Lettre ouverte à Trevor Noah

Trevor Noah, capture d'écran de l'épisode du 11 mai 2021 du Daily Show
Trevor Noah, capture d'écran de l'épisode du 11 mai 2021 du Daily Show

Nous ne sommes pas encore, du moins je l’espère, dans une société entièrement post-vérité où les faits n’existent plus et où les opinions dominent, même celles d’une célébrité.

Je viens de regarder votre monologue de 10 minutes sur le conflit Israël-Hamas sur votre programme télévisé populaire « The Daily Show » (11 mai). Franchement, ce n’était pas facile à regarder. En fait, j’ai même commencé à parler à l’écran, en vain évidemment, j’ai donc choisi plutôt de vous écrire cette lettre.

Vous avez formulé vos commentaires assez intelligemment en suggérant qu’il y avait des récits concurrents, selon la personne qui parlait et le point de départ de sa version de l’histoire. Puis, en vous positionnant simplement comme une tierce personne curieuse, vous avez plongé dans le débat, en vous attribuant une certaine crédibilité morale en raison de votre statut de « non-combattant ».

Mais nous ne sommes pas encore, du moins je l’espère, dans une société entièrement post-vérité, où les faits n’existent plus et où les opinions dominent, même lorsqu’elles sont catapultées dans le débat publique par le statut de célébrité de leur auteur et leurs légions d’adeptes admiratifs.

Ainsi, par exemple, quand vous affirmez que les Britanniques ont pris la terre aux Palestiniens, ce n’est pas tout à fait exact. En fait, les Britanniques ont pris la terre aux Turcs ottomans, qui y régnaient depuis des siècles. Les Palestiniens n’ont jamais eu leur propre État souverain. Les Juifs en ont eu un, en revanche, lequel a été détruit par les Romains il y a près de 2 000 ans.

Mais passons rapidement jusqu’à nos jours : ce conflit, en son cœur, concerne deux mouvements d’émancipation nationale concurrents, et la seule façon logique de le résoudre est par un règlement négocié – deux États pour deux peuples. Plus simple à dire qu’à faire, bien sûr, ce qui nous amène à des faits démontrables, et non pas simplement à des opinions personnelles.

L’ONU avait recommandé précisément une telle solution à deux États dès 1947. Elle fut acceptée par les Juifs, rejetée par les Arabes. De 1948 à 1967, la Cisjordanie, Jérusalem-Est et Gaza étaient toutes entre des mains arabes et non pas juives. Un État palestinien aurait pu être créé à tout moment. Cela n’a pas été le cas.

En 2000-1, Israël, rejoint par le président Bill Clinton, a fait une offre viable d’un accord pour une solution à deux États aux Palestiniens (d’ailleurs, l’une des nombreuses offres des 20 dernières années). Ils ont refusé. Ce n’est pas ma conclusion personnelle, mais celle de Clinton, comme décrit dans son autobiographie, My life.

Nous voilà ensuite en 2005, en relation directe avec votre monologue. Israël a retiré unilatéralement ses forces et ses implantations de citoyens de Gaza, donnant aux résidents locaux la première opportunité de leur histoire de se gouverner eux-mêmes, ce que la Turquie ottomane et l’Égypte n’avaient au passage jamais fait. En 2007, l’Autorité palestinienne a été violemment chassée et le Hamas a pris le contrôle. Depuis, il exerce un pouvoir impitoyable.

Mais qu’est-ce que le Hamas, exactement ? Voici un élément que vous avez omis dans votre vision du Moyen-Orient. C’est une organisation terroriste. Ce n’est pas mon opinion personnelle. C’est la désignation officielle des États-Unis et des 27 États membres de l’Union européenne. Quel est le but du Hamas, encore un élément absent de vos commentaires ? L’annihilation d’Israël et son remplacement par un régime islamiste. Ces sentiments sont fréquemment exprimés et bien documentés par les dirigeants du Hamas.

Vous choisissez donc d’ignorer ces faits pertinents – la nature violente du Hamas, ses objectifs doctrinaux ou encore, d’ailleurs élément crucial, sa scission d’avec l’Autorité palestinienne – et de vous concentrer sur le cycle actuel du conflit, en le regardant, avant tout, du point de vue des rapports de puissance. Vous déplorez le déséquilibre, affirmant que ce n’est pas un « combat équitable » parce qu’Israël est le parti le plus fort. Vous comparez les victimes, suggérant de manière simpliste d’accorder automatiquement le statut de victime au camp avec le nombre de victimes le plus élevé.

