L’inconcevable Yom HaShoah 2024

C’est le mois de mai… les jardins sont en fleurs, le ciel est clair et lumineux, la chaleur du soleil est douce, c’est certainement la période de l’année la plus agréable en Israël.
Nous sommes attachés au rythme de notre calendrier, les jours de fêtes vont et viennent comme les saisons avec une régularité rassurante et réconfortante dans une réalité mouvementée.
Le passé du peuple juif est un long récit de tragédies, chacune plus terrifiantes les unes que les autres, mais qui atteint son apogée, par sa dimension massive, durant la Seconde Guerre mondiale, par le génocide de plus de 6 millions de Juifs, laissant un peuple dévasté et la culture yiddish anéantie.
Ces souvenirs et ces traumatismes n’appartiennent pas uniquement au passé, ils sont ici en chacun de nous, inscrits dans nos cellules, dans nos âmes, avec nous chaque jour, ils orientent nos pensées et nos actions, influencent notre perception de la réalité qui nous entoure, conditionnent nos rapports humains, mais aussi nous imposent une responsabilité de transmission. Cette mémoire que nous portons parfois à notre insu, peut aussi se révéler comme une mission.
Nous allons commémorer Yom Hashoah, car rendre un hommage officiel aux victimes de la Shoah est notre mission, pour que jamais elles ne soient oubliées. C’est aussi l’occasion de rappeler les dérives les plus sombres de l’humanité et ne jamais baisser la garde, « car le ventre est encore fécond d’où surgit la bête immonde ».[1]
Mais cette année, ce Yom Hashoah 2024, sera le plus pénible de mon existence.
L’année dernière, j’avais participé à la lecture des noms des déportés juifs de France et lu les noms du convoi de mon arrière-grand-père Pinhas Zulkower ז״ל.
Un matin de juin 1942, à Paris, sur le chemin de son travail, il fut arrêté par la police française, conduit à Drancy, camp de transit, où il écrivit une dernière lettre à son épouse et ses 4 enfants, avant d’être déporté vers le camp d’extermination d’Auschwitz où il fut fusillé, à l’âge de 46 ans, pour la seule et unique raison d’être juif.
Je suis sa petite-fille et j’écrirai son nom, je lirai son nom, je parlerai de lui, je raconterai ce que je sais de son histoire et des autres membres de ma famille, jusqu’à la fin de ma vie. Car je veux être digne de ma mission, je veux porter la voix de ceux qui en ont été privés.
Mais ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas d’une histoire personnelle ; par ces actions, il s’agit de véhiculer des messages, des questionnements sur l’humanité et des espoirs pour notre futur.
Mais cette année, ce Yom Hashoah 2024, et tous ceux qui suivront, sera différent.
Car cette année, nous avons trahi notre promesse du « plus jamais ça » que nous avions faite depuis la Shoah. Cette année, l’État d’Israël a échoué dans sa mission de forteresse protectrice du peuple juif. Notre foyer national devait être le refuge de notre peuple, l’endroit le plus sûr du globe, mais ses remparts ont cédé et le monde entier est partagé entre ceux qui s’en réjouissent et ceux qui nous soutiennent. Une vieille histoire qui revient en boucle…
Le 7 octobre n’est pas une seule journée noire, il se prolonge dans le temps et nous en sommes à 6 mois de cauchemars. Les récits sont encore plus durs à écouter que ceux des rescapés de la Shoah, car ils sont contemporains, ils sont d’une atrocité qui dépasse l’entendement, car ils ont eu lieu en Israël et que 134 otages israéliens sont encore en enfer à Gaza aux mains des barbares islamistes du Hamas.
Cette année, je n’arrive pas à me concentrer sur le passé car notre présent est terrifiant.
Cette année, nous devons nous questionner sur comment transmettre les messages de la Shoah, car nous avons failli à notre objectif.
Cette année, nous sommes à nouveau dans l’antichambre d’un deuil impossible.
Cette année, nous sommes post 7 octobre.
Rien ne sera plus jamais comme avant.
Cette année pour la première fois de ma vie, Yom Hashoah a un goût de présent.
[1] Réplique de l’épilogue de la pièce « La Résistible Ascension d’Arturo Ui » de Bertolt Brecht
