Maroc et Algérie au bord d’une conflagration

Frontière entre le Maroc et l'Algérie - Google map
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L’hostilité de l’Algérie envers le Maroc depuis son indépendance en 1962 est considérée comme une véritable énigme par de nombreux observateurs étrangers. En réalité, elle s’explique par la nature du pouvoir en Algérie qui, dépourvu de légitimité démocratique ou du moins historique, considère cette hostilité comme nécessaire à son hégémonie interne et à son maintien.

Des pays semblables en apparence mais hétérogènes en fait

Les deux pays sont frontaliers et partagent la même langue, la même religion et la même culture. À première vue, il est facile de croire qu’ils sont semblables en tous points. Cependant, si les pays sont similaires dans de nombreux domaines, l’ancrage politique est différent entre le Maroc et l’Algérie.

Le Maroc est plus libéral et attaché à l’Europe. Nabil Adghoghi, premier conseiller à la Mission du Royaume du Maroc auprès de l’Union européenne, confirme que la politique étrangère du Royaume chérifien est ancrée dans l’Europe avec une ouverture économique marquée. La volonté d’adopter le modèle européen en matière de commerce et d’investissement est un facteur clé du développement du Maroc. La volonté d’adopter le modèle européen est telle que le Maroc est allé jusqu’à demander son adhésion à l’Union européenne en 1984. Cette demande a été rejetée trois ans plus tard pour des raisons géographiques, le Maroc n’étant pas européen.

En réalité, le Maroc, jouant sur son appartenance arabe et musulmane d’une part – le monarque chérifien étant légitime sur le plan politique et religieux – fait office de bon élève de l’UE au Maghreb en adhérant à ses principes et en entretenant des relations cordiales avec les pays européens. À cet égard, Henry Kissinger, diplomate et politologue américain, a écrit à propos du Maroc qu’il se trouvait « depuis un siècle à l’intersection des grandes stratégies des puissances étrangères, ce qui oblige ses dirigeants à manœuvrer avec art, subtilité et autorité. » En outre, le Maroc est l’un des principaux partenaires de l’Union dans toute la Méditerranée.

Quant à l’Algérie, elle est, aussi, un partenaire important de l’Union européenne, mais elle est profondément marquée par son histoire de longue période de colonisation française (1830-1962). Cette période a eu un impact sur la politique algérienne, qui a perçu l’Europe comme une menace néo-colonialiste. Pendant la guerre froide, l’Algérie était beaucoup moins encline au libéralisme. Au contraire, elle devient un pays socialiste et rejoint les pays leaders du tiers-mondisme.

Le Sahara occidental est aujourd’hui la question brûlante entre le Maroc et l’Algérie. Pendant la guerre froide, feu le roi Hassan II a instrumentalisé ce conflit, établissant un parallèle entre le conflit du Sahara occidental et la confrontation entre l’Est et l’Ouest, citant la proximité idéologique de l’Algérie avec l’URSS. D’ailleurs, les deux pays s’étaient déjà engagés dans une guerre ouverte en 1963.

En effet, peu après l’indépendance de l’Algérie, les tensions entre les deux pays se sont accrues. L’irrédentisme marocain, l’absence de frontières claires et la réticence de l’Algérie à reconsidérer les frontières héritées de la période coloniale sont autant de raisons qui ont donné naissance au conflit.

Appelée ‘’La Guerre des Sables’’, cette guerre fait référence à l’attaque de l’armée algérienne contre les troupes marocaines qui a causé la mort de 12 soldats marocains. Le conflit était un théâtre de la guerre froide : L’Algérie était soutenue par l’Égypte et Cuba, tandis que le Maroc était soutenu par les États-Unis. Bien que cette guerre se soit terminée par un cessez-le-feu autorisé par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) sur proposition du président malien Modibo KEÏTA, l’inimitié qui en a résulté est restée un problème qui entrave depuis l’instauration de la paix dans la région.

