Marie-Laure Susini, Éloge de la corruption

Quand j’ai reçu ce livre, offert par son auteure rencontrée lors d’une réception chez des amis communs, j’ai été un peu troublé, pour la bonne raison que la conception de la corruption que je me faisais en tant que philosophe médiéviste était à des années-lumière de ce qui figurait dans ce livre.

Pour le médiéviste qui vous parle, il y a la génération et la corruption, si chères à Aristote, sinon il y a la déchéance morale des élus, des élites, appelés à gouverner la cité et qui cèdent aux sollicitations de leurs instincts, d’où la trahison des idéaux qu’ils étaient censés servir… D’où l’adjectif corrompu.

Je me saisis donc de l’ouvrage et me plongeai dans sa lecture. J’étais dérouté, je voyais du Georges Orwell partout, ainsi que son ouvrage mondialement connu, 1984. Je ne fus récompensé de mes efforts qu’à partir de la page 41 où l’on renouait enfin avec ce qui me passionne dans la discipline que j’ai choisie d’étudier, la philosophie morale, l’éthique. Et que le philosophe Kant appelle la raison pratique, c’est-à-dire comment j’agis dans la vie quotidienne.

Une expression particulière a immédiatement retenu mon attention, car elle est la traduction exacte d’une expression talmudique, tirée d’un traité qui s’appelle Principes des Pères (Porié Avot) Les sages y énoncent à la manière des stoïciens l’envers des choses, le bien et le mal, la richesse et l’indigence, la vie et la mort, etc… Et c’est là qu’on nous dit ceci : celui qui aime la bonne chère, qui est bien en chair, replet, fera le régal des vers quand il sera porté en terre… Cela m’a rappelé l’émotion éprouvée lorsque mon précepteur juif m’expliqua cela en privé. J’en frémis encore. L’auteure a raison de souligner que notre dislocation après la mort, notre réduction à l’état des éléments de la nature, nous est insupportable, intolérable.

Cette idée de corruption qui va, presque à la même époque, retenir toute l’attention d’un certain Saül de Tarse, devenu saint Paul après sa conversion, est utilisée par les maîtres de l’éthique talmudique qui recommandent d’opter pour lé piété en s’aidant de la manière suivante : si tu veux te conduire moralement, pense à ce que tu vas devenir après ta mort, le grenouillèrent des vers. C’est dire combien cette notion de corruption ou de dégénérescence joue un rôle absolument central dans toute anthropologie de nature religieuse. Elle montre à l’homme ce qui l’attend post mortem.

Dans le mot corruptible, l’être et le devenir coïncident, et l’avenir est contenu dans le présent… Enfin, une phrase claire et profonde qui nous indique où nous allons. En effet, cette corruption qui passionne tant cette médecin-psychiatre et psychanalyste est une sorte de loi d’airain, une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Nul ne peut y échapper. C’est une fatalité, une condition que la nature ou le Dieu créateur a voulu ainsi. Mais on voit qu’ici le champ sémantique ou symbolique de la corruption ou du corruptible s’élargit considérablement. Le sombre avenir de notre être, la décomposition de notre essence, de notre physique prend une autre tournure : on creuse pour découvrir que cette corruption englobe d’autres secteurs, parfois assez inattendus.

Ce vocable et ses dérivés ont changé de sens : quand on dit de quelqu’un qu’il est corrompu ou simplement corruptible, on signifie qu’il est moralement défaillant, qu’il manque à tous ses devoirs pour de l’argent ou des avantages ou des honneurs, on ne pense pas du tout à l’état de désagrégation post mortem… Ce n’est plus la même chose. Si vous traitez vos élus de corrompus vous ne pensez pas à cet état évoqué ci-dessus. Voici une bonne citation qui touche ce changement : Mais le langage nous ramène toujours du corruptible au corrompu, de la corruptibilité naturelle à la corruptibilité mauvaise…

L’auteure cite une idée de saint Paul selon lequel l’homme originaire aurait été créé par-dessus la loi de la corruptibilité universelle ; et n’était le péché dit originel, il serait immortel comme il le fut aux premières lueurs de la Création. C’est très intéressant mais il faut rappeler l’arrière-plan biblique de toute cette affaire.

Un verset du Psaume (51, 5) généralement mal traduit, donne ceci : oui, dans le péché est mon origine et dans la faute ma mère m’a conçu. Mais certaines Bibles catholiques, soucieuses de lire une référence au péché des origines, adoptent la version suivante : Pécheur, ma mère m’a conçu, ce qui fait violence au texte hébraïque originel. Mais il faut se méfier car la théorie de la faute heureuse (felix culpa) accorde à cette faute un certain bonheur : puisque l’humanité est une humanité pécheresse, alors Dieu a envoyé son fils expier par son sacrifice l’inconduite du premier représentant du genre humain. On peut le constater aisément : cette notion de corruption nous mène fort loin, tant ses ramifications sont nombreuses.

