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L’un des échecs majeurs du sionisme

Des Juifs ultra-orthodoxes brandissent des pancartes et dansent pour protester contre la conscription dans l'armée israélienne, à Jérusalem, le 30 octobre 2025. (Crédit : Fadel SENNA / AFP)
Photo publiée par The Times of Israel où des religieux orthodoxes manifestent contre leur incorporation dans Tsahal. Sur l'une des pancartes brandies par l'un des manifestants, on peut lire: nous mourrons mais nous ne nous mobiliserons pas.

Les ressorts originels du sionisme

Pour apprécier ce qu’a été le sionisme au moment de son apparition sur la scène politique au début du XXe siècle, il faut bien s’imprégner de ce qu’était la condition juive à cette période. Il y avait les figures les plus connues du monde juif telles S. Freud, A. Einstein, L. Trotski, M. Proust, G. Mahler, A. Modigliani, L. Blum, les Rothschild et tant d’autres écrivains, artistes, scientifiques, entrepreneurs ou hommes politiques, mais ces destins individuels exceptionnels étaient comme des arbres cachant des forêts.

Depuis des siècles, le gros des masses juives vivaient misérablement dans les shtetls d’Europe de l’Est ou dans les mellahs ou hara des métropoles arabes, dans des conditions de citoyens de seconde zone, en proie à des éruptions de violence contre eux qu’ils avaient fini par considérer comme leur funeste destin.

Accusés de déicide dans les pays chrétiens, assujettis à des discriminations diverses et variées dans les pays musulmans[1], considérés partout et de plus en plus comme comptables des maux des sociétés dans lesquelles ils s’étaient établis, les Juifs vivaient en vase clos dans une atmosphère de fatalité qu’ils tentaient de conjurer par une immersion totale dans les pratiques religieuses[2].

Du côté de l’Europe Centrale et de l’Europe de l’Est, le printemps des peuples de 1848 a cependant amorcé une timide remise en question de ces environnements sociaux figés et sclérosés, imperméables aux soubresauts qui agitaient les sociétés qui les entouraient.

C’est cette combinaison d’espoirs de jours meilleurs, incarnés par les mouvements révolutionnaires émergents, couplés à la persistance de pogroms devenus de plus en plus insupportables qui, à la fin du XIXe siècle, fit prendre conscience à une partie des Juifs qu’il n’était plus possible de vivre dans ces conditions. Trois classes de solutions furent alors envisagées pour sortir de cette situation d’opprimés :

  • Placer leurs espoirs dans une évolution des sociétés vers un monde meilleur où l’antisémitisme serait progressivement amené à disparaître ou à s’amoindrir

Cette tendance s’est entre autres incarnée dans le Bund, mouvement révolutionnaire d’inspiration socialiste qui a connu ses heures de gloire dans les années 1900-1940. Il est peu de dire que l’Histoire leur a donné tort, la Shoah ayant englouti tout cet univers, et bien d’autres encore, dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale.

  • Émigrer vers des terres plus prospères que l’on espérait également plus clémentes vis-à-vis des minorités

Ce fut le choix de dizaines de millions d’Européens pauvres auxquels se sont joints de très nombreux Juifs. Ceux-ci ont émigré en masse, principalement vers l’Europe occidentale et les Amériques. Lorsque l’antisémitisme a sévi dans ces pays de destination, ce fut le retour à la case départ, avec quand même pour une partie d’entre eux la grande pauvreté en moins et une éducation décente en plus. Lorsque cet antisémitisme a reculé, ce fut pour beaucoup d’autres une intégration voire une assimilation plus ou moins apaisée dans les sociétés d’accueil.

  • Revendiquer pour les Juifs le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

Et ce au même titre que n’importe quelle autre nation de la planète après avoir jugé constaté que l’assimilation était une impasse du fait d’un antisémitisme qui ne désarmait pas. Pour ce faire, il importait de se rassembler dans un mouvement politique en vue de créer un État souverain où les Juifs pourraient retrouver une existence en tant que peuple et une vie que l’on espérait plus sereine en tant qu’individus. De la fin du XIX siècle jusqu’à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, ce fut le choix du sionisme pour une infime minorité[3].

Depuis, le sionisme a été assimilé à ce projet de création d’un État des Juifs, avec les différentes péripéties qui ont entouré cette entreprise

Mais en réalité, cette démarche de construire un État n’était qu’un moyen, l’objectif ultime restant de transformer la vie des communautés qui était perçue par les militants sionistes comme devant être complètement refondée pour permettre aux individus de s’insérer harmonieusement dans la communauté des nations, dans une démarche de progrès.