Rupture des relations diplomatiques

La rupture des relations diplomatiques avec le Maroc, annoncée le 24 août 2021, est intervenue dans un contexte de vulnérabilité pour le régime algérien, qui n’a cessé de dénoncer des complots contre l’Algérie depuis les « révoltes arabes » de 2011. Les événements majeurs de la décennie dans les pays voisins – le changement de régime de Ben Ali en Tunisie, le renversement de Kadhafi en Libye, la déclaration d’indépendance de l’Azawad au Mali, en 2012, et l’intervention française Serval dans ce pays, les attaques de djihadistes contre le site gazier algérien d’Ain Amenas dans le sud en janvier 2013 – sont interprétés comme la preuve d’une volonté de déstabilisation du pays.

Discréditée par son incapacité à faire face à la pandémie de Covid-19 ainsi que par la fureur des incendies qui ont ravagé la Kabylie, l’Algérie a accusé le Maroc, à la stupeur de tout le monde, de complicité dans ces incendies dénoncés comme des « actes hostiles ».

Pour justifier cette nouvelle rupture des relations diplomatiques, Alger énumère une longue liste de griefs, qui remonte à la guerre des Sables de 1963, sur la délimitation de la frontière, puis évoque le conflit du Sahara occidental et termine en dénonçant le danger que représente pour l’Algérie et la région la normalisation des relations entre Israël et le Maroc actée en décembre 2020.

Les autorités algériennes ne voient plus le Maroc comme un rival mais comme un ennemi potentiel, cherchant à déstabiliser un régime déjà fragilisé par une économie mise à mal par la chute du prix du pétrole en 2014 et par une situation politique bloquée depuis l’émergence du Hirak en février 2019, un mouvement pacifique réclamant une transition démocratique.

Aux yeux du régime algérien, il y a le « Hirak béni », celui qui a mis fin aux dérives mafieuses de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), et « le Hirak maudit », celui qui exige un changement de régime et qui serait soutenu selon le régime militaire algérien par les forces « impérialo-sionistes ». L' »Algérie nouvelle », le programme politique et économique du président Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019, est censé répondre aux revendications du « Hirak béni ».

À cet égard, après son élection, le président de la République Abdelmadjid Tebboune a déclaré que « l’authentique mouvement du Hirak béni a sauvé l’Algérie d’une véritable catastrophe, qui a failli provoquer l’effondrement de l’État », soulignant que « les récentes manifestations ont des organisateurs inconnus et n’étaient plus unifiées en termes d’idées, de revendications ou de slogans ».

Alger a dénoncé le 18 août 2021 les ‘’actes hostiles’’ incessants perpétrés par le Maroc contre l’Algérie. La détérioration des relations entre les deux frères maghrébins s’est, en effet, aggravée après le récent rapprochement entre le Maroc et Israël.

Les tensions entre l’Algérie et le Maroc ont atteint leur paroxysme l’été dernier. Le Haut conseil de sécurité (HCS) algérien, organe de concertation entre le Président de la République, l’armée et les services de sécurité, a déclaré le 18 août 2021 dans un communiqué, que  » les actes hostiles incessants perpétrés par le Maroc à l’encontre de l’Algérie, nécessitaient la révision des relations entre les deux pays et l’intensification du contrôle sécuritaire aux frontières occidentales ».

A la frontière terrestre fermée entre les deux pays depuis 1994, et à la guerre diplomatique en cours sur la question du Sahara occidental, se sont ajoutés le cas de l’appel à l’indépendance de la Kabylie ces derniers mois et le rapprochement spectaculaire du Maroc avec Israël.

Les incendies en Algérie ordonnés par Rabat selon la propagande algérienne

Le président Abdelmadjid Tebboune a accusé le Maroc de soutenir l’organisation indépendantiste kabyle MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie), classée depuis mai dernier comme terroriste par le même HCS. Or, c’est au MAK, et à l’organisation Rachad estampillée pro-Hirak, également jugée « terroriste », que le pouvoir algérien a décidé d’attribuer les incendies en Kabylie et dans de nombreuses régions d’Algérie.

Les  » actes hostiles  » du Maroc seraient donc indirectement les incendies criminels qui ont fait 92 morts et des milliers de déplacés dans le pays entre le 9 et le 16 août 2021, même si les preuves matérielles de ces accusations sont bien sûr absentes.

Il faut dire que Rabat, cherchant un contre-feu au soutien d’Alger au Polisario, le mouvement indépendantiste du Sahara occidental, a franchi une  » ligne rouge  » à la mi-juillet en diffusant, via son représentant diplomatique à New York, un rapport évoquant  » le droit à l’autodétermination du peuple kabyle « .

