L’utopie, voilà l’ennemi !

Nous avons entamé 2020 comme nous avions refermé 2019, entre interrogation, inquiétude et révolte sur la direction que prendra la société du progrès.

Parmi les grandes tendances qui se dégagent des obsessions de celle-ci, on relèvera notamment la cause des femmes, la cause animale et la cause écologique. Trois thèmes qui concernent à peu près tout le monde mais qui ont le don incroyable de diviser autant que les débats sur la religion. Et ce n’est sans doute pas un hasard…

Car à bien y regarder, le point commun de toutes ces causes est de fonctionner sur la base, le substrat d’une utopie. Le néo-féminisme prétend arriver à éradiquer le crime sexuel,[1] les animalistes et végans n’hésitent pas à proclamer qu’un jour glorieux viendra où plus personne ne mangera de viande, quant aux écologistes, ils avancent avec la conviction qu’une humanité en harmonie avec la nature reste possible voire, pour certains, que l’énergie non polluante existe déjà.

Or, si les enjeux de ces trois sujets restent majeurs, on touche là à l’essence de ce qui les pourrit de l’intérieur : la déconnexion d’avec le réel.

À celui qui ne sait pas la prendre pour ce qu’elle est, l’utopie n’est jamais qu’un poison. Elle n’est valable que sous-tendue par l’idée qu’elle est irréalisable, soit quand elle sort du jusqu’au-boutisme et se mue en réflexion critique. À l’inverse, dans un groupe qui croit dur comme fer à ce monde parfait en devenir, le moindre obstacle crée une frustration immense et est à abattre sans ménagement. Celui qui discute, qui n’est pas convaincu (devrait-on dire, « croyant ») freine la progression de la marche du monde et devient donc un ennemi pur et simple. C’est le principe du messianisme lorsque celui-ci devient littéraliste.

L’arrivée du Messie n’est pas une fin en soi

Comme pour à peu près tous les sujets, le judaïsme n’est pas univoque quant à la question messianique. Pour certains, le Messie est une « personne », pour d’autres, il est une idée, un concept, ou tout simplement l’ère qu’il est lui-même censé amener.

En fonction du degré d’orthodoxie, mais aussi de la mouvance interprétative suivie, cette venue doit être plus que recherchée, hâtée, provoquée, quitte à, peut-être, brûler des étapes dans l’intérêt général de la recherche du Bien, ou, au contraire, attendue avec ferveur, en agissant avec dévouement mais sans proaction, celle-ci risquant de nous faire aller « plus vite que la musique ». L’affrontement idéologique majeur généré par la question du sionisme (et admirablement racontée par Chaïm Potok dans son roman « L’Élu ») est, bien entendu, la cristallisation la plus célèbre de ces divergences interprétatives (ceci ne concernant que le monde religieux car le sionisme, en lui-même, ne reposait pas sur cette dimension, mais bien sur un besoin concret et profane).

Probablement imprégnée du gnosticisme (avec son dieu bon et son dieu mauvais), la Kabbale reprend l’idée d’un monde (ou d’un homme) fissuré à réparer. Intervient ici le concept de tikkoun olam : chaque jour, l’homme tente, à sa petite échelle, d’œuvrer à soigner un monde abîmé qui, un jour peut-être, sera guéri. Mais bon nombre de blagues juives tournent en dérision cette attente et rappellent (car il ne faut jamais oublier que derrière chaque blague juive ou presque, il y a, au bas mot, deux heures de cours de Talmud !) que l’arrivée du Messie n’est, paradoxalement, pas une fin en soi mais un rappel d’espérance et d’exigence. Le souci du réel et de sa prise en compte doit habiter toute réflexion sur l’homme et son avenir.

La quête de ce temps béni est, en réalité, ce qui peut rendre n’importe quelle religion totalitaire si le décrochage s’opère d’avec la nature humaine, le palpable et le présent : ce qui est n’importe pas, seul compte ce qui devrait être ou, plus précisément, ce que l’on souhaiterait qu’il soit. Partant de là, l’homme se met à marcher sur la tête, tranchant celle des autres pour honorer celui qui les a tous créés, semant la mort pour rêver d’après-vie, prenant la défense d’un dieu supposé grand et puissant, le rendant par là-même faible et bien petit.

