L’ultime action d’éclat de Réouven Rivlin

Le président Reuven Rivlin déposant son bulletin de vote dans un bureau de vote à Jérusalem, lors des élections à la Knesset, le 23 mars 2021. Photo d'Olivier Fitoussi / Flash90
Le président Reuven Rivlin déposant son bulletin de vote dans un bureau de vote à Jérusalem, lors des élections à la Knesset, le 23 mars 2021. Photo d'Olivier Fitoussi / Flash90
Le président Réouven Rivlin n’était pas le candidat de Benjamin Netanyahou au poste de président de l’État. Le premier ministre avait tout fait pour s’y opposer, donnant à l’élection présidentielle une tournure très politique en raison d’un système qui veut que le président d’Israël soit élu par les députés de la Knesset, ne laissant aucune marge pour innover.
À l’issue d’un scrutin à deux tours, Réouven Rivlin avait été élu par 63 voix contre 53 face à son rival centriste Meir Sheetrit. Certes la présidence de l’État d’Israël est une fonction purement honorifique et, comme le disait le général de Gaulle, le président en Israël est chargé «d’inaugurer les chrysanthèmes».

Son rôle est uniquement représentatif et volontairement lisse, sans vraie autorité sur la conduite du pouvoir et avec une faible intervention dans la vie politique. Cependant, le président de l’État doit être une personnalité morale reconnue et respectée, neutre, qui ne dispose dans la pratique que de quelques pouvoirs : il signe les lois, confirme le choix des diplomates, reçoit les lettres de créance des ambassadeurs, signe les traités, désigne les juges de la Cour suprême et le gouverneur de la Banque centrale, dispose de la grâce présidentielle et arbitre le choix d’un premier ministre au lendemain d’élections législatives.

La personnalité de Rivlin n’a jamais été contestée mais en raison des fonctions occupées et de ses prises de position antérieures, il pouvait donner à son rôle une incidence plus politique sur le plan intérieur. Avant lui, Shimon Pérès avait exprimé une connotation plus internationale, plus engagée en faveur de la paix ce qui lui a valu une écoute plus attentive de la part des adversaires d’Israël. Il avait cherché à effacer la mauvaise image de marque du pays dans le concert des nations.

Au moment où Israël s’était trouvé lâché de toutes parts, par les chancelleries occidentales, Rivlin lui a permis de redorer son blason parce qu’il a montré qu’il n’était pas opposé systématiquement aux projets de paix des États-Unis et de l’Union Européenne. Son dernier voyage à l’étranger en a été la preuve puisque la diplomatie israélienne, boycottée, a bénéficié du relais présidentiel. On s’était pourtant inquiété de l’arrivée au sommet d’un ami des habitants des implantations, mais il ne s’est jamais départi de son rôle d’arbitre pour défendre la démocratie.

Il n’y a aucun doute que Réouven Rivlin s’est bonifié avec le temps dans ses fonctions de président de l’État. Un signe qui ne trompe pas, les députés de gauche et de nombreux citoyens trouvent qu’il remplit avec efficacité sa tâche d’arbitre du pays. Ce pur et dur du parti Likoud, qui faisait partie des «faucons», porte parfaitement ses habits de président intègre, impartial et profondément sioniste. En fait, il a étonné parce qu’il s’est substitué à une opposition inexistante et atone en donnant de la voix dans un discours imprévisible en 2017, voire politiquement violent. C’était inhabituel à l’occasion de l’ouverture de la session d’hiver de la Knesset.

Il avait d’abord déploré la volonté de saper la Cour suprême dans le cadre d’une «tentative continue d’affaiblir les gardiens de la démocratie israélienne». Il avait mis en garde les législateurs israéliens contre la décision du gouvernement et de la Knesset de politiser les institutions de l’État : «Nous sommes les témoins d’un vent de changement ou d’une seconde révolution. La règle de la majorité est la seule règle. Une nouvelle réalité est en train de se créer, dans laquelle tout est politisé : les media, les institutions démocratiques, le contrôleur de l’État, la Cour Suprême, les forces de sécurité. Il y a rupture entre le pouvoir législatif et judiciaire puisqu’on veut modifier le mécanisme de nomination des juges avec des tentatives de terroriser la Cour et de l’affaiblir, avec une volonté de saper son autorité».