Bien sûr, l’antisémitisme qui sévissait partout où les Juifs étaient établis a été le premier moteur de cette quête de refuge et de cette volonté de transformation de fond en comble, mais pas seulement. En effet, beaucoup de jeunes sionistes étaient également révoltés par la manière dont les masses juives se comportaient.

  • Une foi inébranlable dans la religion et la tradition qui restaient leur unique boussole dans leur vie quotidienne, indépendamment des avancées sociales ou scientifiques du monde qui les entourait.
  • Un sentiment omniprésent de fatalité qui conduisait les ouailles à penser que les épreuves qu’ils traversaient étaient par construction le résultat de la volonté divine, et qu’il était de leur devoir de respecter celle-ci. Avec le corollaire qu’il n’était donc pas nécessaire de s’investir dans une démarche active pour reprendre son destin en main car, selon cette tournure d’esprit, seule l’adhérence la plus étroite possible à la Halakha a le pouvoir d’alléger le fardeau de la condition juive[4].

Le très beau film « SHTTL » d’Ady Walter restitue bien cette atmosphère étouffante qui régnait dans ces communautés juives à la veille de l’invasion de la Russie par la Wehrmacht en 1941 : dans un tel shtetl d’Ukraine travaillé par ces trois courants qu’étaient les masses hassidiques traditionnelles et majoritaires, les révolutionnaires socialistes et les militants sionistes, un jeune Juif ayant fui son milieu social d’origine revient quelques jours au shtetl, en Juin 1941, pour retrouver sa bien aimée, avant que tous ne se fassent surprendre par les barbares nazis.

Le bilan contrasté du sionisme

Lorsque certains tentent de dresser un bilan du sionisme, ils font valoir les innombrables succès d’Israël dans tous les domaines. En près de 80 années, le constat des réussites est effectivement sans appel :

  • renaissance de la langue hébraïque qui est désormais vivante et vibrante[5],
  • une économie prospère[6],
  • une armée aguerrie capable d’affronter tous les défis,
  • une communauté scientifique très active dans tous les domaines,
  • une agriculture à la pointe du progrès,
  • une industrie florissante,
  • un secteur High Tech très dynamique,
  • un monde artistique en effervescence…

Cela est d’autant plus impressionnant lorsque l’on compare Israël avec les nombreux autres pays qui ont acquis leur indépendance à la même époque et qui, pour la plupart, sont des États en grandes difficultés : Pakistan, pays africains ou arabes, quelques pays de l’Asie du Sud-Est, Afghanistan, etc. Et contrairement à certains d’entre eux, Israël ne bénéficie pas de ressources naturelles qui auraient permis un tel envol.

Mais encore une fois, si faire valoir toutes ces réussites consacre le bien-fondé et la pertinence du volet étatique du projet sioniste, l’ambition était à l’origine bien plus large, puisqu’elle visait à transformer le peuple juif et à le sortir du carcan oppressif dans lequel il vivait ; carcan extérieur du fait d’un antisémitisme toujours virulent, mais aussi carcan intérieur nourri par une foi aveugle qui dépossédait les individus du contrôle de leur vie.

Ce mental qui prévalait dans les communautés peut se résumer dans l’expression : « Un problème ? Dieu y pourvoira » ; avec un sous-titre qui peut se lire : « Il n’est donc pas forcément utile de s’activer pour y faire face et le traiter ».

Quelques attributs caractérisaient cette volonté de sortir d’une atmosphère devenue insupportable aux yeux des jeunes militants sionistes, qu’ils soient d’ailleurs de droite ou de gauche :

  • Tout en reconnaissant le riche héritage de la culture juive, ne plus faire reposer celui-ci sur la seule composante religieuse qui freinait une évolution jugée salutaire.
  • En finir avec cette attitude invivable de fatalité où le destin des individus ne dépendait que de la volonté divine, avec peu de prises des personnes sur leur vie quotidienne.
  • S’éloigner d’un quotidien où ce qui était valorisé était la conformité à des pratiques ancestrales au dépens d’activités plus terre à terre et d’un cursus éducatif plus en phase avec la marche du monde.
  • Redonner aux Juifs une certaine fierté acquise par le travail et ses résultats, au détriment d’un pilpoul talmudique omniprésent jugé vain, futile et hors sol.

Toute ces ambitions de renaissance et de rédemption se sont fondues dans ce projet sioniste de recréer de fond en comble une société nouvelle à partir de zéro, projet qui avait également une ambition, probablement prétentieuse mais honorable tout de même : faire de cette nouvelle entité une « lumière parmi les nations ».

