L’Israélien rêve du métro-boulot-dodo

© Stocklib / Dmitry Pistrov
© Stocklib / Dmitry Pistrov

L’automobiliste israélien en a marre : marre de passer des heures dans les bouchons du matin pour arriver sur son lieu de travail, marre de perdre du temps à rentrer chez lui en fin de journée.

Et voilà que le gouvernement, pour surmonter les échecs passés, veut punir l’automobiliste israélien ; un péage routier sera imposé à l’entrée de Tel Aviv, un comble…

A tel point que, contrairement aux Européens qui en ont assez du rythme quotidien métro-boulot-dodo, l’Israélien se met à en rêver : il se voit prendre le métro le matin, arriver rapidement au boulot et rentrer le soir à son domicile pour une bonne nuit de sommeil.

Modèle européen

La loi de finances pour 2021-2022 en préparation à Jérusalem prévoit un péage urbain à l’entrée et sortie de Tel Aviv qui serait compris entre 2,5 et 10 shekels selon les tranches horaires et la longueur du trajet ; le droit de péage maximal sera fixé à 37,5 shekels par jour (10 euros).

L’intention d’une telle disposition est sans doute bonne : moins d’embouteillages signifie moins de pertes de temps, moins de pollution, moins de bruit, etc.

L’année de coronavirus avec ses confinements à répétition a confirmé, s’il le fallait, les bienfaits des routes décongestionnées et des centres-villes où le piéton devient roi.

Si le péage à l’entrée des grandes villes est efficace pour désengorger les routes, pourquoi est-il si peu utilisé dans le monde ? En Europe, rares sont les capitales qui, comme Londres et Copenhague, ont mis en place un tel dispositif avec un certain succès.

Pour que le péage urbain réponde aux attentes, encore faut-il l’accompagner d’une alternative efficace qui incite l’automobiliste à laisser sa voiture à la maison : Londres, par exemple, investit sans compter pour encourager les transports en commun et l’usage des deux-roues.

Fiasco politique

Et en Israël ? Le projet de loi de finances indique que le pays investit dans les transports en commun 2.000 dollars par tête et par an ; dans les pays occidentaux, la moyenne est de 15.000 dollars par tête…

Autrement dit, un péage en Israël ne sera efficace que s’il s’accompagne d’une augmentation très forte des investissements publics dans les transports en commun.

Un péage routier à l’entrée de Tel Aviv ne suffira pas à cacher le fiasco de la politique des transports menée par les gouvernements israéliens tout au long de la dernière décennie.

Les projets s’accumulent, les coûts s’emballent et les réalisations sont à la traîne : si le projet du « Métro de Tel Aviv » est ambitieux, il ne sera achevé, au mieux, qu’en 2030…

Taxe sélective

En l’absence d’alternative efficace à la voiture particulière, il est peu probable qu’un péage raccourcisse les kilomètres de bouchons et réduise les pertes de temps des automobilistes.

Au contraire, un péage urbain défavorisera les Israéliens des classes moyennes et basses qui doivent se rendent coûte que coûte à leur travail.

Quant aux plus riches, ils paieront ce nouveau péage sans modifier leurs habitudes de déplacement.

Bref, un péage urbain en Israël prendra les allures d’une taxe sélective qui engravera les inégalités déjà criantes, sans résoudre les embouteillages.

Les Israéliens peuvent continuer de fantasmer sur le train de vie « Métro, boulot, dodo »…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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