Mansour Abbas, l’islamiste israélien qui monte

Mansour Abbas, leader de la Liste arabe unie, également connu sous le nom hébreu Ra'am, faisant une déclaration à Nazareth, Israël, le jeudi 1er avril 2021. (AP Photo/Ariel Schalit)
Mansour Abbas, leader de la Liste arabe unie, également connu sous le nom hébreu Ra'am, faisant une déclaration à Nazareth, Israël, le jeudi 1er avril 2021. (AP Photo/Ariel Schalit)

Personne en Israël ne connaissait Mansour Abbas sauf pour l’avoir vu défiler avec ses trois amis de la Liste Arabe. Netanyahou l’a sorti de l’ombre en lui proposant une place dans son gouvernement pour compenser les voix qui lui manquaient, ouvrant ainsi la boite de Pandore donnant la possibilité à un député arabe de soutenir ou de participer à un gouvernement israélien.

Le Likoud n’en a pas profité et c’est le quatuor Bennett, Lapid, Gantz et Saar qui a trouvé le moyen d’être absous de toute trahison en nommant Abbas ministre délégué au cabinet du Premier ministre, chargé des Affaires arabes. Ce dentiste de formation a montré ses capacités d’expert politique puisqu’il a provoqué un bouleversement de la politique israélienne.

Leader du parti islamiste Raam, il a été le premier homme politique arabe à avoir un réel impact en tant que bon négociateur, bon orateur et député courageux capable de transcender tous ses collègues de la liste unifiée dont les plus connus et les plus actifs, Ayman Odeh et Ahmed Tibi, devenus ringards aux yeux des Arabes. Il a imposé une nouvelle voie dans la politique israélo-arabe.

Il a compris que les deux millions d’Arabes israéliens devaient jouer un rôle plus important dans le pays en tant que citoyens à part entière. La droite avait toujours intérêt à les laisser sur la touche pour ne pas être gêné dans sa politique au sein des Territoires. C’est cette même droite, incapable de constituer une majorité à la Knesset, qui a décidé de courtiser le vote arabe en particulier à Nazareth.

Pendant des années, Benjamin Netanyahou a imprimé l’idée que les citoyens arabes d’Israël ne devaient pas être autorisés à participer au jeu politique. Il les avait accusé de tricherie dans les votes. Mais il avait besoin d’eux. Alors subitement, il a visité des villes et des villages arabes, non prévus à son ordre du jour, sous prétexte de parler du Covid.

Après avoir commencé sa tournée dans les centres de vaccination des villes de Tira et d’Um al-Fahm, il s’est rendu le 14 janvier 2021 à Nazareth, la plus grande ville arabe du pays. Il a rencontré une délégation de maires arabes et leur a annoncé que «dans les prochains jours il publierait un vaste programme de lutte contre la violence et la criminalité dans le secteur arabe, avec un financement important pour le soutenir». Abu Yaïr (le père de Yaïr) avait montré la voie.

Le Likoud avait marqué son opposition à la volonté de Bibi d’attirer Abbas à ses côtés ce qui a poussé le député arabe dans les bras de Naftali Bennett et de Yaïr Lapid. Netanyahou a alors été contraint de revenir à ses antiennes, la vieille accusation selon laquelle le parti Raam est lié au mouvement Hamas.

Mais c’est là qu’intervient l’ascension d’Abbas qui a compris qu’il devait agir dans les négociations budgétaires. Il a monnayé ses sièges au prix le plus fort. Il a obtenu 9,6 milliards$ pour le développement socio-économique des communautés arabes, 800 millions$ pour un plan national sur la criminalité et la violence dans les villages arabes, la création d’une nouvelle ville bédouine dans le Néguev et la reconnaissance de trois villages illégaux que l’État refusait de doter d’une structure de planification et de placer sous juridiction municipale.

Abbas sait exploiter son exposition médiatique comme ce 9 novembre où il s’est donné des galons. En effet, il a rencontré le roi Abdallah de Jordanie, certes avec l’accord du Premier ministre. Il s’est présenté comme le porte-parole des Arabes israéliens et incidemment des Arabes palestiniens. Il a d’ailleurs félicité le roi qui soutient la création d’un État palestinien.

Par ailleurs il a appelé l’administration américaine à faire avancer la réouverture d’un consulat à Jérusalem pour les affaires palestiniennes, malgré l’opposition du gouvernement en affirmant : «les États-Unis ont déjà reconnu Jérusalem comme la capitale d’Israël, il serait donc approprié d’avoir un équilibre. Si cette étape contribue à instaurer la paix, tant mieux». Abbas prenant trop de place, Bennett, accusé par Netanyahou de «brader Israël dans une vente pour cessation de service», a été contraint de préciser qu’Abbas se concentrerait uniquement sur les affaires civiles.