Un siècle plus tard, au-delà de la création de l’État d’Israël et de tous les exploits accomplis par les immigrants, avec cependant un prix à payer très lourd en termes de génération(s) perdue(s), comment apprécier le bilan de cette ambition de transformation sociale de tout un peuple ? Dans une telle évaluation, il convient de distinguer deux périodes.

Les périodes socialiste et libérale

La période socialiste s’étend du début du XXe siècle à la fin des années 1970. Cette borne n’est pas une date fixe où l’on pourrait clairement distinguer un avant et un après, mais posons que la guerre de Kippour et les élections de 1977 qui ont permis à Menahem Begin d’accéder au pouvoir sont des marqueurs forts qui délimitent bien les deux états d’esprit distincts qui animent ces deux périodes.

  • D’un côté une forte tendance socialiste qui a permis de créer les infrastructures de l’État, avec également le développement d’un ethos israélien qui s’est souvent opposé à l’ethos proprement juif, avec parfois le déni de ce dernier voire un certain mépris de tout ce qui s’y rattachait : typiquement, le rejet de la langue Yiddish et de ce mental fataliste qui avait conduit une partie des Juifs d’Europe à se laisser conduire à l’abattoir sans résistance, du moins le pensait-on.
  • D’un autre côté, une tendance libérale qui a permis le développement de secteurs importants de l’économie, avec la prospérité pour certains individus. Le tout accompagné d’une approche de ruissellement qui a globalement été intégrée par l’ensemble de la population – quand bien même le débit de ce ruissellement reste relativement faible, un euphémisme ! Le tout accompagné par un retour vers le religieux lorsque les idéaux socialistes des origines se sont dissous dans une réalité humaine que l’on avait cru pouvoir modeler.

Pour faire très court, cette première période travailliste a plutôt favorisé le collectif au détriment des individus, alors que la seconde a plutôt fait l’inverse, soit favoriser les entreprises individuelles au détriment du collectif.

Les modes de vie des dirigeants symbolisent bien ces deux périodes : les caractères autoritaires et très marqués idéologiquement d’un Ben Gourion ou d’une Golda Meir, qui vivaient de manière relativement ascétique, face à l’opportunisme politique et au luxe dans lequel ont vécu les dirigeants qui ont suivi, même si ces derniers ont ouvert la société israélienne qui restait auparavant refermée sur elle-même[7].

Quant au peuple, celui-ci a évolué de manière inattendue

Contrairement à ce qui était anticipé, la vie en vase clos du shtetl est réapparue en force dans la société israélienne. Par une curieuse ironie du destin, tout ce contre quoi le sionisme originel s’était élevé s’est progressivement réinstallé en Israël, abusant un système politique divisé et toujours très sensible à des chantages politiques intolérables.

Dans une société fracturée sur nombre de sujets, l’appoint des voix des députés Haredim au Parlement est souvent apparu indispensable, appoint qu’ils ont fait payer au prix fort en termes de support financier et d’éducation sectaire. En bout de chaîne, des générations entières d’orthodoxes non seulement ne participent pas à la défense du pays mais sont également dépendantes des contribuables israéliens pour leur survie au quotidien.

À l’image des autres démocraties de la planète, la vague populiste qui submerge le monde occidental s’est également invitée dans la société israélienne, avec l’arrivée de députés qui sont la honte de tout ce qui compte dans les mondes israéliens et juifs : corruption, vulgarité, niveau abyssal des débats, népotisme rampant, incompétence crasse, priorité au parti et à son dirigeant, etc.

On ne compte plus les frasques des D. Amselem, M. Regev, T. Gotlieb, I. Ben Gvir, S. Karhi, O. Strook, B. Smotrish, A. Maoz, etc. dont les personnalités contrastent avec celles des figures politiques israéliennes d’antan, dont l’idéologie était sans doute très rigide mais qui savaient inspirer le respect et qui surtout avaient le sens de l’État : B. Gourion, A. Eban, L. Eshkol, I. Rabin, S. Peres, P. Sapir, M. Begin, D. Merridor, R. Rivlin, etc.

Profitant de la détresse de nombre d’Israéliens face aux multiples tragédies que le pays a dû affronter, les religieux ont su apporter des récits à des questionnements spirituels et des quêtes de sens, alors que les laïcs n’ont pu opposer que des interrogations sans réponse claire et précise.

