L’homme aux abois et son bourreau

Binyamin Netanyahou est sans doute en train d’achever sa carrière politique, et il le sait. Dans la nuit du mercredi 29 au jeudi 30 mai, lorsqu’il s’exprime devant les caméras de télévision, on découvre un Binyamin Netanyahou qui n’a plus grand-chose à voir avec le « King Bibi » ayant remporté magistralement les élections quelques semaines avant.

Cet homme réputé pour son sang-froid semble aux abois, nerveux, crispé, en colère contre son nouvel ennemi absolu : Avigdor Liberman. Dans une vie politique antérieure (en 1992), les deux complices, le jeune sabra beau et talentueux et le colosse moldave peu regardant sur les méthodes, avaient repris un Likoud défait, divisé et endetté pour en faire une machine de guerre électorale au service exclusif de son nouveau chef : ce Bibi si prometteur.

Elu Premier ministre contre toutes les prévisions en 1996, il choisira son ami « Yvet » pour diriger son cabinet. Mais l’immigrant débarqué de l’ex-Union soviétique à l’âge de vingt ans veut échapper à son rôle d’homme de main. Politicien brutal – une réputation qu’il se charge d’entretenir – c’est aussi un homme cultivé (il parle cinq langues) et un idéologue : il est partisan de la solution à deux Etats pour y mener une politique de purification ethnique qui débarrasserait Israël de la plupart de ses citoyens arabes. Son parti, Israel Beitenou (Israël notre maison, créé en 1999) bénéficie du soutien des primo-arrivants de la grande alyah russophone des années quatre-vingt-dix. Mais cette population vieillissante ne lui garantit plus qu’un nombre de voix minimal pour dépasser le seuil de représentativité (3,25 %), même si le parti a bénéficié du renfort des centaines de milliers de Russes et d’Ukrainiens arrivés en Israël ces dernières années. Après le 9 avril, fort de ses cinq sièges, il deviendra le tortionnaire d’un Premier ministre craignant bien d’autres sévices : ceux de la justice à laquelle il ne peut plus échapper.

Avigdor Liberman prendra un malin plaisir à se faire le grand défenseur de la laïcité contre les ultra-orthodoxes auxquels le Premier ministre aux abois a beaucoup cédé. La loi sur la conscription sera le prétexte qui fera échouer toutes les négociations pour former une coalition, et le Premier ministre sortant préfère dissoudre la Knesset avant d’être sorti du jeu par un autre député (de droite ou de gauche) à qui le président de l’Etat aurait pu donner sa chance. Les premiers sondages montrent que le cirque électoral pourrait offrir aux Israéliens – bien fatigués – un troisième tour de piste après le 17 septembre ! Nous n’en sommes pas là, mais nul doute que le tortionnaire de la droite israélienne va poursuivre méthodiquement la liquidation de l’homme aux abois. Binyamin Netanyahou pourrait terminer sa brillante carrière en prison.

Et cela, il le sait aussi.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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