L’ombre d’un nouveau blocage électoral en Israël

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu votant lors des élections législatives israéliennes dans un bureau de vote à Jérusalem, lundi 2 mars 2020. (Atef Safadi / Photo de la piscine via AP)
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu votant lors des élections législatives israéliennes dans un bureau de vote à Jérusalem, lundi 2 mars 2020. (Atef Safadi / Photo de la piscine via AP)
Si l’on croit à la fiabilité des sondages et aux prévisions d’au moins cinq instituts, la situation politique semble à nouveau bloquée. L’équilibre est total non pas entre la Gauche et la Droite car ces notions sont obsolètes, mais entre les pro et les anti Netanyahou. On accuse un système électoral qui a fait ses preuves depuis la création de l’État car il donnait la parole à toutes les sensibilités au lieu de voir certaines s’exprimer dans la rue.
Jusqu’alors, les hommes politiques se comportaient en dirigeants responsables, en trouvant un consensus dans l’intérêt du pays. Mais alors que la campagne électorale n’est pas terminée et que les résultats restent flottants, voire imprévisibles, certains leaders imposent déjà des exclusives sans mesurer leur véritable poids politique.

Les questions de personnes hantent les partis politiques en pleine situation de blocage électoral. A priori, Yaïr Lapid est en tête des opposants à Netanyahou dans les sondages bien que 20% des sondés (près de 20 sièges à la Knesset) ne se prononcent pas encore. Cependant Gideon Saar, chef de Nouvel Espoir, refuse dès à présent de faire partie d’un gouvernement dirigé par Lapid, qualifié de gauche.

Il en est de même de Naftali Bennett, leader de Yamina, qui pose comme principe qu’il ne sera jamais ministre sous Yaïr Lapid. On ne comprend pas ces réticences de principe alors qu’un vent de changement s’exprime de manière majoritaire dans le pays.

Avec un système électoral à la proportionnelle intégrale, les États-majors politiques doivent se concerter pour trouver un programme commun minimum mais pour cela toutes les options doivent rester ouvertes sachant que l’appel à un nouveau scrutin ne résoudrait rien. Le pays est fracturé en deux entités irréconciliables, d’égale force. Chacun y va de ses exclusives ; soit le refus de cohabiter avec l’extrême-droite de Ben Gvir, soit alors le rejet des orthodoxes au sein d’un éventuel gouvernement soit enfin l’excommunication des députés arabes.

Les électeurs israéliens ont montré leur constance puisqu’à quelques sièges près, ils ont exprimé leur même volonté politique dans les trois précédents scrutins qui ont mené à la même instabilité politique. Les frontières entre les clans ne sont plus idéologiques mais personnelles dans un combat d’ego. On ne discute plus des programmes politiques, des options économiques pour réduire les inégalités et une certaine misère dans les classes défavorisées, des éventuelles solutions pour résoudre le conflit israélo-palestinien, ni enfin de l’approche guerrière ou pacifique avec l’Iran.

Le choix s’exprime à présent entre partisans d’un État palestinien en Cisjordanie et ceux qui sont pour l’annexion totale des territoires, entre fidèles de Netanyahou et ceux qui expriment leur volonté de changement. Les nouveaux dirigeants ont perdu l’habitude de se parler, de négocier, de convaincre et de composer entre adversaires. Ils restent fermes dans leurs convictions par crainte de rogner une partie de leur auréole face à leurs électeurs.

Les partis refusent de se prononcer sur le rôle dévolu aux Arabes mis à l’index de toutes les formations politiques au point de croire que la Knesset ne comporte que 110 sièges avec une majorité maintenue à 61 députés. La pandémie du coronavirus a cependant prouvé que les Arabes israéliens se sont comportés comme des citoyens responsables, mobilisés au même titre que les Juifs dans la lutte contre le fléau.

Ils ont acquis leur certificat national de citoyens à part entière qui leur donne le droit de participer au gouvernement. Ils ont perdu la qualification de terroristes prêts à mettre Israël à feu et à sang parce qu’ils ont comparé leur situation sociale à celle de leurs frères dans les pays arabes. Dès lors qu’Israël a normalisé les relations avec les anciens ennemis, ils peuvent être réintégrés dans l’échiquier politique national même si leurs dirigeants, qu’ils ne suivent plus, n’aient pas approuvé ces normalisations.

Quand les anachroniques orthodoxes comme Arie Dehry, Moshé Gafni et Yaakov Litzman, qui ont des problèmes avec la présence féminine, s’engagent avant les élections à ne pas participer à un gouvernement non dirigé par Netanyahou, ils font preuve d’une inconscience politique totale visant à ignorer le choix des électeurs. Comme l’écrivait Nietzsche : «Le fanatisme est la seule forme de volonté qui puisse être insufflée aux faibles et aux timides».

Ils participent volontairement à un blocage politique empêchant toute majorité de s’exprimer. C’est moi ou le chaos ! S’ils persistent dans leur entêtement, alors ils risquent d’être remplacés par des députés arabes qui n’ont aucun problème avec les femmes et qui n’attendent que cela pour prouver qu’ils sont des citoyens israéliens à part entière. Les Arabes israéliens ont évolué dans le bon sens.

Par ailleurs, certains dirigeants devraient avoir plus de courage politique en avançant ouvertement leurs pions sur l’échiquier. Naftali Bennett fait preuve d’un opportunisme gênant. Contrairement à Lapid et Saar qui se sont prononcés ouvertement contre Netanyahou, Bennett veut ménager l’avenir incertain en ne prenant pas position et en créant le doute sur ses intentions futures. Il est prêt à tout pour un portefeuille ministériel.

Mais comme les sondages de plusieurs instituts montrent que Netanyahou, malgré l’apport des sièges de Yamina, ne parviendrait pas à constituer une coalition de 61 députés, il a décidé de changer de stratégie. Il sent le vent tourner et il déblatère à présent sur le premier ministre en exigeant à présent le départ de son poste : «Notre parti propose aux citoyens des programmes pour renforcer l’État d’Israël, intégrer davantage les immigrants, rapatrier les citoyens bloqués à l’étranger. Il faut remplacer Netanyahou et nous donner les rênes pour gouverner Israël». C’est le nec plus ultra de la politique politicienne.

En fait, les opposants à Netanyahou font preuve d’une inculture politique car, en bons stratèges, ils ont intérêt à s’unir pour mieux se positionner face à l’avenir bouché par Netanyahou. Ils n’ont pas compris que seul le départ du Premier ministre leur ouvrirait les portes d’un nouveau leadership, à condition d’accepter les compromis pour créer un gouvernement stable et mettre leur égo de côté.

Sinon ils pourraient donner à nouveau les clefs à Netanyahou qui saura comment s’en servir. A défaut, le pays pourrait s’effondrer en cas de cinquièmes élections avec le risque de laisser la porte ouverte à toute aventure.

Article intialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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