Je me suis un peu attardé sur le chapitre consacré aux sorcières qui, sous la torture, finissent par s’auto incriminer pour que cesse enfin la rage de leur tourmenteur lequel se sent investi d’un pouvoir spécial, insensible aux pleurs silencieux des victimes, livrées pieds et poings liés au bûcher. Abandonnées de tous, enfermées dans des cachots sordides, certaines femmes mettent fin à leurs jours en se pendant à l’aide du premier torchon trouvé.

Les chapitres consacrés aux hommes qui firent ou incarnèrent la Révolution apportent des idées nouvelles sur le sujet qui nous occupe. Ce n’est pas par hasard que l’Incorruptible fut qui vous savez et dont je me demande si une simple rue dans nos villes et vos villages porte le nom… Cela me fait penser à un autre cas, plus célèbre encore : aucune rue dans le pays d’Israël ne porte le nom de Spinoza. Le grand philosophe judéo-français Emmanuel Levinas a fait un méchant jeu de mot entre Benedictus et Maledictus… Et dans ces deux contextes, l’Incorruptible et l’Infréquentable, l’idée même de corruption se niche aisément. L’auteure a eu l’heureuse idée de parler de régénération et du verbe régénérer, car c’est peut-être l’antidote de la corruption, au sens moral du terme…

Mais ce livre est très riche et le compte rendu déjà un peu long. Et il me faut dire un mot de l’un des chapitres les plus denses de l’ouvrage, celui consacré à saint Paul, et qui a de vrais accents renaniens. On se souvient de la remarque aigre-douce de Sainte-Beuve lisant les deux volumes de Renan sur l’Apôtre Paul : on dirait que vous avez pris le thé avec lui (Paul)… De son côté, Nietzsche avait porté sur l’Apôtre le jugement suivant : ce n’est pas la religion du Christ que nous avons (le christianisme), c’est la religion de Paul (paulisme). L’auteur du Gai savoir avait dit aussi : il n’y eut qu’un seul chrétien et il est mort sur la croix…

Dans le présent contexte, c’est Paul qui revendique légitimement notre attention ; en parlant d’in-coruption il innove vraiment. Il donne à la question un prolongement théologico-philosophique. Paul veut combler le fossé qui sépare l’homme de son créateur, Lui qui a voulu lui conférer une certaine dignité dont l’homme n’a pas su ou n’a pas voulu se montrer digne. Paul veut aussi croire à la rémission des péchés et surtout du plus grave d’entre eux, ce qui introduit de nouveau une certaine dose de corruption.

Il arrive souvent, même chez des gens plutôt bien informés que l’on attribue exclusivement au christianisme cette notion de péché originel. Certes, sans lui concéder le même rôle central que dans la tradition chrétienne, le judaïsme rabbinique des premiers siècles mentionne ce péché apporté par l’impureté du serpent (zohamat ha-nahash) dont parle le livre de la Genèse dans le récit de la création Contrairement à l’universalisme paulinien qui parle d’une rédemption universelle et d’un salut mondial, le talmud admet cette once de corruption dans la nature humaine et stipule que seul le peuple d’Israël a été lavé de cette souillure lors de la théophanie du Sinaï. On touche de très près ici l’emprise du legs spirituel juif sur l’âme de saint Paul. Le don de la Tora permet au monde tout entier de se purifier, selon la tradition juive.

Esprit tourmenté par cet acte d’insubordination qui a changé la face du monde et le destin de l’humanité dans entièreté, saint Paul ne pouvait pas ne pas s’intéresser à ce problème du rachat du pécheur et, de la rémission du péché. Il en découle une humanité rédimée, régénérée, libérée par la venue du Sauveur. Qui pourrait reprocher à saint Paul de prêcher pour sa paroisse…

C’est un magnifique élan d’espoir qu’il imprime à ses propos sur ce néologisme qu’il a créé (in-corruption), gage d’une résurrection glorieuse et d’une jouvence éternelle. Paul a gardé des traces du messianisme juif qui assigne à l’humanité pensante et croyante des lendemains qui chantent. Il croit, malgré son pessimisme en l’avenir d’une humanité, libérée de tous ses tourments et espérant en un Dieu bon. J’ai trouvé quelques lignes où l’auteur résume clairement le problème :

L’incorruptibilité d’un homme, tout au long de sa vie d’humain, est chose difficile à évaluer, disons que c’est l’image qu’un homme donne de lui-même à la société de son temps ; ou encore l’image idéale d’innocence ou de vertu qu’il se renvoie de lui-même. L’incorruptibilité, cette hypothèse tant qu’elle s’applique à la réalité modeste d’une vie humaine, est imaginaire.

Il m’est difficile de conclure, c’est pourquoi j’ai rendu la parole à l’auteure que je félicite pour ce brillant et dense ouvrage.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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