Il faisait alors allusion à Naftali Bennett qui avait déclaré «qu’il y a des juges à Jérusalem qui ont oublié qu’il y a aussi un gouvernement à Jérusalem» et qui avait proposé des amendements qui empêcheraient la Cour suprême d’intervenir sur les questions de législation à la Knesset. Bennett voulait modifier le rôle de la Cour suprême chargée de dire uniquement le droit et de juger si les lois votées par la Knesset sont conformes aux Lois Fondamentales.

Le 23 octobre 2017, le discours du président Réouven Rivlin, avait été accueilli, fait exceptionnel, par les applaudissements de tous les députés de l’opposition. Ils avaient découvert un dirigeant qui pouvait le mieux exprimer leur désarroi face à l’omnipuissance du gouvernement. Ils avaient apprécié son langage déterminé pour avertir les députés qu’ils conduisaient Israël vers une voie dangereuse sur le plan démocratique or, selon lui, les institutions gouvernementales sont vitales pour la préservation de la démocratie.

Certes, le discours de Réouven Rivlin constituait une attaque en règle contre Benjamin Netanyahou, son ancien ami du parti, comme aurait dû le faire l’opposition. Il s’est porté au-dessus de la mêlée en garant des institutions. Il a défendu le chef de la police, les juges de la Cour Suprême, les Forces de défense israéliennes et le Shin Bet, qui ont tous été attaqués par des politiciens de droite, y compris par le premier ministre.

Sa position n’étonne pas car il entretient depuis longtemps des relations difficiles avec Netanyahou qui s’était opposé à sa nomination.  Les dirigeants du Likoud, ses anciens amis, l’ont lâché et ils sont montés au créneau pour condamner son intervention : «C’était clairement un discours politique et donc inapproprié».

Le président Rivlin était resté pourtant discret car il n’avait pas abordé, même à travers une quelconque allusion, les différentes enquêtes concernant Benjamin Netanyahou ni les efforts des dirigeants du Likoud pour faire adopter une loi visant à protéger le premier ministre contre d’autres enquêtes durant son mandat.

Aujourd’hui Réouven Rivlin doit prendre une grave décision après les élections du 23 mars 2021. Dans les autres démocraties, quand un dirigeant n’obtient pas de vraie majorité au bout de quatre scrutins, il est débarqué par son parti s’il ne prend pas la décision de démissionner de ses fonctions.

En Israël le premier ministre qui vient d’obtenir 25% des voix du pays se maintient en essayant toutes les combines pour rester au pouvoir. Avec les religieux orthodoxes et les nouveaux venus d’extrême-droite, il a récolté 52 sièges loin de la majorité de 61. Constatant encore une situation de blocage, le président a dit qu’il prendrait le temps avant de désigner le futur premier ministre chargé de constituer un gouvernement. Son entourage lui prête quatre éventualités:

1/ Désigner à nouveau Netanyahou pour constituer un gouvernement avec une prolongation de l’incertitude et une aggravation de la lassitude de la population.

2/ Il pourrait s’appuyer sur l’alibi de la charge de travail due à la préparation de son procès pour désigner un autre député du Likoud. On cite l’ancien maire de Jérusalem, Nir Barkat, qui a toutes les qualités pour le poste, et qui pourrait rétablir l’unité du Likoud en ramenant à lui les frondeurs et même certains éléments exilés chez les centristes.

3/ La désignation du chef de l’opposition, Yaïr Lapid pourrait couler de source pour regrouper tous les anti-Bibi. Mais il peine à faire l’unanimité autour de sa candidature.

4/ Rivlin pourrait innover en la matière pour débloquer la situation. Il pourrait envisager de confier au premier ministre de rotation, Benny Gantz, qui n’a pas démérité, le soin de créer un consensus pour un gouvernement d’union. Arrivé juste après Lapid, ses huit sièges le placent au-dessus des Travaillistes, de Meretz, de Lieberman, de Bennett et de Saar. Il peut jouer le rôle de sage parmi des leaders égoïstes dont l’égo est surdimensionné.

Rivlin est à la fin de son mandat qui vient à échéance en juin 2021. Il n’a plus rien à prouver parce que son action plaide pour lui et que l’intérêt du pays prime sur toute autre considération. Il veut reconstituer l’unité du pays malmenée par des politiciens aux ordres. Il voudrait finir sur un coup d’éclat face aux défis qui attendent Israël : la crise sanitaire, la crise économique suite à la pandémie, le positionnement vis-à-vis de l’Iran, les relations avec Joe Biden et la lutte contre la pauvreté.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
Comments