L’histoire n’est pas finie…

Mur de Berlin près de la Potsdamer Platz, le 12 novembre 1989 (AP Photo/John Gaps III)
Mur de Berlin près de la Potsdamer Platz, le 12 novembre 1989 (AP Photo/John Gaps III)

La chute du mur de Berlin, en novembre 1989, marque une étape cruciale dans les relations internationales. Ses conséquences potentielles furent l’objet de supputations intenses. Fukuyama annonça La Fin de l’Histoire, dans le sens hégelien, par l’épuisement du combat idéologique. La démocratie politique et le libéralisme économique triomphent. Les élites des pays en développement « embourbés » sont nourries de philosophie occidentale. Les aspects sociaux et culturels demeurent des épiphénomènes.

Dans Le Choc des civilisations, Huntington au contraire notait que les rapports entre Etats, devenus idéologiques après la révolution bolchévique, revêtent maintenant un caractère culturel, s’appuyant sur la religion. Il n’y a pas de conscience universelle, mais des expressions différentes, décrites en termes peu explicites, constituant des groupes antagonistes, chacun reconnaissant aux autres des zones d’influences exclusives.

En réalité, le libéralisme démocratique n’a pas gagné la partie et le monde n’est pas divisé en entités homogènes, mais par des coalitions occasionnelles, dont le fil conducteur est la contestation de l’hégémonie occidentale. La fréquentation des couloirs de la diplomatie multilatérale donne une idée plus nuancée.

Effectivement, des forces traditionnelles s’affirment. Greffée sur le tronc judéo-chrétien importé par les conquérants, la perception latino-américaine des relations internationales, s’est rapidement distinguée du « droit des gens européen », suggérant une régionalisation des règles applicables. La rupture entre Constantinople et Rome se concrétisa au milieu du XIème siècle. L’église orientale se prétendit orthodoxe, l’occidentale universelle. L’autocéphalie donna un caractère national à la foi. La mort de l’internationalisme marxiste raviva un nationalisme mystique, voire sacrificiel, prêchant l’attachement à la communauté, la résilience et le respect de l’autorité.

« Troisième Rome », Moscou se donne pour destin la protection de la foi chrétienne, justifiant le pouvoir absolu du chef d’Etat, s’appuyant sur le Patriarche et s’inscrivant dans le concept, plus cosmique que géographique, de La Sainte Russie, rempart contre les déviances de l’église latine et de l’Islam. Sainte, elle est aussi trinitaire comme le christianisme, comprenant la Russie le Belarus et l’Ukraine. L’inconscient populaire en est imprégné. Le trait caractéristique de l’Islam est la fusion totale entre le religieux et le politique. Code de conduite individuelle et de gouvernance communautaire, son droit, la charia, couvre tous les aspects de la vie. Le souvenir de la grandeur passée est omniprésent, symbolisée par le Khalifat dont le siège passa de Damas, à Bagdad, et au Caire, pour être supprimé, en 1924, à Istanbul. La magnificence de l’institution reste largement idéalisée. La nostalgie demeure.

L’Islam joua un rôle primordial dans le processus de décolonisation et s’avère actuellement comme la religion ou l’idéologie la plus prosélyte. Les spiritualités sans Dieu alimentent la pensées politique d’Asie orientale. Le confucianisme réinterprété devint la substance de « valeurs asiatiques ». La pacification de la société réside dans le respect de l’intérêt collectif et la soumission à l’autorité. Voué aux gémonies pendant la Révolution culturelle, Confucius redevient le parangon en Chine. Les velléités autoritaires hindouistes se sont ralliées à cette vision. Enfin, l’Afrique, plus longtemps objet que sujet du droit international, revendique sa place. L’approche de la vie sociale est plus communautariste qu’individualiste. Le continent représente 53 membres à l’ONU et leur appui est souvent sollicité.

Ces cinq groupes politico-civilisationnels sont nécessairement présentés de façon schématique, car leurs prémices sont truffées de mythes et d’illusions. Ils ne forment pas des alliances homogènes, étant même divisés par des antagonismes, voire des conflits armés. Ils ne sont pas davantage exclusifs comme le montre le BRICS, association de deux Etats asiatiques, d’un Africain, d’un latino-américain et de la Russie pour lutter contre la suprématie du dollar. Le seul bloc survivant est ce que l’on a coutume d’appeler l’Occident. Il comprend les Etats membres de l’OTAN plus certains pays industrialisés alliés des Etats Unis. Ils sont démocratiques, individualistes et leur noyau culturel dur est le droit. Ce bloc occidental est confronté à un monde multipolaire contestant son hégémonie. Les raisons en sont diverses et variées.