La condamnation véhémente du ministre algérien des Affaires étrangères Ramtane Lamamra s’est alors accompagnée d’une menace tacite sur le risque pour le Maroc de faire face à une revendication séparatiste dans le Rif, une région amazighe/berbérophone du nord du Maroc. Un consensus dissuasif non écrit unissait, le Maroc et l’Algérie, pour ne pas utiliser la Kabylie et le Rif comme extension dans leur conflit sur le Sahara occidental. Aujourd’hui, il faut considérer que ce consensus est mort.

Si le soutien financier du Maroc à la direction du MAK à l’étranger  » ne fait guère de doute  » pour de nombreux dissidents de l’organisation née au lendemain du Printemps noir kabyle de 2001 (126 morts), aucune action d’Alger en soutien au Hirak du Rif n’est encore connue, mais cela pourrait changer aux termes du communiqué du HCS.

Circonstance aggravante dans un tel contexte, la déclaration de Yaïr Lapid, ministre israélien des Affaires étrangères, à Rabat le 12 août 2021, exprimant les « préoccupations » de son pays à l’égard de l’Algérie en raison de sa « proximité avec l’Iran ». A Alger, ce n’est pas loin d’être considéré comme une déclaration de guerre.

C’est d’ailleurs la  » proximité  » du Maroc avec Israël – que l’affaire d’espionnage Pegasus n’a fait que rendre plus probable – qui a alimenté la propagande pro-gouvernementale en Algérie lors des incendies. Cette dernière a notamment évoqué des drones furtifs – il est entendu qu’ils ont été fournis par Israël au Maroc – qui auraient propagé les incendies en Kabylie.

La Kabylie, terre d’Algérie ?

L’ambassadeur et représentant permanent du Maroc auprès des Nations unies à New York, Omar Hilale, a présenté, le 15 juillet 2021, le soutien de l’Algérie à « l’autodétermination » de la région du Sahara occidental comme hypocrite, face à l’Algérie qui refuse des droits similaires à son peuple kabyle. Ces propos, tenus en conclusion d’une déclaration, ont depuis été qualifiés par le ministère algérien des affaires étrangères de « dérive particulièrement dangereuse ».

En effet, lors d’une récente réunion du Mouvement des non-alignés, qui s’est tenue les 13 et 14 juillet, 2021 par vidéoconférence depuis New York, les propos ont fait sensation. L’ambassadeur du Maroc à l’ONU, Omar Hilale, dans une note adressée aux membres de la conférence, semble avoir franchi le Rubicon aux yeux de l’Algérie en déclarant qu’il est favorable à l’autodétermination du « vaillant peuple kabyle », la minorité algérienne de langue tamazight. Faisant référence au discours de Ramtane Lamamra, le nouveau chef de la diplomatie algérienne, lors de la même conférence, il a également déclaré que l’Algérie ne devait pas refuser ce droit au peuple kabyle tout en soutenant l’autodétermination des Sahraouis et des Palestiniens.

Les propos d’Omar Hilale ont immédiatement suscité l’ire des médias et de la classe politique algérienne, toutes tendances confondues, qui ont défendu à l’unisson l’unité territoriale du pays et fustigé la volonté marocaine d’annexer le Sahara occidental par la force. Même le Front des Forces Socialistes (FFS), le plus ancien parti d’opposition en Algérie, rappelle que l’unité de l’Algérie  » est une ligne rouge que nul ne peut franchir sous aucun prétexte « , que  » la Kabylie fait partie intégrante de la terre d’Algérie  » et affirme qu’il s’agit là  » d’une tentative désespérée de porter atteinte à l’unité de l’Algérie et de semer la discorde au sein du peuple algérien uni et fier ».

En l’absence d’une réponse positive et appropriée de Rabat à ces agissements, le ministère algérien des Affaires étrangères a indiqué avoir rappelé son ambassadeur à Rabat  » pour consultation avec effet immédiat  » en attendant de prendre  » d’autres mesures éventuelles en fonction de l’évolution de cette affaire  » et notamment de la position du Maroc sur cette dérive  » particulièrement dangereuse « . Le gouvernement algérien prend cette affaire d’autant plus au sérieux qu’il est fermement opposé à toute velléité d’indépendance de la Kabylie, région amazigho-berbérophone du nord-est de l’Algérie. Le 18 mai 2021, le gouvernement a classé le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), favorable à l’indépendance, comme « organisation terroriste » à l’issue d’une réunion du Haut Conseil de Sécurité (HCS).

