L’irrationalité de la « victoire totale »
Cette guerre illustre une thèse selon laquelle la puissance militaire, même écrasante, ne remodèle pas le Moyen-Orient, elle l’enlise davantage dans un état de chaos aggravé.
Elle démontre aussi que certains slogans cessent d’être ridicules lorsqu’ils deviennent meurtriers. La « victoire totale » annoncée par le gouvernement israélien depuis deux ans et demi est de ceux-là.
Cette formule électoraliste se heurte évidemment au réel et à la rationalité. Le réel tranche d’abord contre le fantasme selon lequel une supériorité technique suffirait à produire une reddition historique. Il tranche également contre l’idée qu’une région saturée de mémoires blessées, de logiques de revanche, de récits sacrés et d’effondrements politiques se laisserait remodeler une carte d’état-major. Il tranche, enfin, contre l’une des grandes irrationalités stratégiques actuelle : la croyance qu’il suffirait d’augmenter la dose de force, de technologie, d’I.A, pour compenser l’absence de dessein politique.
Pourquoi les armes ne peuvent pas gagner d’une manière décisive au Moyen Orient ?
La réponse par l’Histoire : l’Iran a perdu un million de soldats dans la guerre contre l’Irak dans les années 1980. Il n’a pas capitulé. Gaza détruite. Le Hamas n’a pas abdiqué. Des décennies de bombardements au Liban. Le Hezbollah riposte encore.
Ce n’est pas de l’obstination irrationnelle. C’est la rationalité interne d’une martyrologie millénaire dans laquelle la mort au combat est une victoire, et la destruction subie est la preuve de la justesse de la cause. Ces mouvements ont une théologie de la défaite que leurs adversaires n’ont pas. Chaque bombe qui tombe est un argument de recrutement, pas un vecteur de capitulation. C’est la réalité d’une partie du Moyen-Orient.
Certes, toutes les idéologies ne se comportent pas de la même manière face à la défaite militaire.
Le nazisme, par exemple, tirait sa légitimité de la puissance, de la conquête, de l’expansion, de la supériorité raciale incarnée dans la victoire. Il était une religion de la force. A partir du moment où l’armée allemande recule, où les villes brûlent, où la machine impériale se défait, le mythe entre en contradiction avec sa propre substance. Hitler lui-même finit par souhaiter l’anéantissement de l’Allemagne devenue, à ses yeux, indigne de sa propre mission. La défaite contredisait le nazisme (comme l’échec économique a ruiné l’idéal communiste) : elle le vidait de sa légitimité interne.
Face à cette rationalité martyrologique, c’est la croyance en la « victoire totale » par des armes ultrasophistiquée qui, en fait, est irrationnelle.
Il est une question que l’on pose encore trop rarement : le messianisme de droite qui gouverne aujourd’hui Israël est-il en train de reproduire, de l’intérieur, la logique même qu’il prétend combattre ?
Car le judaïsme n’est pas étranger au fanatisme religieux, il en a même été la première victime (comme l’islam actuel). Les Zélotes du premier siècle, convaincus que Dieu interviendrait pour défendre Jérusalem s’ils tenaient suffisamment longtemps, ont préféré la guerre totale à tout compromis avec Rome. Flavius Josèphe, témoin direct du siège, attribue la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 de notre ère autant aux divisions internes et au fanatisme des factions rivales qu’aux légions romaines elles-mêmes. Jérusalem ne fut pas seulement vaincue par Rome. Elle fut d’abord dévorée par ses propres extrémistes.
Soixante ans plus tard, Bar Kokhba (proclamé Messie par le grand Rabbi Akiva lui-même) mena la révolte de 132-135 avec une certitude eschatologique absolue : Dieu était de leur côté, la victoire était inscrite dans les prophéties. La défaite fut totale. Expulsion des Juifs de Judée, pays rebaptisé en Syria Palaestina par Hadrien pour effacer jusqu’au souvenir du peuple vaincu. La martyrologie messianique n’avait pas sauvé Israël. Elle l’avait anéanti.
Ce n’est pas un hasard si la tradition qui a survécu à ces catastrophes était précisément la tradition opposée. Yohanan ben Zakkaï, sorti clandestinement de Jérusalem assiégée dans un cercueil pour négocier avec Vespasien, a choisi Yavneh et ses sages plutôt que le glaive des Zélotes. Il a sauvé le judaïsme non par les armes, mais par l’esprit, la patience, la diplomatie et le sens des priorités. La sagesse rabbinique n’est pas une théologie de la capitulation, c’est une théologie de la survie victorieuse.
