Marc Knobel, un chercheur inflexible

Marc Knobel, un chercheur inflexible publié par les Etudes du Crif, Paris.

Il faut des êtres inébranlables comme Marc Knobel, qui consacrent une vie à une cause, une dénonciation sans faille : la haine antisémite, tout en sachant que l’horizon du judaïsme n’est pas l’horizon de cette haine, la schizophrénie de cette haine. Il le faut sans doute comme le redit Pierre-André Taguieff dans sa préface à 40 ans d’histoire –  D’une propagande de haine et d’antisémitisme.

Remarquons la longueur de l’étude qui compte 80 pages, un format bien supérieur à la collection. Knobel et Taguieff sont avec Jean-Yves Camus, les historiens spécialisés de cette haine planétaire, issue de l’islam radical, lame de fond qui a créé en France, en Europe et ailleurs ce qu’il est convenu de nommer « l’islamo-gauchisme » avec tout ce qu’il déverse de haine sur nos sociétés occidentales, sur les juifs, sur Israël et leurs alliés.

Il ne suffit pas de protester, moins encore de se plaindre, pour être efficace, comme il ne suffit pas non plus de rajouter une loi contre la haine aux lois existantes, comme l’analyse bien François  Sureau, l’éminent juriste et écrivain, qui démontrait dans Le Monde (17 juin 2019) qu’une nouvelle loi «visant à lutter contre la haine sur Internet» serait impuissante à combattre efficacement ces déferlements de haine sans fondement, et qu’elle était aussi liberticide.

On peut admirer le caractère infatigable de Marc Knobel, même s’il n’est pas le nôtre, qui fait de lui ce traqueur dans toutes les langues en sa possession, à commencer par l’arabe et le français, de chaque expression, de chaque acte de haine antijuive. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, comme il y insiste lui-même, c’est le rapport direct entre le discours anti-occidental, l’antijudaïsme haineux et une soi-disant justification religieuse à partir des sourates du Coran.

Notre guide sur ces chemins de la haine, en analyse les lieux secrets ou les moins soupçonnés comme le football, le rock dont certains groupes de néo-punk, mais aussi des franges occultes de la société comme le satanisme, sans parler des courants hyper connectés avec toutes leurs déclinaisons inimaginables. Ainsi, Marc Knobel cite-t-il dans ses exemples, Andy Merrit, « un jeune fan de quinze ans, de Houston, [qui] tua sa mère pendant qu’il écoutait la chanson Go to Hell (Va en Enfer). » Pourtant, elle n’était pas juive.

Knobel ne fait pas l’économie d’un chapitre sur les librairies les mieux achalandées en « littérature » de la haine. Négationnisme, révisionnisme, mais toute cette mouvance, tous ces sites ne s’en prennent pas qu’aux seuls juifs, ce serait trop simple. Ils prônent le viol, la torture, le meurtre, la haine des Noirs, du christianisme tout autant que du judaïsme. Ils s’en prennent à l’Europe tout entière, aux Etats-Unis, à tous les pays démocratiques, à tous ceux finalement qui leur laissent le liberté de la salir, de la vomir, de la pourfendre. On voit là les signes du nouveau nihilisme.

Ce qui fait de quiconque lit ou écrit un livre, écoute ou compose de la vraie musique,  va au musée, peint, chante ou sculpte, un ennemi à abattre, car la Culture avec un grand C, celle qui apporte la réflexion, la critique, la déconstruction et la reconstruction, les analyses systémiques de nos sociétés, de notre civilisation, celle qui apporte le droit de ne pas être d’accord et d’appeler à la justice, à la raison, est l’ennemie absolue de celles et ceux qui s’en servent aussi pour assouvir leur déraison de vivre et de haïr jusqu’à se tuer eux-mêmes.

Il faudrait dépasser plus largement encore le cadre de cette étude fascinante en soi, qui montre l’inventivité de tant de gens à vouloir haïr et détruire tout ce qui existe, pour montrer que si le judaïsme est dans la ligne de mire de ces déments, c’est bien au-delà des juifs et du judaïsme, le christianisme mais aussi les grandes religions d’Asie, hindouisme et bouddhisme pour prendre les plus célèbres, qui sont dans le viseur de tant de fanatiques d’un islam pourfendeur, destructeur du véritable islam.

Destructeurs et ignorants d’un islam qui engendra des Averroès, des Rûmî, Sohrawardi, tous deux martyrs, ou plus près de nous, un  Taha Hussein, un Mahmoud Darwish et tant d’autres artistes et scientifiques de génie, qui nous ont transmis ce que l’islam avait de plus haut, de plus porteur de beauté et de dialogues.

Marc Knobel aurait de quoi être profondément déprimé, haineux à force d’analyser tant de signes patents de haines nihilistes. Mais non, il incarne la gentillesse, la passion de la vie, de l’amitié, de l’amour.

En conclusion, je voudrais simplement citer une parole d’un avocat célèbre, qui fut l’un des présidents du CRIF les plus emblématiques à partir de 1984, Théo Klein. Il nous mettait en garde, il y a à peine douze ans : « …aujourd’hui, trop de juifs n’existent que par rapport à la Shoah qu’ils n’ont pas vécue, et par rapport à Israël, où ils ne vivent pas. Ni la Shoah ni l’Etat d’Israël ne constituent les fondamentaux de la judéité. » Théo Klein dirait peut-être la même chose aujourd’hui au vu de l’importance portée à cette propagande de haine et d’antisémitisme, qui défigure et rend inaudibles ceux qui en sont les pourvoyeurs. Il faut bien sûr la dénoncer, la stigmatiser, mais il ne faudrait pas se faire paradoxalement leur porte-voix, or c’est aussi l’un des risques.

Mais dire cette vérité n’est pas se fermer les yeux. Il n’est qu’à rappeler les paroles si fortes du Président de la République Emmanuel Macron, le 16 juillet 2017, lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv : « Chasser les ombres du racisme et de l’antisémitisme, c’est ne jamais céder sur cela, c’est ne jamais se satisfaire d’une République gestionnaire, c’est ne jamais faire croire qu’accepter certains propos ce serait bon pour l’unité du pays, ce serait accepter de ne pas rouvrir des plaies. Ne cédez aucun pouce de cette humanité, ne cédez rien parce qu’à chaque fois c’est notre humanité à tous qui est remise en cause. »

Le président de la République et Michael de Saint Cheron – Crédit : Michael de Saint Cheron

Sans être du tout un pauvre fou de rêveur, d’utopiste, je serais de ceux qui voudraient que l’on se fît – si possible – un peu moins l’écho de toute cette haine terrifiante et sans fin, sans être non plus moins vigilants comme l’ont rappelé là Emmanuel Macron ou Florence Parly, il y a tout juste quinze jours au même endroit, pour se consacrer davantage à l’écoute de tous ceux qui, en réponse justement à cette démence sans nom et universelle, autodestructrice assurément, font grandir le dialogue de tant de peuples, de tant de populations persécutées, menacées, ou simplement à l’histoire et à la mémoire vives, avec les juifs. Si les juifs et le judaïsme sont le vecteur de toute cette folie monstrueuse, c’est aussi qu’ils sont un paradigme irréfragable aux yeux de beaucoup plus d’humains et de peuples qu’il n’y paraît.

à propos de l'auteur
Philosophe des religions, membre associé et chercheur affilié au centre d'études HISTARA (section histoire de l'art, des représentations, des pratiques et des cultures administratives dans l'Europe moderne et contemporaine), Ecole Pratique des Hautes Etudes. Auteur de près de trente livres.
Comments