Ainsi, le ton monte à nouveau entre les frères nord-africains qui ont historiquement toujours entretenu des relations houleuses. Avec en toile de fond le différend sur le Sahara occidental, les relations entre Alger et Rabat se sont récemment encore détériorées.

Les Algériens, généralement peu réceptifs à la rhétorique belliqueuse des deux régimes, n’ont pas apprécié le rétablissement en décembre 2020 des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël en échange de la reconnaissance par Donald Trump de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

La « révision des relations » évoquée dans le communiqué du HCS risque d’inclure un rétablissement des visas de voyage entre les deux pays et une réduction de la coopération économique à un moment où les deux marchés ont besoin de plus d’opportunités. Dans l’immédiat, elle risque de se matérialiser par le réarmement par Alger du Polisario, qui a déclaré ne plus être concerné par le cessez-le-feu et est en guerre contre la présence marocaine au Sahara occidental depuis novembre 2020.

Pendant ce temps, le MC Oujda, un club de football professionnel dans la ville frontalière avec l’Algérie, vient de recruter l’entraîneur algérien du MC Alger pour la prochaine saison, un signe que les peuples des deux pays ne veulent pas suivre la voie de l’escalade.

La longue histoire du Sahara occidental

Depuis des décennies, l’Algérie et le Maroc s’opposent sur le conflit du Sahara occidental entre les indépendantistes du Front Polisario, qui ont proclamé la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1976 – soutenue par l’Algérie depuis le départ de l’ancienne puissance coloniale espagnole en 1975 – et le Maroc, qui administre et occupe actuellement cette ancienne colonie, la considérant comme une partie intégrante du royaume chérifien. Les tensions entre les deux voisins se sont cristallisées suite à la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël sous l’administration Trump fin 2020, en contrepartie de la reconnaissance par les États-Unis de l’identité marocaine (marocanité) du Sahara occidental, et ce en rupture totale avec une politique vieille de six décennies.

Pour Rabat, le Sahara occidental fait partie intégrante du Maroc. Cependant, l’Algérie considère que le peuple sahraoui doit pouvoir accéder à l’indépendance et soutient le Front Polisario depuis 1975, date à laquelle l’Espagne a cessé d’exercer son autonomie sur la région après des années de colonisation.

La crise du Sahara occidental continue d’empoisonner les relations entre les deux États. Pour Alger, cette question relève de la décolonisation et de la prévalence du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, consacré par les Nations Unies depuis leur création en 1945. Alger appelle donc à l’action des grandes puissances, notamment celles qui disposent d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, pour faire respecter le droit dans cette crise.

La République arabe sahraouie démocratique (RASD), créée en 1976, est soutenue par Alger, qui accepte même d’abriter ses dirigeants et des centaines de milliers de réfugiés sahraouis sur son sol. Pour Rabat, il s’agit de défendre l’intégrité de son territoire.

En réponse, l’Algérie dénonce les manœuvres étrangères visant à la déstabiliser, évoquant une réelle volonté d’attaquer l’Algérie à travers « l’arrivée de l’entité sioniste à ses portes ». Selon Rabat, qui contrôle 80% des ressources naturelles (pêche, phosphate) de cette vaste zone, le Sahara occidental est un « territoire autonome » selon l’ONU, en l’absence d’un règlement définitif du conflit. Or, pour l’instant, toutes les tentatives ont échoué malgré le plan d’autonomie proposé par Rabat et la revendication d’un référendum par le Front Polisario. Preuve de la forte tension autour de cette question, les deux voisins ont fermé leurs frontières en 1994 pour des raisons de sécurité. Cependant, en novembre 2020, suite à la réouverture du poste frontière de Guerguerat avec la Mauritanie, occupé brièvement par les troupes sahraouies, des affrontements ont éclaté entre le royaume chérifien et le Front Polisario, menaçant le cessez-le-feu mis en place en 1991.

