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L’Ukraine a cru. Chypre a patienté. L’Europe a détourné le regard. Israël non.

Un soldat ukrainien marche le long d’une tranchée sur la ligne de front avec des séparatistes soutenus par la Russie près de Novolugansk dans la région de Donetsk en Ukraine, le 16 février 2022. Sur la ligne de front ukrainienne : là où les cessez-le-feu théoriques deviennent des questions de survie. (Crédit : Anatolii Stepanov/AFP)
Un soldat ukrainien marche le long d’une tranchée sur la ligne de front avec des séparatistes soutenus par la Russie près de Novolugansk dans la région de Donetsk en Ukraine, le 16 février 2022. Sur la ligne de front ukrainienne : là où les cessez-le-feu théoriques deviennent des questions de survie. (Crédit : Anatolii Stepanov/AFP)

L’Europe défend l’intégrité de l’Ukraine mais tolère l’occupation de Chypre, tout en demandant à Israël une retenue qu’elle n’exige pas d’elle-même. Ce déséquilibre révèle une hiérarchie, pas des principes – et Israël en tire la leçon stratégique.

Vers un plan Trump sur l’Ukraine : cinq cents milliards de dollars et l’ombre de l’OTAN

Donald Trump promeut un cadre de cessez-le-feu entre la Russie et l’Ukraine, présenté comme un retour européen à la « paix » et à la « souveraineté ». Selon les projets circulant en coulisses, l’accord gèlerait les gains russes, plafonnerait les forces ukrainiennes et interdirait à Kyiv de rejoindre l’OTAN. Le tout est vendu comme de la stabilité – garantie par la menace de couper l’aide à l’Ukraine.

Pour quiconque vit sur les lignes de faille du monde, le schéma est familier. En 1994, l’Ukraine a renoncé au troisième arsenal nucléaire mondial dans le cadre du Mémorandum de Budapest – un accord n’offrant aucune garantie contraignante, seulement des « assurances » politiques selon lesquelles ses frontières seraient respectées et qu’une action serait menée à l’ONU en cas d’agression.

Ces assurances se sont évaporées au moment crucial. L’erreur n’était pas juridique mais conceptuelle : Kyiv a accordé sa confiance à des promesses que leurs auteurs n’ont jamais eu l’intention de faire respecter par la force.

Ce qui se prépare aujourd’hui reproduit la structure en sens inverse :

  • En 1994, l’Ukraine a abandonné des capacités irréversibles contre du papier.
  • Aujourd’hui, on lui demande d’abandonner des territoires irréversibles pour davantage de papier.

Pourtant, une alternative existe – une option qui illustre à quel point un règlement peut reposer sur la logique stratégique plutôt que sur la résignation : un échange où la reconnaissance internationale de la Crimée serait conditionnée à la neutralisation de Kaliningrad, démilitarisée et placée sous supervision internationale.

Comme je l’ai détaillé ailleurs[1], un tel modèle épouse la réalité géopolitique autant que juridique : la Crimée est un pilier identitaire russe depuis des siècles, tandis que Kaliningrad – détachée de la Russie depuis 1945 – demeure un héritage militarisé de la guerre froide, sans poids émotionnel comparable pour la société russe.

Sa neutralisation permettrait d’éteindre l’un des foyers de tension les plus dangereux d’Europe et d’ouvrir la voie à un arrangement réellement exécutoire – retrait des forces, inspections onusiennes, calendrier précis et mécanisme automatique de snap-back – tout en transformant Kaliningrad en un quatrième État balte neutre plutôt qu’en enclave surarmée coincée entre la Pologne et la Lituanie.

Mais l’absence d’imagination n’est pas un accident : elle est voulue. Les frontières ne deviennent « négociables » que lorsque les concessions sont attendues de l’État agressé. Et ceux qui vivent à côté absorberont le coût.

Le paradoxe européen : principes à l’Est, silence au Sud-Est

La rhétorique européenne rend l’ironie impossible à ignorer. Depuis deux ans, Bruxelles invoque « l’intégrité territoriale » de l’Ukraine comme un credo, retrouvant sa voix lorsque Moscou est le violateur – dix-neuf trains de sanctions.

