Mansour Abbas ou la ruse de la Raison universelle dans l’Histoire

Mansour Abbas, chef du parti Ra'am, a fait une déclaration à la presse après avoir rencontré le président israélien Reuven Rivlin à la résidence du président à Jérusalem le 5 avril 2021, alors que Rivlin commençait à consulter les dirigeants politiques pour décider à qui confier la tâche de former un nouveau gouvernement après l'annonce des résultats des élections générales du pays il y a quelques jours. Photo par Yonatan Sindel / Flash90
Mansour Abbas, chef du parti Ra'am, a fait une déclaration à la presse après avoir rencontré le président israélien Reuven Rivlin à la résidence du président à Jérusalem le 5 avril 2021, alors que Rivlin commençait à consulter les dirigeants politiques pour décider à qui confier la tâche de former un nouveau gouvernement après l'annonce des résultats des élections générales du pays il y a quelques jours. Photo par Yonatan Sindel / Flash90

Hegel, le maître de la philosophie de l’Histoire, avait impressionné deux philosophes-historiens de grande envergure en France, lesquels se chargèrent d’implanter cette nouvelle approche au cœur de la spéculation philosophique de leur temps, à savoir Victor Cousin et Ernest Renan.

Dans cette nouvelle approche, Hegel avait aussi parlé de la ruse de la Raison universelle dans l’Histoire, un peu comme si un intellect cosmique, préposé au gouvernement des hommes et de notre bas monde était à l’œuvre pour nous tenir le bras ou nous orienter, à notre insu, vers ce qui doit être fait ou advenir, nous donnant l’impression (fausse) que c’était bien là l’objectif que l’on s’était assigné… Un peu comme on parle d’une justice immanente, laquelle n’obéit qu’à elle-même.

C’est un peu ce qui est en train de se produire dans cette démocratie israélienne où le chef d’une fraction parlementaire minime, à peine quatre députés élus, Mansour Abbas, se déclare faiseur de roi, est courtisé de tout côté, alors que précédemment, tous les partis politiques d’Israël, à l’exception du parti Méréts, refusaient de simplement envisager quelque collaboration politique que ce fût.

L’homme politique en question a vraiment brisé un tabou : sans livrer le fond de sa pensée au sujet qui nous occupe, à savoir se ralliera-t-il au Likoud ou à la coalition hétéroclite des partis de gauche, il a choisi de se défaire de ce cadre étroit, pour envisager, non plus qui va gouverner hic et nunc, mais plus largement une intégration volontaire et efficace de toute la communauté arabe d’Israël… Il a donc donné une conférence de presse en hébreu, très suivie par la presse à la fois locale mais aussi étrangère. Et que dit-il dans son discours ?

Que la communauté arabe, forte de 20% de la population totale, souhaite vivre comme ses concitoyens juifs, non plus aux marges de la société mais au cœur même de celle-ci. Pour ceux qui suivent la politique de ce Proche Orient si agité, c’est une révolution  copernicienne de la part des Arabes israéliens. Pour bien mesurer le bond effectué, je rappellerai simplement que vers le milieu des années cinquante, le philosophe Martin Buber, vivant à Jérusalem où il finit ses jours en 1965, avait prié son ami le Premier ministre Lévi Echkol de voter des crédits substantiels pour le développement économique de la Galilée, jadis majoritairement habitée par la population arabe. Il ne semble pas que cette requête ait été suivie d’effet puisque les demandes de Mansour Abbas sont de la même nature que celles de Martin Buber il y a cinquante ans…

Pourquoi parler de ruse de la Raison dans l’Histoire ? Simplement parce que ce que demande ce médecin arabe d’Israël revient tout simplement à exiger que l’on traite ces citoyens israéliens un peu particuliers comme le gouvernement traite les états arabes avec lesquels il a normalisé ses relations. Que la normalisation extérieure soit étendue et élargie aux Arabes de l’intérieur… Or, nul ne s’attendait à cela, cette perspective s’est imposée d’elle-même, comme si la Raison universelle, si chère à Hegel, prenait la direction des opérations et inscrivait à notre agenda ce qui relève d’elle et non pas de nous.

J’ignore ce qui va se produire, j’ai un pressentiment concernant la personnalité qui va former le gouvernement en Israël, mais l’affaire soulevée par Abbas est autrement plus importante puisqu’elle pose une question de fond : peut-on intégrer véritablement 20% de la population de ce pays qui se disait jusqu’à il y a peu qu’elle était les Palestiniens de l’intérieur, c’est-à-dire en langage clair, une branche de ce peuple palestinien en gésine d’une terre… Et voilà comment on est passé d’une simple affaire électorale à une décision vitale pour l’état hébreu ; la disparition programmée de tout terrorisme endogène, ce qui ne veut pas insinuer que tous les Arabes israéliens sont des terroristes en puissance.

C’est donc une cohabitation harmonieuse que prône le leader arabe, tendant la main à ses concitoyens juifs dont il se sentait si éloigné il y a encore peu de temps. Il demande que l’on s’occupe d’assainir la situation dans les lieux de résidence arabe (criminalité, trafic en tout genre, chômage, relâchement des mœurs, etc).

Cet homme est un homme politique, ce qui signifie qu’il a des arrière-pensées de même nature. Certes, il a parlé en hébreu, a tendu la main à la majorité juive du pays, mais il y avait une nappe verte sur son pupitre et un drapeau de même couleur, en lieu et place du drapeau d’Israël dont il se dit le citoyen respectueux… L’accueil en Israël ne fut pas unanime, les uns se déclarant ouverts alors que d’autres recommandent à l’état-major de l’armée de bien étudier la question pour voir s’il ne s’agit pas d’un cheval de Troie…

En fait, ce qui se passe sous nos yeux est un grand changement historique car pour la première fois, un leader palestinien n’évoque pas une seule fois ni d’un seul mot la cause palestinienne, affirme ne se préoccuper que de l’avenir de ses mandants et a osé rompre avec ses camarades de la liste arabe unifiée qui, à cause de lui, ne l’est plus du tout.

Au fond, cet homme a fait un calcul très simple : pourquoi son pays, Israël normaliserait-il ses relations avec les états arabes de la région et pas avec les Arabes vivant dans son territoire ? Comment justifier une normalisation extérieure en négligeant une normalisation intérieure ? Charité bien ordonnée commence par soi-même. Mais au commencement de toute cette affaire, nul ne pouvait prédire qu’on en serait là…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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