Pégasus en Algérie

Selon l’enquête menée par le consortium Forbidden Stories et Amnesty International, environ 6 000 numéros de téléphone algériens – dont certains appartenant à de hauts responsables politiques, militaires et du renseignement, notamment l’actuel ministre des Affaires étrangères Ramtane Lamamra, ainsi que l’actuel et l’ancien chef d’état-major de l’armée – ont été identifiés comme les cibles du logiciel Pegasus, commercialisé par la société israélienne NSO en 2019.

Ces révélations ont suscité une large indignation en Algérie, notamment sur les réseaux sociaux. Le parquet algérien a ouvert une enquête pour « faire la lumière sur la matérialité et l’ampleur de ces crimes qui menacent la paix et la sécurité internationales, ainsi que la sécurité humaine », selon le communiqué officiel d’Alger.

Le gouvernement algérien a exprimé sa « profonde préoccupation » à ce sujet, considérant ces actions comme une violation systématique inadmissible des droits de l’homme et des libertés fondamentales qui constitue également une violation flagrante des principes et normes régissant les relations internationales et attaquant automatiquement le Maroc sans aucune preuve substantielle :

« L’Algérie exprime sa profonde préoccupation quant aux révélations faites par un consortium de plusieurs organes de presse jouissant d’une grande réputation professionnelle et révélant l’utilisation généralisée par les autorités de certains pays, et notamment le Maroc, d’un logiciel espion appelé « Pegasus » pour espionner les responsables et les citoyens algériens, ainsi que les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme dans le monde entier ».

Du côté marocain, Rabat a démenti ces allégations sans fondement et déclaré qu’il s’est engagé à poursuivre le consortium à l’origine de l’enquête pour diffamation devant le tribunal correctionnel de Paris.

Le Maroc et l’Algérie au bord d’une guerre destructrice ?

Il est clair que ni l’Algérie ni le Maroc ne souhaitent un conflit ouvert aux conséquences inévitablement catastrophiques pour les deux pays. Mais l’histoire montre que les Etats n’ont pas toujours le contrôle absolu de leur propre niveau d’agressivité : une escalade d’abord contrôlée peut rapidement dégénérer.

D’autant qu’Alger d’abord, puis Rabat ensuite, se sont lancés dans une course à l’armement – russe pour l’Algérie, occidental pour le Maroc – depuis quinze ans, ce qui n’a pas eu pour vertu de créer un climat plus fraternel entre les deux pays. Et que les carrières des responsables sécuritaires algériens et marocains, dont certains ont été récemment nommés, sont marquées par la question sahraouie et donc par l’antagonisme avec le voisin.

C’est désormais sur le terrain militaire que se déroule cet antagonisme de près de cinquante ans entre les deux frères ennemis. Depuis l’évacuation à la mi-novembre par les forces marocaines du passage de Guerguerat, bloqué depuis plusieurs semaines par les indépendantistes sahraouis, c’est à nouveau, à en croire ces derniers, la guerre entre Rabat et le Polisario bat son plein. Il ne se passe pas une semaine sans que le Front, systématiquement relayé par Algeria Press Service (APS), n’annonce une attaque contre le mur de défense marocain, sans qu’il soit possible de distinguer la part de réalité et d’intoxication.

Pourtant, le Maroc a remporté récemment des succès militaires stupéfiants contre les combattants du Polisario grâce à l’efficacité de ses frappes de drones. Une telle action peut fondamentalement désamorcer la tension entre le Maroc et l’Algérie et faire porter à ce mouvement le poids d’une agressivité croissante dans la région.

Le Maroc et l’Algérie : Quel avenir ?

Les relations entre le Maroc et l’Algérie sont historiquement difficiles et froides. Elles sont caractérisées par une rivalité pour le leadership dans la région, mais aussi par des périodes de tension. Cela s’est d’abord traduit par le différend territorial qui a conduit à l’affrontement entre l’armée algérienne et l’armée royale en 1963 lors de La guerre des sables (1963-1964). Ensuite, ces tensions se sont cristallisées autour du conflit du Sahara occidental suite au soutien d’Alger au Front Polisario, qui revendique l’indépendance du territoire disputé entre le Polisario et le Maroc. Ces tensions ont finalement abouti à la fermeture des frontières terrestres depuis 1994.