L’escroquerie messianique juive actuelle
Ce que le courant religieux-nationaliste propose n’est pas une politique de sécurité. C’est une eschatologie. La conquête de la Cisjordanie n’est pas une question territoriale, c’est l’accomplissement d’une promesse divine. Et pourtant dans cette logique, une seule certitude : aucun Messie juif ne marchera sur les cendres d’un Palestinien. Aucune rédemption ne naîtra d’une expulsion. Ce messianisme là est théologiquement faux et politiquement suicidaire car il rend toute dialogue impossible.
Le miroir et la contamination
Ce messianisme de droite israélien ne s’est pas développé dans un vide : il s’est nourri, par contamination réciproque, de l’extrémisme qu’il affronte. L’islamisme radical a sa martyrologie. Le nationalisme religieux israélien est en train de construire la sienne.
On observe dans une fraction croissante de la société israélienne un rapport à la mort qui a changé de nature. La mort de soldats, autrefois vécue comme un deuil national insupportable, le prix terrible payé pour la survie, est de plus en plus enveloppée d’un discours sacrificiel, presque sacralisé. Le “kiddoush Hashem”, la sanctification du nom divin par le martyre, était une notion forgée pour les Juifs contraints de mourir pour leur foi, pas pour ceux qui choisissent la guerre. Ce glissement sémantique n’est pas anodin. Il signale que la valeur absolue de la vie humaine cède du terrain face à une logique de sacrifice collectif que le judaïsme traditionnel a précisément toujours refusée.
Ce n’est donc pas l’Iran, Gaza, le Liban etc. qui retourneront à « l’âge de pierre ». Cela n’adviendra pas. C’est la civilité elle-même qui plonge chaque jour un peu plus, d’une manière certaine, à l’âge de fer, depuis des décennies au Moyen-Orient.
Les leçons du 7 octobre ? Aucune
Le 7 octobre 2023 n’est pas sorti du néant. Il est sorti de cette illusion tenace selon laquelle on pouvait contenir Gaza sans jamais la penser, frapper le Hamas sans jamais poser la question de l’après, administrer le pourrissement comme s’il s’agissait d’une politique, ce que les « stratèges » israéliens appelaient eux-mêmes la « tonte du gazon ».
Le résultat de vingt ans de « tonte » est connu : le Hamas n’avait pas faibli politiquement. Il avait en outre développé une ingénierie stratégique et tactique d’une sophistication que les services de renseignement israéliens ont sous-estimée.
Deux ans et demi plus tard, Gaza est détruite, mais le Hamas n’a pas abdiqué. Le Liban est bombardé, mais le Hezbollah riposte. L’Iran vient de tenir tête pendant cinq semaines à la coalition militaire la plus puissante de la région et négocie aujourd’hui un cessez-le-feu en position de puissance relative,
En juin 2025, après la « guerre des Douze Jours », Netanyahu déclarait solennellement une « victoire historique qui resterait pour des générations ». « Nous avons envoyé le programme nucléaire iranien à la poubelle », affirma-t-il. La poubelle, visiblement, avait été mal vidée.
La seule stratégie du réel consiste désormais à engager des pourparlers de paix avec les Palestiniens. Sans faux prétextes, sans conditions impossibles, sans l’alibi commode de l’intransigeance adverse. Il faut discuter avec tous ceux qui acceptent la table des négociations : s’y opposer, s’y invectiver peut-être, y déposer ses blessures, ses peurs et ses exigences de sécurité, mais au moins consentir au dialogue. Car dialoguer, c’est déjà rompre l’isolement d’Israël, reconnaître l’autre dans son irréductible altérité, et commencer à désamorcer les forces extrémistes qui se nourrissent précisément de l’absence d’horizon politique.
Le Moyen-Orient a besoin d’une onde de choc bienfaitrice : un appel lancé depuis Jérusalem à tous ceux qui veulent une solution pacifique, quelles que soient leurs idéologies et leurs arrière-pensées. On ne fait pas la paix avec des âmes pures ; on la fait avec des ennemis fatigués de la guerre, et qui ont en commun de ne plus croire à la “victoire totale” par les armes.
La puissance militaire d’Israël devrait être un levier au service de la paix. C’est là son véritable capital stratégique, à condition qu’il soit orienté vers une issue politique. En l’état, ce capital est dilapidé dans les bombes.
Benjamin Netanyahu ne sera peut-être pas réélu en octobre 2026. Dans un pays épuisé par des guerres sans horizon, sa seule chance politique pourrait bien être de changer radicalement de cap : ouvrir des pourparlers. Le paradoxe serait alors qu’il ne découvre le chemin des négociations, ni par sagesse, ni par grandeur, mais parce qu’il y verrait enfin cyniquement sa dernière chance d’être réélu.
Car une guerre, puis une autre, puis une autre encore, qui ne prépare aucune paix, n’est plus une stratégie. C’est une paresse sanglante. Et les Israéliens otage des illusions de ses gouvernants ne l’acceptent plus.
