Mais pourquoi tant de chiens à Tel Aviv et ailleurs ?

Vingt et une heures à Tel Aviv hier. La nuit est tombée, tôt comme d’habitude dans ce pays du Moyen-Orient. Nous sommes assis à la terrasse d’un restaurant italien sur le boulevard Ben Yehouda, l’un des plus étendus de cette ville.

Le service est un peu long à cette heure d’affluence et les pizzas mettent du temps à arriver sur les tables des dîneurs. Alors je prends mon temps et me livre à mon activité favorite, regarder les gens qui vont et qui viennent, m’arrêter sur leur mode vestimentaire, leurs chaussures, ce qu’ils disent à très haute voix sur leurs portables. Et bien sûr le premier élément qui me frappe par sa récurrence, ce sont les chiens tenus en laisse par leurs maîtres.

Des chiens de toutes races, de toute corpulence, de toutes couleurs de leurs poils. Et tous les âges d’hommes sont représentés, de 10 ans à peine à 80 ans, voire plus. Ce fait m’avait déjà frappé il y a bien longtemps, même ici à Netanya car à Tel Aviv c’est presque une marque de fabrique.

Un exemple qui date seulement d’hier : nous croisons, en remontant de la mer, un homme d’environ 65 ans qui tient en laisse un chien aux poils blancs et au pédigrée recherché. Je dis mon admiration de l’animal en français et voilà que son maître, avocat de son état, réagit et nous renseigne : son chien vient d’un élevage suisse, il l’a acheté à Tel Aviv chez un éleveur, etc.. etc…

Or, tous ceux qui sont familiers de la tradition religieuse juive savent qu’un tel commerce est très mal vu dans la littérature talmudique. Et même aussi, que deux types de dons sont refusés par le Temple de Jérusalem lorsqu’il était debout : l’argent d’une prostituée et le produit de la vente d’un chien…

Et puis, même dans la Bible hébraïque, la tradition écrite, le statut du chien n’est guère enviable. Lors de la sortie d’Egypte, les chiens reçurent l’ordre de rester muets pour ne pas déranger l’exode des Hébreux. On trouve une autre occurrence concernant l’interdiction de consommer le sang d’un animal ; il est dit : tu le verseras au chien comme s’il s’agissait d’eau…

Comme dans les traditions arabo-musulmanes, l’espèce canidé est très mal vue. Ma question est alors la suivante : comment s’explique ce renversement de situation ? A savoir le chien très mal vu dans la tradition ancestrale et depuis quelques années, les Juifs d’Israël, quel que soit leur âge, dépensent des fortunes pour s’entourer de celui qu’on considère comme le meilleur ami de l’homme ? Toujours hier, au restaurant italien sur le boulevard Ben Yehouda, j’ai interrogé la jolie serveuse israélienne sur cette étonnante dilection de ses concitoyens ; elle m’a répondu, c’est le meilleur compagnon de l’homme… Réponse un peu stéréotypée !

Je pense à un simple principe explicatif : la déculturation de la nouvelle génération d’Israéliens qui ignorent presque tout de leur culture religieuse ou nationale. Ils ont moins appris la Bible et ses commentaires, alors que nous, en diaspora, c’était notre seule possibilité d’identification.

Les Français sont le peuple européen qui a le plus d’animaux domestiques à la maison, notamment des chiens ou des chats. Il ne me viendrait jamais à l’idée d’écrire un tel article pour la France. Mais pour le peuple d’Israël, j’avoue que cela constitue une nouveauté de nature culturelle.

Certains sportifs de Tel Aviv font leur jogging vespéral suivi de leur chien. Mais le meilleur, ce qui nous a le plus surpris ma femme et moi, c’est l’inscription suivante, tout près de l’entrée d’un magasin d’alimentation : une barre de fer scellée au mur avec l’inscription anglaise suivante : DOG PARKING…

Unique, absolument unique ! Je savais qu’aux USA, notamment à NY il y a des cliniques de luxe pour chiens, mais ici au cœur de Tel Aviv…

Je n’ai pas eu le temps de demander à un rabbin patenté ce qu’il pensait de cette prédilection pour la gent canine. Mais je peux aisément deviner ses sentiments profonds… Sans chercher à éradiquer cette tendance, il opterait pour sa nette diminution.

Mais paradoxalement, il y a ici à Tel Aviv moins de déjections canines que dans le XVIe arrondissement de Paris. La ville est propre, les haies sont bien taillées et les ordures presque inexistantes dans les rues, sauf lors de grèves des éboueurs.

La seule explication qui me reste au sujet de cette curieuse évolution culturelle, c’est le combat contre la solitude : plus en plus d’hommes, de femmes, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels se sentent seuls.

Un animal de compagnie, c’est comme une dame de compagnie (révérence gardée) ; c’est un être vivant qui vous accueille avec effusion lors de votre retour le soir, après une harassante journée de travail… Vous lui parlez, vous le nourrissez, vous l’emmenez faire sa promenade le soir et au réveil, le matin.

C’est peut-être la raison majeure de cette prédilection pour les chiens à Tel Aviv dont certains coûtent une petite fortune. Mais ceci ne les rend pas sympathiques à la tradition juive. Certes, vous trouvez une nouvelle d’Agnon qui parle du chien Balaq. Mais dans le midrash, lorsque le texte nous décrit le mont du temple dévasté et infesté de bêtes errantes, on ne parle pas de chiens mais de renardeaux (shu’alim hillkhou bo).

Mais ce ne sont toujours pas des chiens errants mais autre chose.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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