Bien entendu, la course au leadership régional reste un motif majeur pour les deux pays. Alger cherche à réaffirmer son poids dans la région après plusieurs années de repli qui avaient laissé la voie libre à l’influence de Rabat aux niveaux régional et international. La stratégie africaine de Rabat lui a permis de développer des relations et des accords commerciaux avec des groupes régionaux tels que la CEDEAO et de tourner certains États africains en sa faveur sur la question du Sahara occidental.

Les accords commerciaux avec l’Union européenne incorporant le territoire contesté sont considérés comme une réussite par Rabat, tant pour sa revendication de l’identité marocaine du Sahara occidental que pour son positionnement en tant que leader régional. Cet activisme diplomatique est susceptible d’irriter Alger et de raviver la compétition entre les deux voisins.

Mais les instabilités régionales, en Libye et au Sahel notamment, exercent une forte pression sur les deux pays, et contribuent également à l’escalade des tensions. L’Algérie et le Maroc sont deux pays pivots de la région Maghreb-Sahel qui sont considérés comme des partenaires clés par les puissances internationales pour assurer la stabilité de la région, lutter contre le terrorisme et endiguer le crime organisé. La montée des tensions entre les deux pays pourrait ternir le tableau aux yeux de la communauté internationale, ou du moins susciter son inquiétude. En effet, ces tensions pourraient entraver la stabilité régionale déjà fragile.

Cependant, même si Alger a choisi l’escalade en refusant de renouveler le contrat gazier et en fermant son espace aérien, ces mesures sont prises avec une certaine retenue. Les deux Etats sont conscients qu’une telle escalade serait mal vue au niveau international. Ils feront donc tout pour éviter la pression de la communauté internationale.

Conclusion : Le mythe du Maghreb

Mais si le mythe d’un Maghreb uni est toujours vivant, il ne recouvre plus les mêmes réalités. Il n’est plus question aujourd’hui d’établir des liens institutionnels entre les trois pays centraux que sont le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, ni même d’abaisser progressivement les frontières. La construction du Maghreb doit désormais être comprise, plus modestement, comme une simple harmonisation d’économies traditionnellement concurrentes, et le développement d’une diplomatie plus cohérente dans un certain nombre de domaines, notamment vis-à-vis de l’Union européenne.

Ramenée à ces proportions réalistes, une telle politique peut sembler réalisable. En somme, il s’agirait d’organiser une coexistence pacifique entre des régimes dissemblables qui ont renoncé – du moins pour le Maroc – à l’idée chimérique d’une sorte d’intégration maghrébine. Mais cette perspective elle-même peut sembler encore trop ambitieuse.

Les relations entre la République socialiste algérienne et la monarchie chérifienne sont loin d’être stabilisées, et l’on ne peut éviter de considérer la paix dans cette région du Maghreb comme une trêve fragile que le moindre incident pourrait remettre en cause. Depuis La Guerre des Sables, rien n’a été réglé entre les deux pays, à l’exception de quelques problèmes dont la solution ne pouvait pas être trop retardée et qui nécessitaient des négociations délicates : comme la délimitation de la zone démilitarisée à la frontière, ou le sort des personnes et des biens des deux côtés qui ont souffert du conflit, ou encore les accords de coopération conclus ou préparés avant la crise et qui n’ont jamais été mis en application.

Pour le dire en un mot, selon les mots de David Pollock, du Washington Institute : « L’Algérie joue une tragicomédie » :

« L’Algérie, à mon avis, joue le rôle principal dans cette tragicomédie. Elle accuse actuellement le Maroc d' »actes hostiles ». Les déclarations officielles et les fuites officieuses d’Alger interprètent cette accusation comme incluant le nouveau soutien marocain, du moins verbalement, aux défenseurs des droits ethniques Amazigh (Kabili) en Algérie ; l’espionnage marocain présumé des politiciens, officiels et citoyens ordinaires algériens ; et l’accueil récent par Rabat du ministre israélien des Affaires étrangères Yair Lapid, qui a utilisé cette plateforme pour critiquer publiquement l’Algérie pour son penchant présumé vers l’Iran et l’axe « radical » dans la région ».

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur Twitter : @Ayurinu

 

à propos de l'auteur
Analyste politique et professeur universitaire spécialisé en anthropologie sociale et politique de la région MENA et en judaïsme marocain.
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