Ma mère, survivante de la Shoah, a fait de moi un meilleur général

Le chef d’état-major de l’armée israélienne, le lieutenant général Benny Gantz (Crédit : Autorisation de Tsahal.fr)
Le chef d’état-major de l’armée israélienne, le lieutenant général Benny Gantz (Crédit : Autorisation de Tsahal.fr)

Ce texte a été publié le 27 janvier 2021, à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah.

JTA — Je ne pense pas qu’il soit exagéré de dire que 2020 a été l’une des années les plus dures que le monde ait vécu de mémoire récente. En cette journée de Yom HaShoah, je suis amené à réfléchir aux leçons que j’ai apprises de mes parents, tous les deux survivants de la Shoah, et qui m’ont enseigné les capacités au mal et au bien qui existent et cohabitent dans l’esprit humain.

Même en tant que général ayant été témoin – et de près – des ravages de la guerre ou en tant que politicien engagé dans des luttes politiques difficiles, jamais je n’aurais été en mesure d’imaginer la situation à laquelle les Juifs doivent actuellement faire face.

Pendant de nombreuses années, nous avons assisté à la recrudescence de l’antisémitisme paré de ses nombreux atours, de ses nombreux visages et de ses nombreuses formes. Mais rien ne m’avait préparé au moment où j’ai vu ce tee-shirt où étaient inscrits les mots « Camp Auschwitz » au cours de l’insurrection qui a eu lieu au Capitole, le symbole de la démocratie américaine.

Mais, en même temps, voir ces manifestations de haine n’est guère surprenant. L’antisémitisme relève toujours sa tête immonde pendant les périodes de crise. La haine fleurit toujours sur le terreau de l’absence d’amour ; l’obscurité prévaut de la même façon lorsque la lumière disparaît.

C’est une leçon que nous pouvons tirer de l’Histoire de l’Allemagne des années
1930 : Isolée et humiliée, contrainte à afficher sa honte et à porter sur ses épaules le fardeau de la responsabilité de la Première guerre mondiale, souffrant de l’inflation, du chômage et de la pauvreté, la société fracturée allemande s’est tournée vers la violence et la haine, blâmant les Juifs pour ses maux.

Dans un rapport qui a été émis cette semaine par le ministère israélien des Affaires de la Diaspora, nous assistons, en ce début d’année 2021, à une hausse alarmante de l’antisémitisme dans le monde entier. Particulièrement inquiétante est l’importante augmentation des théories du complot qui se répandent comme un cancer et attribuent souvent l’origine des malheurs du monde aux Juifs.

Nous ne devons pas permettre au passé de se répéter. Nous devons comprendre une bonne fois pour toutes que les divisions entraînent les clivages et l’extrémisme qui, à leur tour, engendrent la haine et les violences. Une société fragmentée dont les membres se sentent aliénés et marginalisés est une société prête à frapper ceux qui, selon elle, sont responsables des problèmes qu’elle traverse.
Ma mère avait directement subi les conséquences de l’idéologie de haine nazie au camp de concentration de Bergen-Belsen. Mais après avoir survécu et après avoir reconstruit sa vie en Israël, elle devait toujours s’assurer qu’elle parlait doucement, avec respect, et même avec ceux avec lesquels elle était en désaccord.

Dans toutes les campagnes ou opérations militaires que j’ai pu mener, ma mère m’a toujours demandé si je m’étais souvenu de fournir une aide humanitaire, des médicaments ou de quoi se nourrir aux populations civiles, de l’autre côté. J’imagine qu’elle a dû ressentir beaucoup de fierté lorsqu’elle m’a regardé depuis là-haut, le jour où l’armée israélienne a offert de soigner les blessés de la guerre civile sanglante en Syrie ; elle a peut-être encore été plus fière que le jour où j’avais été promu au rang de général.  Je me souviens de son étreinte, ce jour-là – elle avait souri puis elle m’avait dit calmement : « Maintenant, Général – si tu pouvais avoir la gentillesse de sortir la poubelle, s’il te plaît ».

Elle avait toujours compris la valeur du lien humain et le péril de l’aliénation. Elle avait compris que le tissu humain, dans la société, est précisément ce qui dissuade ceux qui la composent de se tourner vers des idéologies de haine – un moyen de combler le vide.

En observant les évolutions qui surviennent dans le monde d’aujourd’hui, je suis profondément troublé par les divisions politiques et sociales croissantes dans toute l’Europe et aux Etats-Unis et même ici, en Israël, et par les discours haineux sur internet que nous ne connaissons dorénavant que trop bien – et c’est regrettable. Ils représentent les terreaux les plus fertiles de la xénophobie et de l’antisémitisme.

Alors que j’ai eu suffisamment de chance pour prendre la tête de l’establishment de la Défense dans ce miracle que représente l’Etat d’Israël, je sais que je ne connaîtrai pas la paix avant que chaque Juif, ici et ailleurs, ne se sente en sécurité. Et protéger le peuple d’Israël, qui a vécu en minorité opprimée depuis plus de 2 000 ans, sera toujours l’impératif absolu pour le général juif que je suis.

C’est l’héritage qui m’a été laissé par mes parents. Mais je suis conscient du fait que sans action globale pour arrêter les extrémistes et pour mettre un terme à leurs attaques contre les Juifs, nous ne parviendrons pas à venir à bout de cette tendance troublante. Les dirigeants du monde entier doivent immédiatement, et sans compromis, rejeter toute expression d’antisémitisme et d’antisionisme.

Ils doivent aussi simultanément œuvrer à défendre la tolérance et à créer des passerelles entre les communautés. Ces deux efforts doivent aller de pair, afin que nous puissions réellement débarrasser ce monde de l’antisémitisme, du fanatisme et de la haine.

Et tandis que l’esprit de ma mère est toujours aujourd’hui vivace en moi, je me souviens – et je rappelle aux autres – que la haine ne peut engendrer que plus de haine et que l’obscurité ne peut se dissoudre dans l’obscurité. Non, mes amis, il faut un élément beaucoup plus puissant pour éloigner l’obscurité. Il faut de la lumière.

Les points de vue et les opinions exprimées dans cet article sont ceux de l’auteur et ils ne correspondent pas nécessairement aux points de vue de JTA ou de sa maison-mère,  70 Faces Media.

à propos de l'auteur
Ancien général de l'armée israélienne et homme politique, Benny Gantz est Premier ministre suppléant et ministre de la Défense depuis 2020. Il a été le 20e chef d'état-major général des Forces de défense israéliennes de 2011 à 2015 et le 17e Président de la Knesset du 26 mars 2020 au 17 mai 2020.
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