La fameuse boutade « Qu’est-ce qu’être juif pour un non croyant ? C’est se demander qu’est-ce qu’être juif !  » illustre bien la vacuité du discours athée dès lors qu’il s’agit de circonscrire son identité. Et la nature ayant horreur du vide, beaucoup d’Israéliens se sont engouffrés dans des impasses intellectuelles consistant à préférer des réponses factices mais rassurantes à des non réponses qui traduisent un certain désarroi.

Retour en arrière ?

Avec ce retour du religieux et du pouvoir des rabbins, l’État d’Israël donne l’impression de revenir en arrière sur les acquis du sionisme originel, dont l’un des objectifs était justement de s’affranchir du joug des pratiques religieuses pour propulser le peuple juif dans la modernité, tout en se donnant les moyens de ne plus subir un antisémitisme pervers. Couplé à un populisme montant, ce mélange détonnant du retour vers un archaïsme religieux associé à un embrigadement dans un parti sans aucune ossature idéologique autre que la fidélité à un chef, est la caractéristique de la majorité politique actuelle en Israël.

D’ailleurs, nombre d’immigrants qui sont venus en Israël par idéologie et qui y ont fait leur vie se désolent de ce que ce pays devient. Les projections démographiques d’une population orthodoxe en pleine croissance, et qui en matière d’enfants semble donner la priorité à la quantité plutôt qu’à la qualité, ne les rassurent pas du tout. À l’automne de leur vie, beaucoup de ces immigrants sont en proie à des interrogations existentielles :

Compte tenu des tendances que l’on discerne aujourd’hui en Israël, tant d’un point de vue social que politique, si c’était à refaire…

Il est triste de constater que parmi ces personnes qui ont choisi de construire leur vie dans ce pays, certaines encouragent leurs enfants à quitter le navire tant ce qu’ils y voient aujourd’hui les horrifie. Soit le retour d’une grande partie de la population vers un mode de vie contre lequel le sionisme s’est si justement élevé, retour qui signe l’un des échecs majeurs du sionisme.

[1] Au même titre d’ailleurs que quasiment toutes les communautés non musulmanes qui étaient soumises à un impôt supplémentaire qui leur était spécifique et pù certaines professions leur étaient interdites. Cette situation était assortie de beaucoup d’autres discriminations sociales parmi lesquelles l’interdiction de monter à cheval, de porter une arme ou de faire construire des édifices religieux.

[2] Ces comportements, faisant intervenir une obsession des pratiques religieuses à l’exclusion de toute autre considération, ont été mis en lumière dans le fameux poème de Nahman Bialik Dans la ville du massacre : celui-ci dénonçait l’attitude des Hassidim lors des deux pogroms de Kichinev de 1903 où des femmes avaient été violées de manière abominable. Alors que ces mêmes Hassidim n’avaient rien pu faire pendant que ces viols se déroulaient, l’une de leurs préoccupations du jour d’après était de déterminer si leurs épouses étaient encore suffisamment « pures » pour continuer à entretenir des relations physiques avec elles.

[3] Il importe de noter que le monde juif religieux de cette première moitié du XXe siècle était alors farouchement opposé au sionisme, pour des raisons tant idéologiques que sociales : d’une part il était considéré que le retour vers la Terre Sainte ne pourrait advenir qu’à la venue du Messie et que rien ne devait être entrepris avant cette échéance, et d’autre part, et peut-être surtout, les dirigeants des communautés craignaient que le sionisme ne dissolve un mode de vie qu’ils ne voulaient surtout pas voir évoluer.

[4] Aujourd’hui, certains cercles juifs religieux extrémistes considèrent même que la Shoah est imputable aux Juifs eux-mêmes et serait une punition divine pour s’être trop éloignés des pratiques religieuses. Une idée quelque part proche de celle de certains antisémites qui consiste à blâmer les victimes du sort qui les a frappées, exonérant ainsi les vrais assassins qui n’auraient été qu’un instrument de cette colère divine. Une honte absolue pour les partisans de telles interprétations.

[5] Un tel phénomène de résurrection d’une langue morte en langue vivante, aujourd’hui parlée par des millions de locuteurs et qui de surcroît bénéficie d’une littérature très riche, est sans équivalent dans l’Histoire.

[6] Avec cependant des inégalités très grandes entre différentes couches de la population.

[7] Du moins jusqu’au dernier gouvernement de 2022, qui a amorcé un net retour en arrière.

à propos de l'auteur
Franco-Israélien né à Paris (France) en 1954, David Musnik vit en France avec un passage de plusieurs années en Israël dans les années 1970’s. Diplômé du Technion en 1977 dans la faculté "Electrical Engineering", puis mobilisé dans Tsahal pendant presque 3 années. Informaticien retraité spécialisé dans l’ingénierie documentaire.
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