Ainsi, ce concept des temps messianiques, commun à toutes les religions, présente les mêmes forces et faiblesses que le féminisme ou la défense de la nature : il donne un moteur formidable à l’humain pour tendre vers du mieux mais, sans usage de la raison, conduit à des aberrations dans le sein même de ses partisans.

Progrès ou émancipation ?

Voilà, par exemple, des féministes qui en viennent à infantiliser les femmes en lieu et place de les émanciper. On transforme en minorité la moitié de l’humanité, on caractérise le crime commis sur « le sexe faible » et, lorsqu’il est rappelé que la violence conjugale existe dans les couples de femmes, on en revient à la formule magique « c’est la faute au patriarcat » pour nous dire que la demoiselle qui frappe sa conjointe « se comporte comme le ferait un homme hétérosexuel dans une société patriarcale » et qu’elle a juste « intégré des normes culturelles malgré elle ».

Au-delà de la condescendance gravissime de ce type d’argumentation, on ne peut que rester pantois devant un raisonnement aussi délirant. Alors que bien des femmes se démènent pour faire comprendre que, non, elles « ne jouent pas aux messieurs » quand elles en aiment une autre, nos nouvelles révolutionnaires de carton-pâte affirment que lorsqu’elles sont violentes, c’est du mimétisme masculin. On n’arrête pas le progrès.

Comprendre la nature avant de la protéger

Mais la cause animale n’est pas en reste dans la discipline du poirier. Alors que les scandales se multiplient autour du secteur agricole et des conditions d’élevage en Europe, notamment grâce au travail important de L214, la société occidentale prend petit à petit conscience qu’il y a un réel problème dans sa façon de produire et de manger. Il était plus que temps, ajouterons-nous.

Malheureusement, là aussi, la quête du Messie supplante le réel et conduit le militantisme droit dans le mur de la bêtise. Car voilà qu’à plusieurs reprises, des combattants de la cause animale s’en prennent aux bouchers plutôt qu’à la grande distribution (au-delà de la couardise, c’est là faire montre d’un gouffre abyssal dans la compréhension du problème), ou s’introduisent dans les élevages pour en ouvrir les portes et faire sortir des animaux terrifiés, provoquant parfois, de fait, un certain nombre de morts chez les bêtes. Le symbole, nous dira-t-on. Admettons. Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux.

Mais le voyage en absurdie ne s’arrête pas là, puisqu’aujourd’hui, des végans cherchent à rendre leurs chiens et leurs chats végétaliens ! Si la démarche reste viable sur un chien, elle a des conséquences dramatiques lorsqu’elle s’applique sur un chat.

Et en admettant que la science, des protéines synthétiques et une taurine reconstituée, parviennent à maintenir en vie et en bonne santé chiens et, surtout, chats, on se retrouvera toujours devant un constat troublant : pour satisfaire ses ambitions idéologiques, l’être humain reste, quoi qu’il arrive, prêt à faire fléchir la nature et ses lois, et ce, même lorsqu’il prétend œuvrer à sa protection.

Et si l’énergie « verte », ça n’était que du vent ?

Or, justement, en matière de préservation de la planète aussi, on marche sur la tête.

Au gré des marches pour le climat, de la « prise de conscience de l’urgence » et de la canonisation d’une Greta Thunberg qui n’avait « pas d’opinion » sur le vote du traité CETA (on appréciera l’ironie), il est un marché qui a sablé le champagne : l’éolien.

Ah ! Le vent… c’est gratuit, c’est infini, ça ne pollue pas. Et puis, c’est joli, les éoliennes (non). Ça rappelle les petits moulins en plastique à la Mer du Nord, les promenades sur la digue… C’est du bucolique au parfum d’écume, c’est beau ! Sauf que, pour l’heure, malheureusement, l’énergie totalement « verte », ça n’existe pas encore.

À différents égards, l’éolien pourrait être bientôt considéré, lui aussi, comme une catastrophe écologique. On passera ici sur l’aspect esthétique et le fait que des citadins qui barbotent dans leur smog exigent qu’on aille pourrir les campagnes pour les faire ressembler à d’immenses zones industrielles. Mais laisser entendre, à coup de communicants et de slogans, que les jolis moulins gris ne polluent pas est trompeur.

Dans un récent ouvrage, Fabien Bouglé, élu municipal à Versailles et farouche opposant du marché du vent, tente d’alarmer l’opinion publique sur le discours bien rodé et apologétique du capitalisme vert. Il rappelle notamment le recours problématique aux terres rares (notons que ceci concernerait majoritairement les éoliennes en mer), dont l’extraction est, malheureusement, très polluante.

