Macron et la banalisation de la Shoah

Le président de la République française, Emmanuel Macron, lors de la cérémonie de dépôt de gerbes lors du cinquième Forum mondial de l'Holocauste au musée commémoratif de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem le 23 janvier 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le président de la République française, Emmanuel Macron, lors de la cérémonie de dépôt de gerbes lors du cinquième Forum mondial de l'Holocauste au musée commémoratif de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem le 23 janvier 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Les confidences d’Emmanuel Macron livrées dans l’avion présidentiel qui le ramenait de Jérusalem sont graves, révoltantes, troublent la mémoire et sèment la zizanie. Faire la comparaison, l’amalgame, entre la guerre d’Algérie et la Shoah banalise fortement le génocide des Juifs et prouve légèreté et un manque flagrant de rigueur historique.

La singularité de la Shoah se distingue non seulement par la dimension quantitative du massacre systématique que dans la désignation des victimes. Des hommes, des femmes et des enfants ont été marqués de l’étoile jaune, déclarés publiquement coupables puis exterminés parce qu’ils étaient nés Juifs.

Les propos de Macron renforcent également l’analogie que font les Palestiniens entre la Nakba de 1948 et la Shoah.

Décidément, le jeune président m’as-tu-vu a probablement la mémoire courte car il emploie une série de mots imprécis comme pour dire grotesquement que l’église Saint-Anne à Jérusalem est « un territoire français ». Il n’existe aucun territoire qui appartient à la France en Israël, les lieux sacrés ne sont que des propriétés privées et non souveraines sur le plan du droit international.

A force de vouloir se distinguer et faire cavalier seul, même sur le chemin de calvaire, triste de constater les nombreuses maladresses, ignorant qu’au Proche-Orient, chaque mot, chaque geste, est important et est toujours passé au crible.

En prononçant des propos irréfléchis, et en attirant l’opinion publique sur des questions politiques, le président Macron provoque la polémique, et surtout minimise l’impact du dernier Forum mondial de la Shoah, en ridiculisant ainsi son propre discours.

Cependant et malgré tout, ce Forum sera marqué dans les annales de l’Histoire comme l’événement diplomatique le plus significatif depuis la création de l’Etat Juif. C’est bien ici, à Jérusalem, dont la France refuse de reconnaitre comme notre capitale, que ce forum exceptionnel fut réuni. Qui aurait imaginé, il y a 75 ans, une réunion mondiale de solidarité avec le peuple juif sur le mont Herzl, nom du lieu du fondateur du sionisme politique ? Voir un long défilé de leaders de la planète venus spécialement d’Allemagne, de Russie, de France, des Etats-Unis, d’Angleterre, d’Espagne, d’Italie et de nombreux autres pays. Qui aurait imaginé un président allemand prononcer à Jérusalem une prière en hébreu ?

Ce Forum renforce donc l’éclatante victoire du sionisme sur tous les antisémites. Désormais, Israël est reconnu de facto comme l’Etat-nation de l’ensemble du peuple juif, Jérusalem sa capitale et celle de la mémoire de la Shoah.

En Europe, la Shoah a été évoquée brièvement juste après la création de l’Etat d’Israël. On nous a expliqué qu’elle fut la cause principale de la fondation de l’Etat juif. En réalité, en affirmant depuis la nuit des temps : « l’an prochain à Jérusalem », les Juifs confirment que le mouvement sioniste existe depuis plus de 2000 ans. Certes, la Shoah a rendu la création d’Israël urgente, obligatoire, vitale et immanente.

La création de l’Etat juif est donc le triomphe de la vie sur la mort, la victoire des prières entendues.

Depuis, les temps ont bien évolué et changé. A l’époque, les Européens, encore troublés et culpabilisés, ont préféré tourner la page furtivement. Les portes du souvenir ont été bouclées à double tour. Personne n’osait franchir les murs d’acier et vérifier les arcanes du monde de l’indifférence, remuer un passé flou et douteux. Derrière le rideau de fer, les camps de la mort gémissaient encore par les cris silencieux des âmes pures et innocentes.

