Mais quel âne voudrait encore manger de ce foin ?

Le président Joe Biden prenant la parole lors d'une réunion avec les législateurs pour discuter du plan d'emploi américain dans le bureau ovale de la Maison Blanche, lundi 12 avril 2021, à Washington. (Photo AP / Patrick Semansky)
Le président Joe Biden prenant la parole lors d'une réunion avec les législateurs pour discuter du plan d'emploi américain dans le bureau ovale de la Maison Blanche, lundi 12 avril 2021, à Washington. (Photo AP / Patrick Semansky)

Réflexions sur la politique iranienne de l’administration de Joe Biden…

Au fond, les Américains ne changeront jamais, tant ils se croient les maîtres du mode, ce qui est encore assez vrai, mais aussi tant ils persistent dans leurs erreurs, pensant naïvement qu’on ne les avait pas compris lors de leur coup d’essai… Alors, ils répliquent, trippliquent, et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement des stocks. Ils ne réussissent pas à tirer les leçons de leurs erreurs passées, entre autres, le Vietnam jadis et aujourd’hui l’Afghanistan.

Me revient à l’esprit une sagace remarque de l’ancien Secrétaire d’Etat Henry Kissinger, né en Allemagne et non aux USA, ce qui expliquerait son indépendance de jugement, et qui s’énonçait à peu près ainsi : tous les présidents US ont voulu changer le monde, mais le président Jimmy Carter se conduit comme s’il l’avait créé…

Magnifique déclaration qui pointe le pacifisme bêlant, marque fabrique des démocrates américains : le monde doit rentrer dans leur moule ; ils tournent le dos au conseil de Platon ; si je ne peux pas changer le monde, je change mon opinion sur le monde… C’est la sagesse même puisque nous sommes venus après lui alors que le monde était là avant, bien avant.

Pourquoi cette sévérité ? Parce que le secrétaire US à la défense, en visite officielle en Israël, a servi à tous de bonnes paroles, n’évoquant jamais le cas épineux de l’Iran ni ses manœuvres nucléaires, se contentant de déclarations vagues sur la sécurité d’Israël et la nécessité de maintenir sa supériorité stratégique dans la région, au motif qu’il est encore entouré de certains Etat qui se sont juré sa perte.

Or, une série de coïncidences, trop nombreuses pour n’être que le fruit du hasard, aurait dû dicter à l’officiel US un tout autre message ; il s’agit de la journée de l’énergie nucléaire en Iran, de la panne mystérieuse du circuit électrique de la plus forte centrale nucléaire du pays et du développement encore peu riche des pourparlers indirects entre Américains et Iraniens…

Le but affiché des USA est de ramener les Iraniens à la table des négociations afin, dit-on, de restaurer le précédent accord de 2015. Or, un âne comprendrait immédiatement que le monde a changé depuis cette année de signature sous le désolant président Barack Obama. Et déjà à ce moment là, les Américains se plaignaient de la lutte ouverte d’Israël contre la signature d’un tel accord, qui ne faisait que remettre à plus tard le règlement de cette épineuse question.

Or, même si les Iraniens revenaient à la table des négociations, ils exigent un accord nec varietur, comme le précédent. Et on ne voit pas par quel moyen autre que la force armée on pourrait les contraindre à admettre ce qu’ils rejettent avec force : à savoir RE-NEGOCIER… Leur raisonnement est simple, voire simpliste : ce sont les USA qui ont quitté l’accord, c’est donc à eux de faire le premier pas (lever toutes les sanctions) et de reprendre l’accord en question sans modification aucune.

Ce raisonnement paraît fondé mais c’est en réalité un sophisme, il est spécieux. Mais ce qui est plus grave, c’est que les USA n’ont pas l’air de le comprendre car ils s’entêtent à négocier des ombres. Comment revenir à la table des négociations sans parler de l’expansionnisme agressif de l’Iran en Syrie, en Irak, au Liban et au Yémen ? Comment ne pas parler des missiles balistiques que développe le pays des Ayatollahs ? Evidemment, l’Iran ne veut pas en entendre parler. Or, c’est exactement la feuille de route des USA qui savent que leurs alliés et amis du Proche Orient ont les yeux rivés sur ce qui passe à Vienne et observent un mutisme absolu, attendant de voir dans quel sens le vent va souffler.

Et là encore les USA se trompent : il se pourrait qu’un jour, les alliés d’hier s’organisent militairement, jugeant que cette dépendance pour leur sécurité intérieure est insupportable. Et par dessus tout, le lien avec Israël n’est plus ce qu’il était il y a encore quelques mois. Visiblement, sans revenir sur les accords, l’administration actuelle a les mêmes traits que celle de Barack Obama qui avait déjà pris ses distances avec le gouvernement de Monsieur Benjamin Netanyahou.

Le même Netanyahou n’a pas hésité, en pleine négociation avec l’Iran, à donner son accord à une action de sabotage des installations nucléaires d’Iran. Si, toutefois, ce sont les Israéliens qui ont fait le coup, ce dont je doute… Ce qui signifie, en clair, que les intérêts des deux pays divergent : les uns veulent poursuivre leurs négociations avec l’Iran à tout pris, les autres veulent empêcher l’arme nucléaire en Iran à tout prix. C’est là que les choses suscitent quelques inquiétudes que la visite du secrétaire américain à la défense n’a guère dissipées. Et si cela continue les USA pourraient sommer Israël de choisir entre deux options, soit les laisser négocier, soit se débrouiller tout seul…

Le président Biden, tout comme son parti démocrate ne réussit pas à comprendre certaines choses ; il méconnait l’impressionnante virtuosité exégétique des Iraniens, passés maîtres dans cet art de la dissimulation, du double langage… Il a affaire à l’essence même de la duplicité. Ce n’est pas la culture US de : a deal is a deal. En gros, quand la parole est donnée, elle l’est vraiment. Ceux qui ont eu affaire à ces Iraniens savent ce qu’il en est. Leurs manoeuvres dilatoires, leur façon de passer du coq à l’âne (c’est bien le cas de le dire)…

Les Iraniens ne discuteront autour d’une table que s’ils sont pris en tenailles par tous ceux auxquels ils font peur… Si les USA voulaient enfin se convertir aux pratiques des relations entre Etats, il leur suffit d’attendre encore un peu et des changements surgiront dans le pays des Mollahs.

Malheureusement, ils lâchent la proie pour l’ombre. Mais quel âne veut encore manger de ce foin ?

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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