Luc Ferry et Nicolas Bouzou : Sagesse et folie du monde qui vient

Tous ceux et toutes celles qui s’interrogent sur l’avenir immédiat ou à plus long terme de l’humanité, devraient lire ce livre qui expose avec des mots simples, faciles à comprendre, ce que le temps qui vient nous réserve, mais avec cette nuance déterminante : cet avenir n’est pas une fatalité, il n’est écrit nulle part ; et c’est à l’humanité qu’il incombe de l’écrire, de faire preuve de sagesse et de choisir la vie et non la mort, le bonheur et non le malheur. C’est un acte du libre arbitre de l’homme.

Cet aspect est important car les deux auteurs commencent par s’en prendre aux déclinologues, ces partisans de la conscience et de l’identité malheureuses, qui, chaque matin que Dieu fait, sapent le moral de leurs auditeurs et propagent ce qu’il faut bien nommer une dose massive de délectation morose. Et cela remonte à des décennies : jeune étudiant à la Sorbonne, je me souviens du président Georges Pompidou qui dénonçait déjà cette delectatio morosa dont les citoyens de ce pays semblent s’être fait une spécialité alors qu’ils font partie de cette frange de l’humanité, la mieux traitée, la mieux soignée, la mieux défendue et donc la plus heureuse ? Considérez un petit instant toutes ces aides publiques qui se montent à plusieurs milliards d’Euros ? Voyez simplement, en comparaison, ce que fait la sécurité sociale aux USA, où celui qui perd son emploi perd aussi sa couverture sociale… En France, même le plus libéral de nos hommes politiques ne s’y risquerait pas, tant la chose est taboue.

Dans ce même ordre d’idées, les deux auteurs s’en prennent aux pleureuses qui insistent sur les mauvaises nouvelles… Ils se posent aussi une question dont on ne s’occupe pas assez, en raison de la chape de plomb qui obère l’information : pour quelle raison les journalistes et la presse en général (écrite, télévisuelle, radiophonique) sont ils presque tous de gauche ? Pourquoi une telle univocité dans le traitement de l’information ? Je dois dire que le simple fait de poser cette question attire à son auteur  pire que des noms d’oiseau… On vous suspecte d’une idéologie fascisante si vous vous écartez de la doxa, si vous dites que le gouvernement prend de bonnes décisions (parfois), si vous êtes partisan d’une réduction des aides et des redistributions sociales tous azimuts, etc… Le cas d’Eric Zemmour est particulièrement éclairant, même si je suis loin de partager toutes ses opinions ; il n’en demeure pas moins que je réprouve cette manière de le vouer aux gémonies ou de demander son éviction de toutes ses fonctions dans la presse nationale.

Mais revenons au sujet : Tous les lecteurs connaissent mon tropisme biblique ; eh bien, j’ai envie de dire que les cinq grands thèmes que les deux auteurs traitent me font penser au Pentateuque de Moïse et ce tandem lui-même évoque à mes yeux celui du prophète-législateur et de son frère aîné Aaron…

Cela posé, il convient de mentionner les deux phrases servant de sous titre à cet ouvrage : comment s’y préparer ? (au monde qui vientComment y préparer nos enfants ?

Luc Ferry et Nicolas Bouzou traitent le même sujet en apportant deux éclairages différents mais qui sont toujours complémentaires. Tous deux optent pour un libéralisme de bon aloi et s’écartent soigneusement de tout ce qui, de près ou de loin, pourrait rappeler l’idéologie de mai 68. D’ailleurs, ils font le procès de l’idéologie, en général des gens de gauche, qui cherchent à faire violence au réel quand il va à l’encontre de leurs idées…

Voici une citation (de Luc Ferry) bien plus éclairante : (P 159) La France où l’antilibéralisme est atavique… C’est le rôle principal des intellectuels du XXIe siècle que de débusquer et déconstruire la folie des idéologies pour lui substituer la sagesse de la rationalité.

Quant à la philosophie générale de cet ouvrage, voici une citation du texte de Nicolas Bouzou qui nous renseigne bien sur l’objectif poursuivi :

Après avoir présenté les tenants et aboutissants de cette troisième révolution industrielle, les espoirs et les craintes qu’elle suscite, les progrès qu’elle promet et les risques qu’elle porte en germe, il est temps d’aller au cœur d’une problématique fondamentale pour l’Europe et pour la France… ce pays passionné par la politique : comment gouverner ? … La politique a-t-elle un avenir ?… Quel doit être son objectif ultime ? (p 345)

Luc Ferry avait lui aussi bien défini les enjeux :  La démocratie n’est pas occidentale, elle n’est pas particulière, elle est universelle (p 134)  : qui ne souscrirait pas à un tel énoncé dicté par le bon sens ? Et pourtant, nombreux, trop nombreux sont les régimes qui en font fi.