L’Europe rougit de honte et souillée de sang de la guerre devait d’abord se bâtir sur les ruines des camps de concentration et des champs de bataille, et s’unir pour retrouver la paix et la sécurité. La Shoah des Juifs n’était qu’un « épisode de la guerre » et demeurait pour certains,  » l’affaire des Juifs »…

Depuis le procès d’Adolf Eichmann, le monde s’est réveillé de sa torpeur, de son indifférence dormante. Certes, presque tout a été dit et raconté sur la Shoah, et publié avec l’appui de preuves et de documents irréfutables, et pourtant, 75 ans après, on demeure perplexe face à l’hécatombe. Cependant, nul n’a le droit de falsifier les chiffres et les faits, et réécrire l’Histoire. Seuls les historiens et les chercheurs spécialistes de la question peuvent apporter des réponses crédibles.

Aucune explication raisonnable à l’antisémitisme, rien n’explique la Shoah, le but d’exterminer un peuple innocent. L’aveuglement des régimes, la passivité administrative et diplomatique, l’esprit de Munich, ont contribué à l’abandon des Juifs et des victimes.

Certes, l’Etat d’Israël existe et devenu une forte puissance capable de se défendre seule, mais il semble que l’indifférence et le désarroi existent toujours chez les Européens face aux menaces de l’Iran et du terrorisme islamique.

Le président Macron affirmait à Jérusalem avec une certaine naïveté et en traitant de la morale : « nul n’a le droit de convoquer ses morts pour justifier quelque division ou quelque haine contemporaine. Car tous ceux qui sont tombés nous obligent à la vérité, à la mémoire, au dialogue, à l’amitié. »

Quand les Ayatollahs d’Iran déclarent publiquement qu’ils veulent détruire et rayer de la carte l’Etat Juif, comment la France persiste-t-elle à vouloir aveuglement le dialogue et l’amitié avec l’Iran ? N’y-a-t-il pas similitude avec l’époque hitlérienne et l’esprit de Munich ?  Comment aussi ignorer la cruelle idéologie des islamistes contre tous les mécréants, (juifs et chrétiens) et accepter l’apologie du culte de la mort ?

La banalisation de la Shoah est criante. Hélas, triste de constater que le président Macron lui-même semble y contribuer inconsciemment avec des propos démesurés.

N’est-il pas conscient que le mot « holocauste » devient trivial, prononcé trop souvent pour définir toutes sortes de situations dramatiques ou catastrophes ? Que le fléau de l’antisémitisme existe toujours sous différentes formes ? Que certains groupes et mouvements démentent publiquement la Shoah dans des articles et des tribunes y compris en Allemagne ? Ignore-t-il qu’en France, un dirigeant politique avait évoqué un « détail » durant la Guerre.

Aujourd’hui encore, des leaders de grands peuples, membres de la Société des Nations, lancent des appels à la destruction de l’Etat juif. Des chercheurs et des intellectuels contestent la véracité de la Shoah. Des leaders religieux incitent à la haine du Juif et au culte de la mort. Lors des crises financières et économiques mondiales, les antisémites se réveillent et relancent leur vague de haine contre « ceux qui détiennent le pouvoir de l’argent, les banques et les bourses ».

En 2020, les Juifs ne sont-ils pas sur la sellette et des boucs émissaires ?

L’ignorance est aussi totale dans la majorité des pays musulmans et en particulier chez les jeunes qui ont grandi dans le monde de la télévision, des réseaux sociaux et de l’Internet et pour eux la Shoah est liée aux Juifs, à Israël et au conflit israélo-arabe.

C’est clair, le combat contre la bêtise de l’antisémitisme, le boycottage et la délégitimation de l’Etat Juif devrait se poursuivre de plus belle, traduire les discours prononcés à Jérusalem par des actes précis, par des lois sévères et des projets éducatifs, comme d’ailleurs le souhaite Emanuel Macron, afin de redonner espoir aux générations futures en souhaitant, pour eux, un bien meilleur avenir.

Article initialement publié dans : https://jcpa-lecape.org/la-shoah-expliquee-aux-jeunes-de-12-a-60-ans-freddy-eytan/

 

 

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 25 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
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