La première est l’anachronisme du système intergouvernemental. Une multitude d’ouvrages sur la réforme de l’ONU encombre les bibliothèques. Il est plus illustratif de raisonner par l’absurde, imaginant une intervention de maintien de la paix au Bhoutan, petit royaume jouxtant l’Inde, qui serait débattue au Conseil de sécurité. Distants de près de 10.000 kilomètres, Londres ou Paris pourrait décider de l’avenir de la région ; l’Inde frontalière, pas ! Elle est la sixième économie mondiale, précédant la France, avec un PIB supérieur de plus de cent milliards de dollars et une croissance nettement plus forte. Sa population est vingt fois plus élevée et la superficie de son territoire cinq fois plus grande. L’effectif de ses forces armées actives serait au moins 35 fois supérieur, même si la France possède presque trois fois plus d’armes nucléaires en stock (280 contre une petite centaine). Cet unique exemple imaginé devrait suffire !

Les séquelles, réelles ou supposées, de la colonisation représentent un autre grief tenace. Il est permanent en Afrique. Il est souvent entretenu. Le Palais d’Eté à Beijing, saccagé par les troupes franco-britanniques en 1860, est conservé en ruine, afin de montrer l’humiliation née de la faiblesse et la division face à l’étranger agressif. L’amertume est grande dans le monde arabe de devoir payer pour l’antisémitisme séculaire et le crime infame du génocide des Juifs en Europe. Les exemples peuvent être multipliés, même si l’opinion européenne fait mine d’avoir oublié !

D’autres frustrations apparaissent. Chronologiquement et actuellement encore première puissance industrielle, l’Occident devrait sa bonne fortune à la colonisation, à l’esclavage et à l’exploitation des peuples étrangers. Son niveau de vie est envié. La grave crise écologique menaçant la planète freine un développement inconsidéré. Un meilleur partage des restrictions et des responsabilité bute dans les négociations.

Enfin et surtout, le double langage arrogant est devenu insupportable. L’Occident dénonce et condamne sans relâche les violations du droit international. Sans rappeler le largage de bombes atomiques sur un peuple « jaune », qu’en est-il des actions plus récentes ? L’OTAN a-t-elle jamais imposé des sanctions à l’un ou l’autre de ses membres qui a envahi l’Irak ou changé le régime de Libye ?

Mentionner le déclin de l’Occident est recycler de vieilles lunes. Encore fort, il est en réel danger et doit se ressaisir, en confirmant certes ses valeurs fondamentales et en les appliquant lui-même, sans tenter de les imposer. Par prétention, ethnocentrisme et courte vue, il a raté sa sortie de la Guerre froide, s’imaginant faussement que, avec la chute du Mur de Berlin, l’histoire était finie !

à propos de l'auteur
Marcel A. Boisard est titulaire d’un Doctorat de l’Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales (HEI) à Genève et d’un diplôme de l’Institute of World Affairs, aux Etats Unis (Salisbury, Con.). Il a mené une carrière internationale longue et variée. Elle a combiné, à la fois, recherche et enseignement académiques et pratique quotidienne des relations internationales. Il fut brièvement collaborateur au Ministère suisse des Affaires étrangères, puis Conseiller du gouvernement du Burundi. Il fut pour un temps chargé de recherches à l’Institut de Hautes Etudes internationales. Entré au service du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), il a été, pendant plus d‘une décennie, délégué et chef de délégation, sur le terrain des conflits, dans plusieurs pays arabe (Algérie, Yémen, Egypte, Jordanie). Il a ensuite rejoint les Nations Unies, devenant Directeur du Bureau européen, puis Directeur général de l’Institut des Nations Unies pour la Formation et la Recherche (UNITAR). Il fut promu au grade de Sous-secrétaire général. Il a participé à de nombreuses conférences et eut maintes occasions de s’adresser à l’Assemblée générale, ainsi qu’à divers Sommets mondiaux, tenus sous l’égide de l’ONU. Il a également contribué à de nombreux séminaires de réflexion sur les affaires mondiales Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parus aux Editions Albin Michel, aux Presses de l’UNESCO, du CICR et de l’ONU, ainsi que de nombreuses publications et articles parus dans des revues savantes et des journaux d’audience internationale. Les principaux thèmes qu’il y traita touchaient aux relations internationales, au monde arabo-musulman, aux rapports culturels et à la diplomatie multinationale. Son dernier ouvrage s’intitule : Une si belle illusion, Réécrire la Charte des Nations Unies, Paris, Editions du Panthéon, (sous presse) 2018 Marcel A. Boisard a été décoré de l’Ordre du Mérite par feu le Président Anouar al-Sadat.
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