Mansour Abbas et la baleine

Le chef de la Liste arabe unie Mansour Abbas s'exprimant lors d'une session de la Knesset à Jérusalem le dimanche 13 juin 2021. (Photo AP/Ariel Schalit)
Le chef de la Liste arabe unie Mansour Abbas s'exprimant lors d'une session de la Knesset à Jérusalem le dimanche 13 juin 2021. (Photo AP/Ariel Schalit)

Il en rêvait, il l’a fait. Lorsque Mansour Abbas, leader du parti arabe islamo-conservateur Ra’am, répond aux questions d’un journaliste lors de la conférence organisée par le magazine Globes le 21 décembre, il sait parfaitement ce qu’il dit : « L’État d’Israël est né en tant qu’État juif. C’est la décision du peuple juif. Ce serait une erreur que de s’interroger sur l’identité de cet État : il est né juif et le restera. La question maintenant est de déterminer quel est le statut du citoyen arabe dans l’Etat juif d’Israël ».

Il va soulever des oppositions virulentes dans le monde politique arabe. Ses concurrents de la Liste unifiée (Ha Rechima mechoutefet) considèrent ces propos comme une trahison. L’Autorité palestinienne aussi. Au sein de son propre parti, certains s’empressent de préciser qu’ils ne partagent pas ce point de vue et s’en tiennent à la position traditionnelle des formations politiques arabes en Israël : cet Etat ne doit plus être « juif et démocratique » (pour eux, c’est un oxymore), mais devenir « L’Etat de tous ses citoyens ».

On l’aura compris : Mansour Abbas a brisé un tabou. Pourtant, il n’est pas moins arabe que les neuf autres députés qui siègent dans les partis dédiés à la Knesset ; pas moins musulman qu’eux – il le serait même plutôt plus ; pas moins proche de ses cousins de l’autre côté de la Ligne verte (il revendique aussi son identité palestinienne).

Mais Mansour Abbas a une doctrine et une stratégie. La doctrine est claire : pour lui, les Arabes israéliens sont dans le ventre de la baleine depuis 1948, et ils n’en bénéficient pas assez. Dans cet Etat, les Juifs prospèrent, les Arabes aussi, mais moins. Puisque cet Etat est né juif et le restera, il faut s’en accommoder et en tirer autant d’avantages que les Juifs.

La stratégie découle du raisonnement : les partis arabes doivent participer au pouvoir – de droite ou de gauche, peu importe – pourvu qu’il s’engage à lutter contre les discriminations et à donner au principe d’égalité tous ses effets. Et ça marche !

Depuis leur entrée dans la coalition le 13 juin dernier, Mansour Abbas et les siens ont obtenu un budget de 30 milliards de shekels sur cinq ans pour développer les infrastructures et financer des programmes ambitieux dans tous les domaines (éducation, santé, transports …) ; trois localités bédouines vont être légalisées dans le Néguev ; des milliers de foyers occupant des maisons construites sans permis vont être raccordés à l’électricité, etc. Mansour Abbas a fait un pari.

Aux Arabes israéliens, il entend démontrer que dans le ventre de la baleine, on peut perdre son temps en laissant macérer les regrets et les rancœurs. On peut aussi se nourrir des ressources de l’animal. On peut même y réfléchir et préparer l’avenir. Et entrer dans l’Histoire.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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