M. le Président… Ne légitimez pas !

Le président israélien Isaac Herzog s'exprime à la conférence Haaretz sur la démocratie à Jaffa, le 9 novembre 2021. Photo d'Avshalom Sassoni/Flash90
Le président israélien Isaac Herzog s'exprime à la conférence Haaretz sur la démocratie à Jaffa, le 9 novembre 2021. Photo d'Avshalom Sassoni/Flash90

La Fête des Lumières, Hanouka, vient de s’achever dans la joie et l’allégresse, à l’ombre cependant d’une crainte sanitaire légitime et d’une appréhension sécuritaire sans doute plus diffuse, qu’elle soit externe (Iran) ou bien interne (Jérusalem).

L’allumage de la première bougie a éclairé une évolution lente et insidieuse qui se manifeste autant en Israël que dans de nombreux pays : le floutage des limites, l’acceptation aujourd’hui de ce qui aurait été récusé hier s’agissant de valeurs et d’éthique.

Le président de l’Etat d’Israël, Isaac Herzog, a décidé d’allumer la première bougie à Hebron. Le premier allumage, qui marque le lancement de la fête, est par définition un événement qui retient l’attention, d’autant plus qu’il s’agissait de la première fois en qualité pour ce président qui n’a pris ses fonctions que depuis juillet 2021. La charge symbolique était donc importante. Elle fut mise au service d’Hébron.

Hébron c’est bien entendu le caveau des patriarches pour les juifs qui abriterait les dépouilles d’Abraham, Isaac, et Jacob et celles de leurs épouses, Sarah, Rebecca et Léa. C’est un lieu indéniablement d’une importance considérable dans l’histoire et la construction de l’identité juive. Mais Hébron n’est pas que cela. Essentielle aussi pour les musulmans, elle abrite la mosquée d’Ibrahim. I. Herzog n’a d’ailleurs pas ignoré cette complexité dans ses propos.

Mais surtout, Hébron reste le visage le plus hideux de l’occupation et de l’humiliation quotidienne des Palestiniens qui vivent ou circulent dans la zone H2 contrôlée par les Israéliens. Le comportement violent, indigne et récurrent de colons jouissant de l’impunité et de la protection de l’armée, a été suffisamment documenté pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir.

En se rendant à Hébron, le président de l’Etat légitime ce que Shalom Akhshav a qualifié de « visage le plus laid du contrôle israélien sur les territoires… Il est inconcevable que le président, qui est censé être une figure unificatrice, choisisse d’allumer une bougie, parmi tous les endroits possibles, dans celui qui est devenu un bastion d’oppression et de violence. »

C’est cela qui est dénoncé par ceux qui se sont opposés à la présence d’Herzog en ce jour à Hébron. Cette opposition, contrairement à ce que d’aucuns ont tenté de faire croire, ne constitue en rien une négation du lien incontestable des Juifs à Hébron.

Elle traduit le refus d’une partie de la classe politique et de la société civile de considérer comme caduques des limites découlant tout à la fois de choix éthiques et politiques. Non, le comportement de colons et les positions de certains politiciens qui continuent de commémorer la disparition de Baruch Goldstein, résident de Kiryat Arba, qui a assassiné 29 musulmans dans la mosquée al-Ibrahimi en 1994, ne sont pas acceptables !

On se souviendra avec une relative nostalgie du temps où les membres du Likud quittaient l’hémicycle de la Knesset lorsque Meïr Kahane y prenait la parole. Aujourd’hui, Itamar Ben-Gvir – inculpé plusieurs fois, notamment pour incitation au racisme et soutien à une organisation terroriste, et qui pendant de nombreuses années a accroché chez lui un portrait de Baruch Goldstein – est député, invité normal et banal sur les plateaux de télévision et aux cérémonies officielles, à Hébron également où il réside et ce, sans avoir fondamentalement modifié son discours.

Flash back… En juillet 1984, lorsque les membres nouvellement élus de la 11e Knesset sont arrivés à la résidence présidentielle à Jérusalem pour consultation, le président de l’époque, un certain Chaim Herzog, a défié la tradition parlementaire et a refusé d’inviter Meir Kahane, le seul représentant du parti juif-suprémaciste Kach, interdit 10 ans plus tard au titre des lois anti-terroristes. Arrivé aux portes de la résidence, il a été informé par les gardes de sécurité qu’il ne serait pas autorisé à entrer. A l’époque, dans la famille Herzog, on avait le sens des limites à ne pas franchir !

Ce floutage des limites a gagné tous les domaines. Il est sans doute l’une des explications de la tolérance à l’égard de la violence des colons, en hausse constante.
Les chiffres des Forces de défense israéliennes, qui n’identifient pas toujours tous les incidents, indiquent qu’en 2020 il y a eu 507 incidents violents de la part des colons, et au premier semestre 2021 on en dénombrait déjà 416. Tolérance et indifférence auxquelles les médias ne sont pas étrangers : il n’y a pratiquement plus de correspondants dans les territoires occupés.

Ils couvrent maintenant « les settlements ». Rien de surprenant donc à ce que les agressions  systématiques récentes, durant la cueillette des olives, aient été peu couvertes. Signe encourageant cependant, la prise de parole du ministre de la Défense condamnant cette violence – il est vrai que les attaques contre les militaires se sont accrues – et des mises en examen plus fréquentes de colons.

Comme on pouvait s’y attendre, tolérer le répréhensible lorsque ce sont les Palestiniens qui sont concernés finit toujours, à un moment ou à un autre, à atteindre le noyau dur : Israël et les Israéliens eux-mêmes. C’est pour cela que les plus clairvoyants des Israéliens, dès le début de l’occupation, appelaient à « se libérer des territoires » car ils avaient conscience du risque de délitement des comportements et des valeurs qui affecterait la société israélienne elle-même.

Un indice parmi d’autres de ce processus sournois hors du champ de l’occupation : les toutes récentes révélations lors du procès de Netanyahu sur les méthodes indignes de la police à l’encontre de Nir Hefetz pour l’amener à témoigner contre l’ancien Premier ministre. On peut être un opposant politique et vouloir la chute de Netanyahu sans considérer que la fin justifie les moyens et que tout est permis à la police quant aux pressions qu’elle peut exercer sur les témoins. Quand on s’est habitué à tolérer des « excès » à l’encontre des Palestiniens, pour de « bonnes raisons » certes, ne risque-t-on pas de finir par tolérer tout excès? Il y a toujours une bonne raison pour cela…

De telles transgressions ne concernent pas uniquement Israël, loin s’en faut. Qu’il s’agisse en France et ailleurs de la montée de l’extrémisme et de l’intolérance, de la banalisation de propos racistes, de l’accès aux médias de ceux qui les propagent, que de régressions, que de petites lâchetés, de compromis devenus compromissions.

Voilà pourquoi, à notre sens, ceux qui en Israël se sont opposés à la légitimation de l’occupation et de la discrimination par le président à l’occasion de Hanouca ont eu raison. Nul doute qu’ils continuerons à se mobiliser afin que le politique ne se dissocie radicalement de l’éthique, même si l’on sait qu’ils ne peuvent se fondre.

Les lumières doivent faire régresser les ténèbres et l’obscurantisme, non leur donner droit de cité.

à propos de l'auteur
Alain Rozenkier, sociologue, est actuellement Président de La Paix Maintenant en France dont il est l'un des fondateurs. Il a vécu au Kibboutz durant un peu moins de 15 ans.
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