Leur égarement, nos causes communes

L'historien juif français Georges Bensoussan, janvier 2017. (Capture d'écran : YouTube)

« Les territoires perdus de la République »

Le point d’orgue de l’expression d’une menace sourde planant sur une société française en danger. Ce cri d’alarme a fait des émules, et ne cesse de s’amplifier jusqu’à ce jour.

Les médiatiques Finkielkraut, Goldnadel, Elizabeth Lévy, ont allègrement emboîté le pas aux Bensoussan et Lefèbvre, auteurs de cette analyse catastrophiste. Mais que menace cette chère République ?

Ces quartiers dortoirs surhabités dans des superficies dérisoires ? Ces lieux mis aux bans des métropoles aisées ? Ces espaces de misères désertés des services publics et des commerces ? Ces foules d’adolescents errant dans des rues lépreuses, n’ayant que les halls d’immeuble comme espace de rencontre alors que les services d’éducateurs de prévention ont été drastiquement restreints ? Que le désespoir et leurs parents épuisés par les labeurs les plus harassants et les moins rémunérés, les a conduit irrémédiablement vers la délinquance, la drogue et la prostitution et la tentation de mouvements extrémistes de récupérer cette détresse.

Non, toutes ces raisons ne sont pour ces penseurs que le fruit d’un angélisme béat.
Selon eux, ces territoires seraient perdus car ils font l’objet d’une mainmise savamment organisée par une immigration et un islamisme extrêmement dynamique.

Les analyses de ces éminents historiens, sociologues, enseignants et autres pour expliquer ce phénomène ont tous les attributs d’une démonstration intellectuelle irréprochable et rigoureuse.

Ils ont si bien réussi dans la pertinence de leur analyse que cette expression, « territoires perdus de la République », est devenue une évidence langagière dans tous les échanges concernant ce qu’il est d’usage de désigner comme la banlieue.
Quelle aubaine pour les chaînes d’info, hystérisées sur la violence des jeunes, le désarroi d’un service de police dépassé, et sur cette corrélation désormais présentée comme irrécusable de la délinquance avec l’immigration.

Certains de ces penseurs du déclin, tels que M. Golnadel, Mme Lévy, Mme Lefèbvre y sont quasi quotidiennement invités pour nous « instruire » de cette décadence annoncée.

Mais celui qui a tiré le pompon c’est bien sûr le patriote suprême, passé maître en dérapages racistes, maintes fois épinglé par la Justice, tellement sûr et fier de la réussite de ses outrances qu’il se croit en situation de prendre la direction de cette République.

Il avait déjà expérimenté sa force de conviction face à un panel de serviles congénères, dans une émission quotidienne de la chaîne Cnews animée par une animatrice en visible jubilation de ses écarts les plus outranciers, la hauteur de l’audimat se mesurant en proportion directe avec l’abjection des propos.
L’Islam est son cœur de cible, comme pour l’ensemble de ces salutaires lanceurs d’alerte.

Dans la foulée, l’historien Georges Bensoussan s’évertue, dans l’ensemble de son œuvre, de nous convaincre que depuis la nuit des temps les musulmans n’ont eu de cesse de harceler les Juifs vivant sous leur souveraineté, comme pour justifier une rancœur profonde à leur endroit.

Je l’ai vu ouvrir une conférence en expliquant qu’il s’apprêtait dans son propos, à « détruire le mythe de Cordoue », cette fructueuse rencontre théologico-philosophique entre les trois monothéismes.

Comment admettre qu’il fut concevable que ces communautés purent, par le passé, cohabiter en harmonie et en respect mutuel ?

S’il en fut ainsi, serait-ce à considérer comme contre nature à ses yeux.
Quelle serait sa réaction si je lui suggérais qu’un soir de Chabbat, la traditionnelle bénédiction du vin fut chantée, par cœur, en un hébreu parfait, par Ismaël, un ami marocain qui séjournait chez moi ce jour-là, tant sa vie à Meknès était scandée aussi bien par les fêtes religieuses juives que musulmanes.

Que dirait-il de cette étonnante expérience que je fis dans la vallée de l’Ourika, au Maroc, auprès du tombeau d’un rabbin aussi bien vénéré par les Juifs que les Musulmans, comme tant d’autres, Rabbi Shlomo Bel Hentch, et que le jour où je visitais ce site, étant aussi le jour anniversaire de la mort de mon père, qu’en son honneur, une dizaine de pèlerins musulmans, présents ce jour-là, récitèrent avec moi le Kaddish, la prière juive pour les morts, qu’ils connaissaient parfaitement.
Comment réagirait-il si je lui relatais cette étonnante rencontre fortuite, sur une terrasse de café parisien avec un ancien maghrébin, me racontant que son meilleur ami dans sa jeunesse fut le grand Rabbin de Sétif Nissim Laloum, sans savoir qu’il mentionnait là mon grand-père.

Qui suis-je moi qui n’ai pas fait de hautes études universitaires d’histoire pour douter des analyses de ce savant ?

J’ai néanmoins expérimenté personnellement tant d’expériences de ce type dans mon parcours que je ne peux que le suspecter de nous transmettre une analyse fortement orienté de l’histoire qu’il nous raconte.

Juifs et Musulmans se sont côtoyés au fil de l’histoire dans des époques fluctuantes, perlées de tensions, bien sûr, mais aussi de périodes de grand respect et de grande proximité de toute évidence, relatées par nombre d’autres historiens aussi respectables que M. Bensoussan.

A mon sens, le rôle d’un intellectuel est salutaire en cette période d’extrême tension dans cette société française fracturée et traversée d’une violence latente ressentie à plusieurs niveaux.

Puisque ces communautés ont vécu plusieurs phases de rencontre dans leur histoire, pourquoi insister de manière aussi flagrante sur ce qui fut de l’ordre de la souffrance et rien de ce qui fut des moments de bonheur ?

La persécution des Juifs dans le monde chrétien a été, dans un passé encore récent, je suis sûr que M. Bensoussan ne me contredirait pas, de loin plus violente et plus cruelle que celle de l’Islam. Le monde chrétien semble s’en être amendé depuis. Le parti pris hargneux de ces intellectuels juifs envers l’Islam ne pourra jamais aboutir à un tel apaisement.

Ils en portent à mon sens une immense responsabilité pour notre avenir.

à propos de l'auteur
Edgar est franco-israélien, ayant vécu plus de trente années en Israël, il est co-fondateur de l'association Bait Ham à Jérusalem en 1981. Par ailleurs, il est vice-Président de l'AJMF (Amitiés judéo-musulmane de France à Paris). Auteur d'un livre qui sortira fin octobre dont le titre est: Les amandiers en Fleur de Jérusalem, il est aussi co-fondateur de l'Association Carrefour des monde à Paris.
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