Pourtant, la même Europe reste muette depuis des décennies lorsque le violateur se nomme Ankara. Chypre, État membre de l’UE, demeure la plaie ouverte du continent :

  • capitale divisée,
  • 37% du territoire sous occupation turque,
  • des dizaines de milliers de soldats stationnés sur le sol européen,
  • et des drones turcs lancés depuis Geçitkale sur des routes méditerranéennes essentielles pour Jérusalem comme pour Nicosie.

La réponse européenne se limite à des « préoccupations » rituelles et au « dialogue » – alors même que l’article 42[7] du Traité sur l’Union européenne, la clause de défense mutuelle, fut écrit pour ce cas précis et n’a jamais été invoqué[2].

L’ironie est brutale. L’Europe montre une urgence extrême pour la Crimée et le Donbass – où aucune obligation ne l’engage – mais hésite face à Chypre, le seul dossier où ses devoirs sont explicites et bafoués.

À Paris, au Quai d’Orsay, on reconnaît désormais ce paradoxe : l’Europe se montre inflexible face à Moscou mais étonnamment prudente face à Ankara.

La France a été l’un des moteurs du soutien militaire à Kyiv – livraisons de SCALP, appui décisif aux dispositifs européens de défense et contribution structurante documentée par l’Assemblée nationale[3] – tout en s’abstenant de toute mesure coercitive contre la Turquie, malgré l’occupation persistante de Chypre. Les seules sanctions en vigueur visent exclusivement les forages turcs en Méditerranée orientale, renouvelés en 2023 pour un périmètre minimal et deux individus inscrits[4].

Cette retenue s’explique aussi par un facteur décisif : l’accord migratoire UE-Turquie de 2016, qui a fait d’Ankara le pivot de la gestion européenne des frontières extérieures, contre :

  • 6 milliards d’euros,
  • engagements de réadmission,
  • et promesses de libéralisation des visas[5].

Au Quai, un diplomate résume la contradiction d’une phrase :

Chypre est notre angle mort stratégique.

La hiérarchie est claire : la Russie est punie car elle est extérieure ; la Turquie est ménagée car elle est intérieure et sait tirer parti du système. Moscou intimide ; Ankara façonne. L’Europe condamne l’annexion de la Crimée tout en traitant l’occupation d’un de ses propres États membres comme un souci administratif.

Pour Israël, c’est une question de sécurité nationale

Le nord de Chypre, occupé par la Turquie, est une plateforme avancée pour les réseaux hostiles et la projection de puissance turque : drones armés, missiles, renseignement et circuits financiers permettant aux appareils du Hamas et de l’Iran d’opérer. Chypre fait partie de l’architecture sécuritaire d’Israël :

  • plateformes gazières,
  • câbles sous-marins,
  • couloirs aériens,
  • routes navales,
  • et itinéraires d’évacuation utilisés pendant la Guerre des Douze Jours contre l’Iran.

L’incapacité européenne à défendre un État membre est un avertissement qu’Israël ne peut ignorer.

Cet avertissement est renforcé par l’ouverture européenne au schéma Trump : un cessez-le-feu entérinant les gains russes en échange de promesses de non-agression et de zones tampons démilitarisées.

Les mêmes capitales qui juraient « plus jamais Munich » – l’illusion qu’on peut apaiser une puissance expansionniste en espérant que des concessions achèteront la retenue – montrent aujourd’hui une douceur similaire envers Ankara, dont l’occupation de territoire européen et les leviers internes à l’UE suscitent la prudence plutôt que la fermeté.

Elles rejettent la reconnaissance des annexions russes tout en préparant leurs opinions publiques à des « ajustements réalistes ».

Israël et la lucidité stratégique

Israël connaît les limites de la solidarité occidentale. Le 7 octobre, le monde a redécouvert la compassion envers une démocratie meurtrie ; l’Occident s’est rangé derrière Israël.

Quelques semaines plus tard, cette compassion a cédé la place à l’inconfort devant les nécessités de l’autodéfense ; et le soutien s’est transformé en hésitations, en menaces de sanctions et en pressions diplomatiques. Israël a encaissé cette volte-face car il n’a jamais fondé sa survie sur les applaudissements.

