L’inconstance et la dictature des sondages

© Stocklib / Andrii Yalanskyi
© Stocklib / Andrii Yalanskyi

L’opposition israélienne, et c’est de bonne guerre, utilise tous les artifices pour maintenir la flamme auprès de ses militants dont certains ont décroché. Quand Netanyahou ne fait pas des discours enflammés à la Knesset pour fustiger le Premier ministre, ses fidèles utilisent l’arme des sondages pour tenter de démoraliser la coalition ou de vivifier l’opposition pour la persuader que rien n’est perdu. Qu’ils soient bons ou mauvais pour le gouvernement, les sondages n’ont aucune valeur politique car il n’y a pas d’élections en vue et donc à fortiori, les listes ne sont pas précisément définies. C’est discuter pour l’honneur.

Alors on diffuse en octobre 2021 un sondage qui prédit 35 sièges à Netanyahou et un effondrement des autres partis, Lapid compris. Libre à chacun d’y croire ou pas mais cela n’a aucun sens. Le véritable sondage est celui du vote en deuxième et troisième lecture du budget pour 2021/2022 au mois de novembre. S’il n’est pas voté, le gouvernement tombe sinon un boulevard s’ouvre devant lui. Que cherche-t-on à prouver avec ces publications, que Netanyahou est populaire ? Cela est acquis depuis longtemps. Le sondage intéresse plutôt les militants du Likoud qui auront, un jour peut-être, à désigner un nouveau leader ou à confirmer Netanyahou.

Les sondages ne tiennent pas compte de la volatilité de l’électorat ce qui explique qu’ils se trompent souvent, pour ne pas dire toujours. Mais une chose reste certaine, ils faussent la réalité de l’opinion publique. Soit qu’ils poussent les protagonistes à abandonner trop tôt, convaincus à tort que tout est joué d’avance. Soit qu’ils poussent à l’abstention ceux qui n’ont plus d’espoir de voir leurs candidats arriver en tête.

En France le système des sondages est plus pointu car les techniques ont été améliorées. En Israël les instituts de sondages ne sont pas indépendants et ils utilisent des échantillons d’électeurs qui ne sont pas scientifiquement triés d’où les erreurs de prévision. On donne des résultats bruts en feignant d’ignorer les indécis, souvent évalués à 20% des sondés, soit 24 sièges ce qui représente beaucoup pour une population d’électeurs de 5 à 6 millions.

Les indécis ont effectivement de quoi hésiter à droite face à plusieurs listes dont on n’appréhende pas les différences : Likoud de Netanyahou, Nouvelle Droite de Naftali Bennet, Habayit Hayehudi et ses alliés d’extrême-droite, Nouvel espoir de Gidéon Saar et Israël Beitenou d’Avigdor Lieberman. Au centre le choix n’est pas simple aussi avec Yesh Atid de Yaïr Lapid ou Bleu-Blanc de Benny Gantz. À gauche, on hésite à voter par conviction pour Meretz ou à voter utile pour les Travaillistes.

Les partisans de Netanyahou sont archi-convaincus de la victoire de leur idole et n’ont même pas besoin de s’intéresser à l’évolution de son programme politique. Ils votent pour un homme et non pour un parti. Après le dernier échec, on s’attendait à ce que le Likoud perde une bonne partie de ses électeurs ainsi que sa capacité à former une coalition après les élections. Il n’en a rien été ; les électeurs de droite croient dur comme fer en leur leader Maximo. Là encore les sondages se sont totalement trompés pour avoir prédit l’effondrement de Netanyahou face aux éventuelles actions de la justice.

Ce n’est pas un secret que les sondages en Israël se trompent souvent parce qu’ils dépendent du jour où ils sont réalisés et du donneur d’ordre qui a tendance à «souhaiter» un résultat conforme à ses espérances. Les méthodes influent sur les résultats selon la décision de cibler les lignes fixes ou les portables, selon la façon dont les questions sont posées, selon la liste partielle des candidats offerte aux sondés, et surtout selon la manière des instituts de sondages à interpréter, voire «influencer», les résultats.

