Mais où est donc passé le fonds souverain d’Israël ?

Vue de la plate-forme d'extraction du champ gazier israélien Leviathan près de la ville de Césarée, le 31 janvier 2019. (Marc Israel Sellem/POOL)
Vue de la plate-forme d'extraction du champ gazier israélien Leviathan près de la ville de Césarée, le 31 janvier 2019. (Marc Israel Sellem/POOL)

Les dirigeants israéliens répètent inlassablement que la découverte de gaz est une chance pour l’économie du pays. Etrangement, l’Etat n’en profite pas, ou pas encore.

En faisant le choix de privatiser l’exploitation gazière, les gouvernements israéliens de la dernière décennie ont délibérément choisi de favoriser les investisseurs privés aux dépens des citoyens israéliens.

En 2012, le Premier ministre Netanyahou lançait en grande fanfare la création d’un « fonds souverain » destiné à gérer les revenus du gaz : une promesse encore non tenue, presque dix ans après…

A l’exemple de la Norvège, du Qatar ou du Koweït, ce fonds alimenté par les royalties du gaz devrait permettre de subvenir aux besoins de financement futurs, dans le domaine social (comme les retraites) ou économique (comme les infrastructures industrielles).

Récemment, la Knesset s’est saisie du problème, s’étonnant que les prévisions des gouvernements israéliens ne se soient pas réalisées et que le fonds n’existe que sur le papier.

La manne du gaz naturel

Concernant les rentrées fiscales, on est très loin des chiffres avancés il y a dix ans : selon les premières prévisions du gouvernement, la manne du gaz naturel arriverait à hauteur de centaines de milliards de shekels.

Même les prévisions de la Banque d’Israël étaient très optimistes : les experts monétaires estimaient qu’environ 270 milliards de shekels (70 milliards d’euros) se trouveraient dans le fonds d’ici 2030.

Or selon le fisc israélien, les versements à un fonds souverain de toutes les sociétés produisant du gaz naturel ne devraient atteindre que 200 milliards de shekels (50 milliards d’euros) et seulement en 2064…

Aujourd’hui, les prévisions restent très éloignées de la réalité ; durant la dernière décennie, les royalties versées par les sociétés exploitantes représentent seulement 750 millions de shekels – contre 14 milliards de shekels selon les prévisions originelles.

Avec le changement de gouvernement, les Israéliens ont découvert que le fonds souverain promis n’a pas encore été mis en place, faute de recettes suffisantes pour l’alimenter.

Même le premier milliard de shekels nécessaire pour ouvrir le fonds n’a pas encore été atteint ; avec un peu de « chance », ce ne sera que vers la mi-2022 que le fonds sera enfin mis en place.

Privatisation des ressources naturelles

Entretemps, les dirigeants continuent de se vanter du gaz « israélien » ; un abus de langage, car l’Etat n’as pas investi un shekel dans son exploitation.

En fait, le gaz n’a rien d’israélien : il appartient aux sociétés multinationales qui l’extraient du fonds de la mer et le revendent au gouvernement israélien et aux entreprises locales, comme la Compagnie d’Electricité.

En Norvège, par exemple, le gaz est exploité par une société nationale détenue majoritairement par l’Etat ; ce qui permet aux autorités de rester maitres de leurs ressources énergétiques.

En Israël, il est prévu que les sociétés privées doivent d’abord récupérer leurs investissements avant de verser des royalties à l’Etat ; logique, mais elles font des acrobaties financières pour réduire ou retarder le versement de l’impôt, et ça marche…

Un film à succès de 1973 se demandait « Mais où est donc passée la septième compagnie ? » durant la débâcle française de 1940.

Espérons que la gestion des revenus du gaz israélien ne tournera pas à la « débâcle » et ne fera pas l’objet d’un scenario de film…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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