Vous tentez même de fournir une justification aux actions du Hamas, en faisant référence à des menaces d’expulsion de quatre familles palestiniennes à Jérusalem, sans avoir conscience qu’il s’agit d’un problème juridique de longue date en cours dans le système judiciaire israélien.

Vous suggérez qu’Israël a déclenché la colère du Hamas en harcelant les musulmans pendant le Ramadan, ce qui est non seulement une déformation totale des faits, mais en plus faire l’impasse sur les efforts qu’Israël a toujours faits pour protéger la liberté religieuse de toutes les confessions – quelque chose d’assez rare dans cette région du monde – suffisamment pour être noté.

Soyons clairs : la colère du Hamas pour Israël est permanente, comme son objectif de dominer un jour les allégeances palestiniennes non seulement à Gaza, mais aussi à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, dans le cadre de sa stratégie globale.

Et vous osez même comparer la situation à votre propre enfance, en vous rappelant que votre mère vous a dit de ne pas frapper vos frères et sœurs plus jeunes, même s’ils vous provoquaient, parce que vous étiez plus grand et plus fort. Désolé, mais vos jeunes frères et sœurs ne complotaient pas votre assassinat et ne faisaient pas des ravages dans la société. Vous ignorez la vraie nature du Hamas, le fait qu’il a tiré des milliers de missiles au fil des années, construit des tunnels terroristes transfrontaliers, kidnappé des Israéliens et renoncé au développement de Gaza pour se concentrer sur la destruction d’Israël.

Vous minimisez le traumatisme de millions d’Israéliens qui se précipitent vers les abris anti-bombes, s’occupent des personnes âgées et handicapées, et réconfortent les enfants traumatisés, alors que les roquettes nous tombent dessus aujourd’hui et pourraient frapper n’importe où, même avec le système antimissile du Dôme de fer.

Vous êtes, de façon louable, préoccupé par le sort des enfants, mais vous négligez l’instrumentalisation des enfants palestiniens aux mains d’un régime cynique, dirigé par le Hamas qui sait que les images de jeunes victimes changeront toute l’histoire pour ceux qui ne voient que les photos, pas le contexte.

Un enfant fait le V de la victoire près des agents du mouvement terroriste palestinien du Hamas, le 22 mai 2021, à Gaza City (Crédit : AFP)

Et vous évitez d’aborder une question clé – quelle doit être la réaction d’Israël dans de telles circonstances, où les conseils de votre mère semblent totalement détachés de la réalité sobre à laquelle Israël est confronté ? Que ferait un pays, quand les outils traditionnels de la diplomatie – de la gestion des conflits à la résolution des conflits – n’ont aucune chance de succès face à un Hamas guidé par son idéologie et sa religion ?

Enfin, permettez-moi de souligner un point. Je ne considère pas ce conflit simplement comme un débat sans fin pour prouver qu’un camp a raison et que l’autre a tort. Loin de là. Au contraire, mon engagement de plusieurs décennies dans la région, mes nombreux voyages en Israël et dans le monde arabe, notamment dans les Territoires palestiniens, ont en commun un rêve central : la paix, une paix durable.

Je pense que c’est la quête de la grande majorité des Israéliens, parmi lesquels les membres de ma famille proche et de celle de ma femme. Ils n’ont pas connu un seul jour de paix réelle depuis 1948, pas davantage que leurs familles, composées de survivants de la Shoah, de réfugiés du communisme, ou de victimes d’expulsions des pays arabes.

Israël n’est pas né à nouveau en 1948 pour être en conflit permanent. Le fait que six pays arabes ont désormais normalisé leurs relations avec Israël est un puissant rappel que la paix est réalisable et qu’Israël est à la recherche de partenaires.

Un jour, cette paix sera réalisée, je fais cette prière, avec les Palestiniens. Mais cela n’arrivera pas tant que le Hamas dirigera Gaza, s’accroche à ses objectifs génocidaires, et que les gens bien intentionnés à l’étranger croiront qu’il est la victime d’un conflit, hélas, de sa propre initiative.

à propos de l'auteur
David Harris est le Directeur exécutif du American Jewish committee (AJC).
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