Lettre ouverte à ceux qui veulent défendre la cause palestinienne

Rassemblement à Paris, en France, le 3 juin 2010, contre le raid israélien sur la flottille à destination de Gaza ; un homme au premier plan porte un t-shirt qui appelle au boycott d'Israël. (Jacques Brinon/ AP)
Rassemblement à Paris, en France, le 3 juin 2010, contre le raid israélien sur la flottille à destination de Gaza ; un homme au premier plan porte un t-shirt qui appelle au boycott d'Israël. (Jacques Brinon/ AP)

Je ne vous parlerai pas de là-bas. Je voudrais vous parler d’ici, je voudrais vous parler de moi : je voudrais simplement vous dire que j’ai peur.

Je me souviens très précisément de ce samedi 19 juillet 2014 après-midi. Nous avions décidé d’aller au cinéma avec mon mari, nous nous dirigions vers le Louxor. Et là, arrivés à la station Barbès, la sidération puis l’effroi : « Israël SS », « Israël assassin », et comme un coup de poignard : « morts aux juifs ! » Mon mari eut le réflexe immédiat de me demander de cacher ma médaille, mon « Haï », cette lettre hébraïque qui signifie « la vie ».

Il avait peur pour moi et, pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur aussi. Et j’ai caché ma médaille. J’ai caché que j’étais juive car je me suis sentie en danger, en pleine journée, en plein Paris, en 2014, plus de 70 ans après que des membres de ma famille aient été déportés.

D’une manifestation pour la paix jaillissaient des appels au meurtre. D’une manifestation de soutien à Gaza résonnaient la haine d’Israël et indistinctement, celle des Juifs.

Juifs et Arabes réussiront-ils à vivre paisiblement au Proche-Orient, dans des Etats libres et légitimes ? Nous sommes nombreux à le souhaiter ardemment, sans avoir les cartes en main pour agir. Mais il faut avoir le courage de répondre à cette autre question dont l’issue cette fois nous incombe totalement : Juifs et Arabes continueront-ils à vivre paisiblement, ici, en Europe ? Pour cela, il faut avoir la force de dénoncer clairement le discours islamiste qui instrumentalise le conflit israélo-palestinien pour semer les germes de l’affrontement sur notre sol.

Ce sont ces forces qui instillent la confusion entre critique de la politique israélienne et détestation des Juifs. Ce sont elles qui mobilisent l’antisionisme comme versant « respectable » d’un projet qui ne l’est aucunement.

A ceux qui sont sensibles aux droits du peuple palestinien et veulent pouvoir l’exprimer, le piège est tendu devant vous, béant, évitons-le ! Le sionisme étant l’idéologie qui a sous-tendu la création d’un Etat d’Israël, voulez-vous l’anéantissement de ce pays et par là, de ses habitants ? Je gage que non.

Vous voulez critiquer la politique du Gouvernement israélien ? Cela est légitime. Notons toutefois qu’aucun autre Gouvernement au monde ne jouit dans la langue française de ce « privilège » d’avoir son vocable dédié. Cette considération sémantique est tout sauf anodine, mais même en passant là-dessus, comment ne pas voir la contagion immédiate de l’antisionisme vers l’antisémitisme ?

Sous la même bannière de l’humanisme, des appels à la critique de « l’impérialisme américain », du traitement des Ouighours par la Chine, des Tchétchènes par la Russie… ces appels n’ont-ils jamais donné lieu en Europe à des manifestations dans lesquelles des menaces de mort étaient proférées ? Qui plus est contre des compatriotes ? La différence de traitement est éclatante et évidemment suspecte…

Ne tombez pas dans le panneau de l’antisionisme ! Que d’actes antisémites commis en France au nom de cette haine d’Israël… quelques exemples parlants parmi malheureusement tant d’autres :

En février 2019, Alain Finkielkraut se fait agresser à l’occasion d’une manifestation des Gilets jaunes, aux cris de « sale sioniste de merde, rentre chez toi à Tel Aviv ».

Le 19 décembre 2020, April Benayoun, alors Miss Provence, déclare lors du concours de Miss France 2021 avoir un père d’origine israélienne et devient alors immédiatement victime d’un déferlement de propos antisémites sur les réseaux sociaux.

Et le plus terrible, le plus odieux, le 19 mars 2012, Mohamed Merah tue, de sang-froid, trois enfants et le père de deux d’entre eux devant l’école Ozar Hatorah de Toulouse. Au cours de l’assaut par les forces de l’ordre, il dira avoir agi « pour venger les enfants palestiniens ».

Comment penser que ces actes haineux relèvent de la liberté d’expression et de la légitime critique politique ?

Assimiler tous les juifs à Israël, c’est leur dénier toute citoyenneté. S’attaquer à eux, sous couvert de dénonciation de la politique israélienne, c’est leur dénier toute humanité.

Là où les responsables politiques devraient dissiper cet amalgame, trop souvent, notamment à gauche, certains l’entretiennent, par cynisme, lâcheté ou conviction.

Comme Oliver Faure qui préfère banaliser les manifestations de juillet 2014 en évoquant dans un tweet un « précédent vieux de 7 ans ».

Comme Julie Garnier, oratrice nationale de LFI et tête de liste aux Régionales derrière Clémentine Autain, qui qualifie de « fake news » les menaces et cris antisémites que j’ai moi-même entendus.

Comme les élus EELV de Strasbourg et de Mulhouse qui ont rejeté la définition internationale de l’antisémitisme par l’IHRA qui prend notamment en compte la haine d’Israël.

Ne laissons pas de bas calculs politiques hystériser des tensions et provoquer la violence.

Péguy disait : « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Si l’on refuse de voir ce qui s’est passé ce 19 juillet 2014 et qui a eu de nombreux échos jusqu’à ce samedi 15 mai 2021, nous condamnons notre pays, et notre continent, à revivre des heures tragiques.

Ce que l’on voit, c’est que partout en Europe, les Juifs ont perdu la tranquillité que leur avait conféré cet espace de droit construit sur les décombres et les cendres.

Ce que l’on voit, c’est que les Juifs étaient 10 millions en Europe avant la Shoah, 4 millions après, et 1,3 million aujourd’hui. Bien sûr, les Juifs contemporains n’ont pas été exterminés mais ils quittent l’Europe, et cela doit nous interpeler.

Ce que l’on voit, c’est que l’Union européenne qui s’est fondée sur l’humanisme, le cosmopolitisme et le rejet radical de l’idéologie antisémite nazie est le théâtre d’une poussée insidieuse et puissante d’antisémitisme.

Ce que l’on voit c’est que depuis 15 ans, 11 français juifs ont été tués en France parce que juifs.

Je m’adresse à vous car il y a urgence : la menace est réelle, elle est sérieuse. Nous devons sortir de l’hypocrisie : la dénonciation de la politique d’Israël s’accompagne trop souvent d’un relent antisémite. Nous devons dire clairement que les Français juifs ne sont pas les ennemis des Français d’origine arabe ou de culture musulmane.

Dans la République, les destins des uns et des autres devraient être liés, et leur relation fraternelle. C’est le sens de l’universalisme que de ne pas nous enfermer dans des rôles de représentants de communautés figées et prétendument antagonistes, mais de nous permettre de vivre ensemble en tant que citoyens aux identités multiples.

Elise Fajgeles

Ancienne députée de Paris

à propos de l'auteur
Suppléante de Benjamin Griveaux, Elise a siégé à l'Assemblée de 2017 à 2019 où elle a été la présidente du groupe d'amitié France-Israël
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