L’incroyable humilité de Rachi à travers son œuvre
Rachi impressionne par l’humilité que l’on découvre parsemée tout au long de son œuvre, une modestie redoublée d’une révérence toute particulière envers ses maîtres, même si parfois il peut s’en démarquer avec vigueur.
Dans son commentaire du Talmud, au traité Guittin 59b, il cite de façon unique ses trois maîtres ensemble, R. Ya’akov Ben Yakar, R. Yts’hak Ben Yéhouda et R. Yts’hak Halévy, à propos desquels il affirmera « En se séparant d’eux, nous abandonnons la vie. ».
Au traité ‘Avoda Zara 75a, il évoque son père, dont on apprend au passage qu’il fut aussi son enseignant : « mon père, mon maître », écrit-il.
Au traité Baba Métsi’a 108b, il reconnaît ne pas avoir suffisamment étudié un sujet auprès de ses maîtres. A certains endroits, il semble avouer de façon touchante recevoir son enseignement directement du ciel ou à partir d’une inspiration sainte. Ainsi rapporte-t-il dans le livre d’Ezéchiel (42,3) : « Je n’avais ni enseignant, ni aide pour comprendre les détails de la construction du troisième temple, toutefois j’y suis parvenu tout seul comme si on m’avait aidé du ciel. ».
Dans sa correspondance qu’il signe modestement par « Salomon de Troyes », il est toujours affable et prévenant envers chacun, jugeant positivement, même s’il n’hésite pas à dire les choses et à rappeler à l’ordre quand il le faut. Il lui arrive de reconnaître carrément s’être trompé, voire se rallier en définitive à une opinion divergente, comme celle de ses disciples qu’ils dénomment affectueusement « mes frères, mes amis ».
Enfin, il admet à plusieurs reprises dans son commentaire de la Bible ou du Talmud, les limites de sa connaissance en déclarant en toute simplicité : « Je ne sais pas… ».
Il s’agit là d’une des caractéristiques les plus marquantes de son travail d’exégète. Cette posture de Rachi est tout à fait remarquable, surtout quand on la rapporte à son savoir encyclopédique hors norme, qui étonne encore aujourd’hui par l’ampleur de son spectre. Cette attitude est sans doute une leçon de premier plan, particulièrement en notre temps, à l’heure où l’intelligence artificielle semble ouvrir d’innombrables horizons dans la perspective du mythe de l’homme amplifié.
Mais l’humilité de Rachi n’est pas seulement une inspiration pour notre chemin de vie. Elle est de façon surprenante et fascinante, une clé pour l’étude de son œuvre, selon le Rabbi de Loubavitch, qui comme on le sait, a révolutionné de nos jours la compréhension de son commentaire sur la Torah. Cette exégèse, dont la popularité n’a pas d’égal, est le chef-d’œuvre de Rachi, à propos duquel son célèbre petit-fils, Rabbénou Tam, déclarera : « L’œuvre de mon grand-père sur le Talmud, je peux la répliquer, toutefois celle sur le Pentateuque, cela m’est impossible. ». Depuis, cette œuvre ne cesse d’être interprétée au fil des siècles, et bien des maîtres parmi les plus savants ont tenté d’en percer les mystères, essayant notamment de dessiner les contours de sa vocation.
Bien que Rachi ait lui-même pris soin de signifier l’objectif de son travail, à savoir venir éclairer le Pchat, le sens premier des versets (Genèse 3.8 etc.), il faut souligner que son recours régulier à l’Agada, les récits du Midrach ou du Talmud, déstabilise et donne l’impression que le maître champenois s’écarte du but qu’il s’est assigné.
Depuis des siècles, les commentateurs de Rachi débattent longuement sur ces détours pour tenter de les justifier, si bien que d’une façon générale, Rachi n’est pas toujours vu, comme un maître absolu du Pchat, semblant privilégier d’autres sentiers d’étude comme le Drach, le niveau analytique, par nature plus éloigné du sens premier. Dans son approche, le Rabbi de Loubavitch démontre systématiquement que ces écarts ne sont qu’apparence, et qu’en réalité, ils viennent judicieusement servir la cause du Pchat, le sens littéral. Plus encore, c’est par le biais de l’humilité de Rachi que se dénoue cette vieille discussion entre experts et érudits de Rachi. En effet, remarque-t-il, il arrive que Rachi avoue son ignorance dans l’interprétation d’un verset alors que dans son commentaire sur le Talmud, il livre des explications. C’est le cas par exemple dans l’Exode (22,28), à propos du prélèvement agricole remis au Cohen, généralement dénommé « térouma », que la Torah exprime cette fois-ci sous le terme de « déma’ », mot que Rachi reconnaît ne pas savoir expliquer dans son contexte. Or, dans son commentaire du traité talmudique Témoura 4a, Rachi développe le sens de ce mot. Cette contradiction ne trouve sa résolution qu’en comprenant que le Commentaire de Rachi sur la Torah, conformément à l’objectif fixé par Rachi, vient précisément éclairer le Pchat. Sous cet angle, le sage de Troyes n’a rien à proposer pour expliquer l’emploi du mot « déma’ » dans le verset, a contrario de son commentaire dans le Talmud, dans lequel il se livre à une explication du Drach, en adéquation à cet endroit avec la visée des maîtres du Talmud.
Cet exemple illustre pleinement la vocation de Rachi au service du Pchat dans son commentaire de la Torah, une ambition, rappelons-le déjà affichée par Rachi lui-même. A ce stade, malgré tout, reste à saisir la raison pour laquelle Rachi formule son ignorance, car en réalité, il aurait pu très bien passer sous silence son incapacité à répondre. On peut présumer naturellement que Rachi souhaite d’abord prévenir le lecteur par souci pédagogique.
Avec le sens de l’ingéniosité qui le caractérise, le Rabbi rajoute que si Rachi signale qu’il y a ici un obstacle qu’il ne sait pas résoudre, cela signifie que partout ailleurs il apporte une réponse. On réalise alors que Rachi s’est finalement attaché à solutionner toutes les difficultés du Pchat se présentant dans le Texte, ce qui en fait une œuvre exhaustive, au statut unique.
Un piédestal qui autorise à questionner chaque silence de Rachi lorsqu’une difficulté évidente survient dans le Texte, pour laquelle Rachi en apparence n’intervient pas, par exemple la parole du serpent que Rachi ne s’attarde pas à commenter, à l’inverse de ses pairs plutôt prolixes sur le sujet. Le Rabbi va consacrer de nombreuses interventions à éclairer les silences de Rachi. Comme dans une peinture où l’ombre met en relief la lumière, le silence illumine la parole de Rachi.
A partir de l’incroyable humilité de son auteur, on bascule ainsi dans une étude où l’œuvre autant que sa construction, les commentaires en même temps que les « comment taire » procèdent du merveilleux et de l’enchantement.
Décidément, Rachi n’a pas fini de nous éblouir !

