche dans le monde occidental n’a pas voulu se résigner à l’abandon de son idéologie malgré la débâcle communiste, considérée seulement comme une application dévoyée du marxisme. C’est alors qu’est advenue une mutation du marxisme sous forme de postmodernisme, qui est en réalité la continuation du marxisme en tant que doctrine de l’égalité à tous crins et par tous les moyens, y compris violents.

La stratégie a alors consisté pour les marxistes à recourir au scepticisme philosophique comme mode de pensée avec pour objectif explicite de contester l’humanisme issu du Siècle des Lumières. Jordan Peterson[4] relève à ce propos que « beaucoup de gens ne comprennent pas que le postmodernisme est un assaut contre tout ce qui a été acquis depuis les Lumières : le rationalisme, l’empirisme, la science, la clarté d’esprit, le dialogue, la notion d’individu. La postmodernité est bien plus qu’une remise en question ;  ce n’est pas de cela qu’il s’agit.  Il s’agit de tout détruire ; c’est cela, l’objectif. »

Pascal Bruckner[5] : « Ce sont les États-Unis qui nous renvoient une autre peste : la tribalisation du monde, l’obsession raciale, le cauchemar identitaire. Mais c’est une peste à laquelle nous, Français, avons largement contribué dans les années 1970 en exportant outre-Atlantique nos philosophes les plus en pointe [Foucault, Derrida] dans la démolition de l’humanisme et des Lumières. Nous avons fourni le virus, ils nous renvoient la maladie. Le boomerang est anglo-saxon, la main qui l’a lancé est française. L’Amérique a toujours allié le plus grand pouvoir de séduction au plus grand pouvoir de répulsion. Si elle préfigure l’avenir du monde occidental, le nôtre est sombre. Et le sien plus encore.

Contrairement aux espérances de 1989, ce ne sont pas la raison et encore moins la modération qui l’ont emporté après la chute du Mur [de Berlin]. Une autre idéologie a remplacé les promesses de salut portées par le socialisme réel pour recommencer la bataille sur de nouvelles bases : la race, le genre, l’identité. Pour trois discours, néoféministe, antiraciste, décolonial, le coupable désormais est l’homme blanc, réduit à sa couleur de peau.[6] »

Tous les penseurs postmodernes sans exception on été communistes ou du moins marxistes. Certains  ont soutenu des régimes criminels comme celui de la Chine de Mao, de l’Iran de Khomeiny ou de celui du Cambodge de Pol Pot.

L’islamo-gauchisme d’aujourd’hui est l’un des avatars du postmodernisme. Pour Raphaël Enthoven « le bras armé du dogmatisme c’est le relativisme. Il n’y pas de meilleure façon pour faire passer une opinion pour une (la) vérité (ce qu’on appelle le dogmatisme) que celui qui consiste à dire que toutes les opinions se valent et qu’elles ont un égal droit de cité. A l’origine de ce syncrétisme hideux qu’est l’islamo-gauchisme, il y a l’idée que – paradoxalement – plus on est relativiste, plus on laisse passer l’opinion la moins relativiste qui soit et la plus dogmatique qui soit. » 

Caroline Fourest [7] estime que l’islamo-gauchisme « est la maladie infantile qui au nom du progressisme tend à prendre les islamistes, y compris les plus réactionnaires, y compris les plus totalitaires, pour les nouveaux damnés de la terre. Lorsque des groupes qui se revendiquent de la religion à des fins clairement patriarcales, sexistes, homophobes,  antisémites et totalitaires testent la république et ne rencontrent plus aucune résistance d’une  certaine gauche laïque, il y a une partie de la gauche qui manque dans ce barrage. Ce qui est inquiétant, c’est la question de savoir pourquoi une partie du barrage s’est effondré. »

Friedrich Nietzsche[8] est  considéré comme l’une des sources de la pensée postmoderne, mais son œuvre est en réalité une philosophie de l’existence, et non pas une philosophie politique. Toute tentative de récupération par la gauche ou la droite relève d’un détournement sémantique. Nietzsche est l’un des premiers penseurs à avoir mis le monde en garde contre la modernité, la science, la raison, les idéologies et la religion.

Nietzsche est avant tout un psychologue qui estime que l’homme doit déployer son être dans ce qu’il a de plus profond et qu’il n’a pas à se soumettre à des valeurs décrétées par autrui. Chaque individu peut et doit créer ses valeurs, et c’est ainsi qu’il deviendra un Surhomme[9]. Au lieu d’aspirer à changer le monde, l’homme doit méditer sur ce que le monde a fait de lui, et aspirer à devenir non seulement soi-même, mais quelque chose de plus que soi-même.

« Améliorer l’humanité serait la dernière des choses que j’irais jamais promettre. Je n’érige pas de nouvelles « idoles ». Les renverser (et j’appelle idole tout idéal), voilà bien plutôt mon affaire. On a dépouillé la réalité de sa valeur, de son sens et de sa véracité en forgeant un monde idéal à coups de mensonges…

L’idéal n’a cessé de mentir en jetant l’anathème sur la réalité, et l’humanité elle-même, pénétrée de ce mensonge jusqu’aux moelles, s’en est trouvée faussée et falsifiée dans ses plus profonds instincts, elle en est allée jusqu’à adorer les valeurs opposées aux seules qui lui eussent garanti la prospérité, l’avenir, le droit suprême au lendemain[10]. »

Le philosophe Michel Onfray[11] précise que l’ouvrage « Ainsi parla Zarathoustra[12] »  de Nietzsche est un « poème apolitique et amoral, toute lecture politique ou morale de cet ouvrage est fautive. Il y a là une proposition de sagesse existentielle qui n’est ni éthique ni morale mais ontologique.  La vérité de l’être pour Nietzsche c’est la volonté de puissance. La grande leçon de Zarathoustra c’est que le réel n’est rien d’autre que la volonté de puissance. Il faut donc réfléchir aux conséquences de cette vérité nietzschéenne.[13] »

Le postmodernisme est donc une remise en question des Lumières et introduit le subjectivisme épistémologique dans l’histoire de la pensée. Tous les metanarratifs sont suspects pour la pensée postmoderne. Même quand ils semblent inoffensifs ils légitiment le pouvoir et conduisent à la domination des uns sur les autres.