Plus grave encore, les éléments à prélever lors du processus seraient accompagnés de substances radioactives. Dès lors, les zones d’extraction seraient régulièrement irradiées, et avec elles, les êtres vivants qui s’y trouvent.

Mais le bât ne blesse pas que dans la fabrication : une éolienne qui tourne fait également des dégâts sur la faune, comme le rappelle l’ASBL Natagora, qui plaide pour une réflexion approfondie quant aux zones d’installation des parcs. Chocs mortels avec les pales pour les rapaces et les chauves-souris, hémorragies pulmonaires pour ces dernières, la cohabitation entre ces tours de métal et la faune est plus que problématique.

Enfin, rappelons qu’il est extrêmement difficile, voire impossible, de recycler les pales en question, notamment en raison de la présence, dans leur composition, de fibres de verre ou de fibres de carbone.[2]

Pour résumer, nous nous retrouvons ici face à trois cas d’aveuglement idéologique provoqué par un utopisme tous azimuts. Le militant a un rêve, et il le veut réalité. C’est grisant, galvanisant de s’entendre dire que la solution est là, sous notre nez et qu’avec un peu de courage, de bonne volonté et de piété, un monde nouveau s’éveillera demain. Mais c’est, bien entendu, un leurre.

Alors, que faire ? S’abonner au fatalisme ? Non, bien sûr. Mais, dans le monde « laïc » comme dans le monde cultuel, on peut être homme de foi et homme de raison.

Le fantasme de l’Éden perdu

Défendre les femmes ne peut se faire qu’en les responsabilisant au même titre que leurs homologues masculins, tout en acceptant l’ambivalence, la faillibilité de l’être humain, et en se défaisant de la vision rousseauiste d’un Homme pur à l’état de nature, qui aurait été corrompu par sa culture.

Défendre les animaux implique de comprendre la part de responsabilité de la production de masse dans les drames qui se jouent aujourd’hui et de ne pas, à notre tour, vouloir systématiquement changer la nature au gré de nos dogmes.

Et enfin, protéger l’environnement et le climat ne pourra se faire qu’en cessant de rêver à une solution miracle qui nous permettrait de continuer à consommer toujours plus, toujours moins cher et de toujours plus loin, le tout sans polluer, grâce à une nouvelle énergie miracle supposément propre qui n’est rien de plus qu’un nouveau marché lucratif.

Ces trois causes cruciales vivront un tournant décisif en sortant de leur plus grand handicap, celui de tout récit religieux : le fantasme de l’Éden perdu. Celui où hommes et (ou) femmes s’aimaient tout en tendresse et pureté, celui où tout le règne animal (sapiens compris) ne mangeait que fruits et légumes, celui où l’être humain n’avait aucun impact sur son environnement.

Prendre pour cap la perfectibilité de l’humanité implique de la savoir imparfaite pour longtemps. Ce n’est pas très sexy, on en conviendra, mais, à la façon d’un homme pieu qui tente, à son petit niveau de réparer, jour après jour, les petites meurtrissures du monde en sachant que le « Grand Demain » est une image, il nous faut penser nos problèmes de société en nous défaisant une fois pour toutes de nos réflexes de guerres saintes. Les lendemains chantants resteront dans la liturgie et le monde des hommes restera celui du travail et de la lutte. À nous de faire en sorte que cette dernière garde sens.

[1] Pour une réflexion à contre-courant, subtile et nuancée sur la question des violences sexuelles et du mouvement Me Too, lire le remarquable ouvrage d’Eugénie Bastié, Le Porc Émissaire : Terreur ou contre-révolution, aux éditions du Cerf, Paris, 2018.

[2] Pour retrouver et approfondir la question des dérives précitées ici du marché de l’éolien, ainsi que ses implications économiques, politiques et écologiques, se plonger dans l’ouvrage interpellant de Fabien Bouglé, Éoliennes : La face noire de la transition écologique, aux éditions du Rocher, Monaco, 2019.

à propos de l'auteur
Née en 1988 à Bruxelles, Sarah Borensztein est titulaire d'un Bachelier en Journalisme et Communication, ainsi que d'un Master en "Sciences des religions et de la laïcité", diplômes obtenus à l'Université Libre de Bruxelles.
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