Mais Mansour Abbas reste le principal bénéficiaire des événements de ces dernières semaines car il a amélioré sa position politique à la fois en Israël et auprès des États arabes. Cependant il a donné des arguments à la droite israélienne qui en manquait pour attaquer le gouvernement. Mais, en tant que chef d’un parti islamiste lié aux Frères musulmans, il reste un objet de suspicion pour de nombreux Israéliens juifs. Au moins quatre députés de la Knesset, l’ont qualifié de «partisan de la terreur». Ayelet Shaked évite de le croiser dans les couloirs de la Knesset. Les choses vont presque aussi mal du côté adverse.

La presse palestinienne le décrit régulièrement comme un traître qui a créé un «gouvernement de Vichy» parce qu’il se concentre plutôt sur l’amélioration des conditions pour les citoyens arabes d’Israël proprement dit, en négligeant ceux de Cisjordanie. D’ailleurs il se sent en danger physiquement car, bien qu’il soit profondément pieux, il a cessé d’assister aux sermons à la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem, par crainte pour sa sécurité. Mais il persiste à dire «qu’il est temps de créer une réalité qui fera de nous, citoyens arabes d’Israël, un pont de paix entre les deux peuples».

Dans ses discours il se veut pragmatique et évite tous les sujets qui fâchent comme le terme «occupation».Mansour est né en 1974, le cinquième de onze enfants. Garçon timide, corpulent et bien élevé, il excellait à l’école, même s’il était un peu clown. Durant ses études dentaires, il se lança dans l’étude nocturne du Coran, apprenant plus de six mille versets par cœur. En un an, il était devenu imam dans une mosquée près de chez lui. Son maitre le cheikh Abdullah Nimar Darwish, qui se qualifiait de «soldat de la paix», avait fondé en 1971 le Mouvement islamique en Israël, une ramification idéologique des Frères musulmans.

Après sa libération de prison pour fait de terrorisme en 1984, Darwish avait commencé à prôner la non-violence et à prêcher une interprétation plus tolérante de l’islam. Cela explique certainement le positionnement actuel de Mansour Abbas. Darwish avait alors sa philosophie : «Nous devons vivre dans nos maisons dans un pays auquel nous appartenons depuis le début, c’est maintenant l’État d’Israël. Nous prendrons donc tous nos droits, nous ferons le maximum pour notre communauté et nous n’enfreindrons pas la loi».

À l’Université hébraïque de Jérusalem, il a passé son temps à de l’activisme politique mais, contrairement aux autres militants, il a abordé les problèmes pratiques locaux plutôt que les questions internationales palestiniennes, à savoir les logements et le financement des études pour les étudiants. En 2010, nommé chef adjoint du Mouvement islamique, il a imposé des élections démocratiques tous les quatre ans et a ouvert les rangs à plus de femmes. De ce point de vue, il était l’antithèse du Fatah. Touché par le virus de la politique, il a suivi un programme de maîtrise en sciences politiques à l’Université de Haïfa.

Père de trois enfants, sa femme enseigne l’anglais au lycée local de Maghar, ville à majorité druze où habite Abbas, au nord d’Israël. Alors que les partis de la Liste arabe unie, idéologiquement disparates et très politisés, étaient unis dans leur soutien aux droits des Palestiniens et dans «leur résistance à l’occupation israélienne», Abbas en revanche, se concentrait sur l’aide aux Israéliens arabes pour éviter que les «villages deviennent des camps de réfugiés».

À la Knesset, il préside deux commissions, dédiées au secteur arabe et aux questions de criminalité et de violence, et agit en tant que vice-président. Il reste très impliqué auprès de ses électeurs qu’il visite en permanence ce qui l’éloigne de son domicile. Abbas a fait de l’éradication du crime et de la violence dans les communautés arabes son thème phare.

Il a déclaré la guerre aux soixante mille hommes arabes travaillant pour la mafia, des trafiquants de drogue aux usuriers et aux collecteurs d’argent de protection. Les affiches de campagne d’Abbas comportaient un message en trois mots : «Réaliste. Conservateur. Influenceur». Il peut considérer aujourd’hui qu’il a réalisé sa mission. Son avenir politique et son éventuelle réussite dépendront de la durée de vie du gouvernement israélien actuel.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
Comments