Cette divergence éclaire la différence entre Israël et l’Ukraine :

  • L’Ukraine est entrée en guerre en croyant que la neutralité lui offrirait une protection. Lorsque la guerre est arrivée, elle a combattu – mais avec une économie financée par l’étranger, une défense aérienne dépendante des arsenaux de l’OTAN et une stratégie dictée par les parlements occidentaux.
  • Israël, depuis sa naissance, a supposé que personne ne se battra à sa place. Il a construit une défense antimissile indigène, un renseignement souverain, une cyber-capacité autonome, une dissuasion industrielle et une doctrine conçue pour encaisser le choc pendant que les alliés débattent. Menacé de sanctions, Israël a dialogué mais n’a pas cédé. Ce n’est pas de l’arrogance : c’est la maturité – celle d’un État souverain situé sur la ligne de front.

Israël a compris tôt ce que d’autres n’apprennent qu’en crise : les alliances hésitent, les traités plient et la clarté morale à l’étranger ne survit pas toujours à la politique intérieure. C’est pourquoi Israël construit la seule garantie durable : une puissance mobilisable dès le premier jour, sans permission.

Une Europe qui s’expose elle-même

  • L’Europe sanctionne l’énergie russe tout en renforçant sa dépendance au gazoduc TurkStream ;
  • elle craint le chantage nucléaire russe tout en accueillant un réacteur de Rosatom en Turquie ;
  • elle arme l’Ukraine tout en absorbant les drones turcs – y compris ceux opérés depuis Chypre occupée.

Une Europe incapable de défendre Chypre mais prompte à sermonner Israël, qui sanctionne Moscou tout en courtisant Ankara et qui s’oriente vers un cessez-le-feu entérinant les gains russes, ne devrait pas s’étonner si Jérusalem écoute poliment, esquisse un sourire et conclut autrement.

La leçon que tire Israël du futur accord Russie-Ukraine

Du futur accord, Israël ne voit aucune « nouvelle architecture », mais un schéma familier :

  • les grandes puissances sculptent pour elles-mêmes une tranquillité provisoire,
  • tandis qu’elles demandent aux nations de frontière de vivre dans une insécurité permanente.

On demande aux Ukrainiens d’accepter une carte « réaliste » ; aux Chypriotes d’accepter une partition « pragmatique » ; aux Israéliens d’accepter la vulnérabilité comme « retenue ». Et lorsque surviendra le prochain choc – dans la Baltique, en Méditerranée orientale ou en mer Rouge – ces mêmes capitales redécouvriront soudain la langue de la souveraineté.

Budapest a montré ce qui arrive lorsqu’un État échange ses capacités contre des signatures ; l’accord qui vient montrera ce qui arrive lorsqu’on exige qu’il échange son territoire contre les mêmes signatures. Israël n’acceptera ni l’un ni l’autre. Mieux vaut la controverse que la dépendance ; mieux vaut la dissuasion que l’approbation ; mieux vaut un pied souverain qu’une survie sous-traitée à la bonne volonté d’autrui.

Même l’Europe finira peut-être par remercier ceux qui ont appris cette leçon avant elle.

Version française enrichie et adaptée par l’auteur de l’analyse Europe edges toward a Russia-Ukraine ceasefire as Israël reads the fine print, publiée le 24 novembre 2025 dans Israël Hayom (Israël).

[1] Shay Gal, Budapest Agreement 2. 0 – Crimea for Kaliningrad, Daily News Hungary, 9 November 2025.

[2] Traité sur l’Union européenne (version consolidée), article 42[7], Journal officiel de l’Union européenne, C 202, 7 juin 2016.

[3] Assemblée nationale, Rapport d’information n°1840, Commission de la Défense nationale et des Forces armées, 8 novembre 2023.

[4] Conseil de l’Union européenne, Activités de forage non autorisées en Méditerranée orientale – prorogation des mesures restrictives, 9 novembre 2023.

[5] Conseil européen, Déclaration UE-Turquie du 18 mars 2016.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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