Un certain nombre de penseurs ou d’idéologues tiennent que le monde n’a pas évolué dans le bon sens, que le progrès devrait être remplace par une sorte de regrès, la croissance par la décroissance, la production par la raréfaction, etc… Les deux auteurs alignent à leur tour des statistiques prouvant le contraire. Je ne suis pas loin de penser comme eux : les conquêtes sociales, les progrès dans le domaine de l’économie et de la médecine sont indéniables ; on vit mieux dans notre vieille Europe qu’il y a cent ans, la violence et l’insécurité ont nettement décru, même si tant d’inégalités subsistent. Le plus grave défi auquel nous sommes confrontés, dans tout le monde occidental, demeure le fanatisme religieux qui a connu son apogée avec le califat auto proclamé de Daesh.

Les grandes découvertes technologiques ou même post technologiques nous posent désormais des questions d’ordre philosophique : comment faire avancer d’un même pas les conquêtes de la science dans tous les domaines et les exigences, pour ne pas dire, les lignes rouges de l’ordre éthique universel ? Qu’allons nous faire de ces hommes et de ces femmes dont les emplois sont réellement menacés par le progrès ? Et qu’allons nous faire de tout ce temps libre qu’on nous promet avec une hypothétique fin du travail ? La thèse de nos deux auteurs est que la destruction de tant d’emplois (brodeuses, poinçonneurs du métro, etc..) sera suivie par autant de nouveaux postes, aptes à être occupés par les forces de travail. Donc, selon nos auteurs, le progrès ne mettra pas fin au travail…

Si la société s’enfonce de plus en plus dans le changement, le renouvellement et l’innovation en permanence, ne faudrait il pas instaurer un revenu universel de base (RUB) ? Cette idée est écartée d’emblée car aucun gouvernement ne pourra rassembler de telles sommes d’argent… Ce qui conduit indirectement à s’interroger sur l’essence du capitalisme ainsi que sur son avenir. Tant d’économistes de renom ont prophétisé sa disparition prochaine, faisant même, parfois, des expérimentations limitées à des microcosmes. Aucune ne s’est révélée concluante, ce n’est pas demain que l’humanité pourra se passer d’argent, des banques et de tout ce qui nourrit les investissements.

Une partie de ce livre que je recommande à tous de lire en tout premier lieu, est celle qui est consacrée aux fausses nouvelles, les fake news et la post vérité. Cela revient à parler des réseaux sociaux qui s’imposent de plus en plus contre la presse traditionnelle où les nouvelles sont vérifiées avant d’être jetées en pâture au public. Tant de gens participent à ces forums de discussions et réussissent à se convaincre de la véridicité de certaines idées fausses : e.g. la nocivité des vaccins, l’entente criminelle entre le ministère de la santé et les grands laboratoires de l’industrie pharmaceutique, le mythe de l’attaque du 11 septembre, et.. Tant de thèses complotistes comme l’attaque et la chute de Muaamar Kadhafi, destinées à l’empêcher de témoigner contre des hommes politiques qu’il aurait corrompu en finançant leurs campagnes électorales ….

Pour finir, est ce que la mondialisation est bonne ou mauvaise pour l’humanité ? Est ce que l’internet n’a que de bons côtés ? Est ce que des géants comme les GAFA qui dégagent des milliards de bénéfice, sans pratiquement payer d’impôts, ne devraient pas être plus sévèrement contrôlés ? J’ai retenu un passage amusant mais inquiétant à la fois sur la gratuité des services de l’internet : quand vous surfez sur laToile sans avoir à acquitter le moindre centime, il y a forcément une idée là-derrière : c’est vous le produit, c’est-à-dire que les géants de l’internet vendent à d’autres industries tout ce qu’ils savent ou apprennent sur vous… Est ce moralement condamnable ? Non point, selon moi, à partir du moment où il n y a pas d’atteinte à la vie privée.

Fort de son intéressante expérience ministérielle, notre ami Luc Ferry s’attarde un peu sur l’art de gouverner, surtout dans un pays comme la France (relire à ce sujet l’allégorie de Hubert Védrine) dont les citoyens reviennent toujours sur leurs précédents choix en matière politique. Luc Ferry parle de l’impopularité positive et l’impopularité négative : la première, la plus vertueuse, s’abat sur les gouvernants qui prennent les bonnes mesures pour le bien commun, sans s’inquiéter de leur chute dans les sondages d’opinion. Ces hommes et ces femmes (très rares, hélas) tiennent bon et sacrifient leurs ambitions personnelles à l’intérêt général… L’ancien ministre évoque la réforme des retraites qui avait précipité le pays dans un état pré insurrectionnel ! Et l’attitude de Jacques  Chirac pourrait bien être un cas d’école.

En conclusion, la philosophie politique, à laquelle Hegel s’est tellement intéressé, s’avère très difficile à réaliser, à traduire dans les faits (in die Tat umsetzen). Pour ma part, j’opte pour un progrès et pour une mondialisation où l’éthique aurait toute sa place, où un minimum de moralité irriguerait l’action politique d’où le cynisme devrait être banni (François Mitterrand et Jacques Chirac).

 

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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