Cette pensée postule l’égalité absolue et exclut toute hiérarchie. Elle prend acte de l’indépassable altérité entre individus et interdit tout jugement de valeur. Seul compte le ressenti de chacun, chaque personne étant le produit d’une généalogie à nulle autre pareille.

Alors que la modernité décrétait le règne de la raison, celle-ci n’est dans la pensée postmoderne qu’une illusion qui finit par justifier l’injustifiable. Des monstres comme Hitler, Staline ou Pol Pot ne sont donc pas des ennemis de la modernité, mais en sont au contraire l’aboutissement logique du point de vue postmoderne.

La diversité  des êtres humains crée une tension, or la démarche postmoderne consiste à la résoudre en écartant toute échelle de valeur. Etant donné qu’il est impossible de démontrer qu’une vision du monde est supérieure à une autre, à chacun de revendiquer la sienne. Le postmodernisme s’interdit de contester tout particularisme culturel ou individuel. Chaque être humain à non seulement droit à l’étrangeté, mais est invité à la revendiquer haut et fort.

Le postmodernisme postule que tout ce qu’il y a de mauvais dans les relations humaines relève de la domination des uns sur les autres. Toute organisation sociale ayant tendance à produire des hiérarchies, c’est la porte ouverte aux abus.

Les postmodernes prônent l’égalité, mais déclarent en même temps que les hommes sont prisonniers de leurs prédicats ethnocentriques. Si l’on pose que toute vérité est relative et qu’en même temps cette assertion est vraie, alors il y a là une impasse logique : si toutes les cultures se valent on ne comprend pas en quoi la civilisation occidentale serait moins respectable que les autres, or c’est néanmoins l’un des principaux postulats postmoderne du fait que cette civilisation serait fondée sur le patriarcat, donc sur l’inégalité.

La pensée postmoderne se veut pluraliste, mais elle confond pluralisme et tolérance. La tolérance repose sur l’idée que la diversité humaine n’est pas incompatible avec la recherche de la vérité. C’est une attitude bienveillante de la majorité envers la minorité, des forts envers les faibles. Le pluralisme en revanche considère que chaque individu ne connaît le monde qu’au travers de son déterminisme et ne peut pas se libérer de sa structure mentale.

Pour la pensée postmoderne l’homme occidental doit respecter toutes les autres cultures même quand ce n’est pas réciproque. Il s’ensuit que l’Occident doit tolérer l’intolérance et l’on assiste à ce paradoxe qui fait que les censeurs postmodernes exigent l’égalité entre femmes et hommes, mais revendiquent en même temps le droit oxymorique des femmes d’être soumises. Il s’agit d’une acrobatie intellectuelle consistant à présenter le voile islamique comme une expression de liberté de la femme et non de son assujettissement à l’homme.

Le postmodernisme refuse d’appréhender l’individu comme étant doué d’autonomie mentale. Tout homme est déterminé par sa communauté, sa culture et son histoire, ce qui permettait à  Michel Foucault[14] de décréter la « mort de l’homme », en écho et à celle de Dieu par Nietzsche[15].

Il n’existe donc en réalité pas d’anthropologie  dans la perspective postmoderne. C’est ainsi que la folie, la maladie ou la sexualité ne sont que des constructions sociales, n’existent que dans l’imaginaire, l’individu étant le produit d’un monde structuré et structurant.

A cela l’on peut objecter que si l’homme n’est jamais que le produit de sa généalogie, on ne voit pas en quoi celui qui postule cette idée échapperait à sa propre règle, ce qui fait que la pensée postmoderne est en fait un délire tautologique.

[1] Ecrivain humaniste et poète français du 16ème siècle

[2] Discours de la servitude volontaire.

[3] Publié en 1848 par Karl Marx et Friedrich Engels.

[4] Psychologue clinicien et intellectuel canadien, professeur de psychologie à l’Université de Toronto.

[5] Romancier et essayiste français.

[6] (« Un coupable presque parfait », Pascal Bruckner, 2021, Editions Grasset

[7] Journaliste, essayiste, réalisatrice et militante féministe française.

[8] Philologue, philosophe, poète  allemand mort en 1900.

[9] Concept nietzschéen consistant pour l’homme à se dépasser pour échapper au nihilisme.

[10] Nietzsche, « Crépuscule des idoles »

[11] Philosophe, écrivain et essayiste français.

[12] Poème philosophique de Nietzsche.

[13] Michel Onfray à propos du roman « Zarathoustra » de  Nietzsche:

[14] Philosophe français décédé en 1984, associé à la philosophie postmoderne.

[15] Nietzsche proclame la morte de Dieu dans plusieurs de ses ouvrages, dont « Le Gai Savoir »

à propos de l'auteur
Daniel Horowitz est né en Suisse, où ses parents s’étaient réfugiés pour fuir l’occupation de la Belgique. Revenu à Anvers il grandit au sein de la communauté juive. A l’âge de quinze ans il entre dans l’industrie diamantaire et y fait carrière. Passé la soixantaine il émigre en Israël où il se consacre désormais à l’écriture. Il a récemment publié aux éditions l'Harmattan un ouvrage intitulé "Leibowitz ou l'absence de Dieu".
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