Libéralisme et populisme en Israël

© Stocklib / Thomas Reimer
© Stocklib / Thomas Reimer

Israël est considéré comme un pays à l’économie libérale, certains diront même ultralibérale ; l’Etat intervient le moins possible, freine ses dépenses, favorise l’initiative privée et la libre concurrence.

Dans les faits, le libéralisme mis en place par le Premier ministre Benyamin Netanyahou au cours de la dernière décennie est plutôt à géométrie variable ; il évolue selon les contraintes électorales et prend des allures de populisme.

Le libéralisme à l’israélienne est surtout économique, mais pas seulement : il est aussi culturel, politique et religieux. Il a créé un « homme nouveau », motivé par la réussite et l’individualisme, tout en prônant un sionisme nationaliste teinté de messianisme.

La fin de l’Etat-providence

Lorsque l’Etat libéral en Israël est devenu impuissant à enrayer la pauvreté et les inégalités sociales – qu’il a lui-même aggravées –, il adopte des mesures pour répondre aux attentes populaires ; le libéralisme prend alors des accents de populisme.

C’est bien Benyamin Netanyahou qui a introduit le populisme en Israël au début des années 2000 ; une façon de contrebalancer la fin de l’Etat-providence.

Si le libéralisme est une composante essentielle de l’idéologie « bibiste », le populisme est la seconde face de la même pièce : il défend des intérêts sectoriels indispensables à la stabilité de la majorité de droite au pouvoir.

La crise sanitaire de 2020 a accentué la division de la société israélienne ; pour sauvegarder sa base électorale, le gouvernement de Netanyahou n’a pas hésité à distribuer des budgets à des groupes de population.

L’appauvrissement de la classe moyenne

Le libéralisme économique introduit par Benyamin Netanyahou en 2003, et accentué après 2009, a appauvri la classe moyenne ; cette politique a amplifié la pauvreté en Israël – une des plus fortes de pays de l’OCDE – et creusé les inégalités de revenu entre très riches et très pauvres.

C’est bien la classe moyenne qui est descendue dans la rue durant la « révolte des tentes » de l’été 2011 pour protester contre la cherté des logements. Pris de court, Netanyahou s’engagea à accélérer la construction de nouveaux logements, certains à prix modéré, y compris dans les implantations de la Cisjordanie.

La pandémie de coronavirus aussi a fragilisé les Israéliens de la classe moyenne : ceux-ci ont perdu leur emploi ou une partie de leur revenu, les rendant tributaires de l’aide sociale.

Pour gagner du temps, le gouvernement de Netanyahou a distribué de l’argent à tous les Israéliens en juillet 2020 – 750 shekels par adulte et 500 shekels par enfant. Or cette « monnaie hélicoptère » est une solution populiste à la crise, des versements ciblés auraient été plus efficaces.

Des subventions aux Harédim

Autre mesure qui peut être qualifiée de « populiste » : les budgets dédiés aux harédim. Ceux-ci ont toujours échappé aux coupes budgétaires de l’Etat, et pour cause : le poids électoral des partis juifs orthodoxes (16 sièges à la dernière Knesset) permet à ces derniers de monnayer leur participation à des gouvernements de coalition.

Les subventions publiques aux harédim sont nombreuses et prennent différentes formes : bourses aux étudiants des yeshivot, financement des écoles des réseaux religieux privés, aides sociales, etc.

Tout au long de la dernière décennie, les avantages financiers dont bénéficient les harédim ont augmenté pour atteindre des montants substantiels – autour de 3 milliards de shekels pas an ; autant de fonds qui font défaut au reste de la population.

Implantations en Cisjordanie

L’occupation de la Cisjordanie par Israël exige une intervention accrue de l’Etat – contraire au credo libéral – pour financer les colonies de peuplement et y attirer toujours plus d’habitants juifs, d’où son caractère populiste.

Du reste, de nombreux jeunes couples de la classe moyenne se laissent tenter par les prix attractifs du logement dans certaines implantations, indépendamment de toute considération idéologique ou religieuse.

Le coût civil de l’occupation se répartit entre plusieurs administrations israéliennes : le ministère du Logement encourage le développement des colonies en accordant des prêts hypothécaires avantageux ; le ministère des Infrastructures finance les routes d’accès ; le ministère de l’Intérieur subventionne les pouvoirs locaux ; le ministère de l’Education accorde des exonérations de frais de scolarité aux parents, etc.

Toutes ces dépenses viennent s’ajouter au coût militaire de l’occupation ; elles sont financées par des coupes dans les autres postes budgétaires, notamment au détriment des dépenses économiques et sociales qui sont régulièrement rognées.

On le voit, le populisme en Israël est bien une conséquence de l’ultralibéralisme : à force de couper dans les dépenses publiques, les gouvernements de Benyamin Netanyahou ont privilégié des mesures démagogiques qui garantissent la perpétuation au pouvoir de la droite nationaliste et libérale.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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