Les sondages font vivre des centaines de personnes. Cela explique certains résultats divergents publiés par différents instituts de sondage qui peuvent difficilement mesurer avec précision le comportement des électeurs le jour de l’élection, dans l’isoloir. Dans le mois précédant les élections de 2006, 2009, 2013 et 2015, l’institut de sondage Teleseker avait accordé au parti travailliste en moyenne 3 sièges de plus que la réalité avec une erreur de 17% sur le résultat final du parti. De son côté, l’institut Hagal Hahadash a surestimé le poids du Likoud en lui attribuant 4 sièges de plus.

Parfois les sondages sont volontairement optimistes pour pousser les électeurs à voter sans conséquence, selon eux, pour des petits partis charnières, plus ciblés, pour qu’ils existent à la Knesset et influent à leur manière sur les lois votées. Certains sondeurs orientent les questions de manière plus détaillée et exhaustive pour mener inconsciemment l’électeur vers un parti donné. Par ailleurs, on sait en particulier que les Arabes ne répondent jamais aux sondages et pourtant ils figurent dans des résultats faussés par nature. Enfin certaines petites listes sont négligées, qui pourraient créer la surprise.

En s’inspirant des précédentes élections, le parti Kadima de Tsipi Livni est passé en 2009 de 23 sièges dans les sondages à 28 sièges au scrutin final. Le parti des Retraités espérait en 2006 deux sièges mais en a obtenu 7. Enfin Yesh Atid en 2013 était crédité par les sondeurs de 14 sièges alors qu’il en a obtenu 19. Ces écarts importants pour une Knesset de 120 députés poussent donc à la prudence et interdisent d’échafauder des hypothèses non vérifiées. On peut accepter un écart d’erreur de 1 à 2 sièges mais au-delà, les sondeurs deviennent coupables de manipulation.

En France on tire des conclusions hâtives qui risquent de décevoir les uns et les autres. Certains crient victoire face à l’inconstance des sondages. Nul n’est à l’abri de surprises car les électeurs ont un don inné pour faire mentir les gourous. La seule victoire prévisible avec certitude reste la victoire de la démocratie. Les sondeurs n’ont aucun complexe à se tromper et les exemples sont nombreux.

Le 22 mai 1969, Poher était crédité de 55% face à Pompidou qui a gagné avec 58,2%. Le 9 avril 1974, Mitterrand émargeait à 40% face à Chaban 29% mais c’est Giscard qui fut élu avec 50,81%. En novembre 1980, Giscard était donné gagnant à 35% face à Mitterrand 18% mais en 1981, Mitterrand a été élu avec 51,76%. Les sondages de 1986 donnaient Rocard gagnant avec 36% face à Barre mais en 1988, Mitterrand a été réélu avec 54,02%. En 1995, Balladur 32% écrasait Jospin avec 17% mais Chirac raflait la mise avec 52,6%. En 2002, Jospin était donné gagnant avec 30% face à Chirac 22% mais Jean-Marie Le Pen s’installa au deuxième tour. En 2007, Ségolène Royal caracolait en tête avec 52% face à Sarkozy 48% mais finalement Sarkozy était élu avec 53,6%. En 2012, Sarkozy battait Hollande par 28,5% contre 27% mais Hollande a été élu avec 51,64%. Ne parlons pas de 2017 qui voyait au podium Valls, Juppé, Fillon mais Macron est venu perturber les pronostics.

Tout ceci pour dire que les spécialistes des sondages se trompent toujours et que la mise en orbite d’un gourou est un bon moyen pour eux de remplir leur tiroir-caisse. Alors cessons de bâtir des projets dans le vide des sondages, que ce soit en Israël ou en France. Les Français et les Israéliens ne sont pas dupes.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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